Max Stirner et le prolétariat (1910)

STIRNER ET LE PROLETARIAT

Il est étonnant, à la vérité, que Stirner, dont le champ d’expériences fut si étroit, ait pu concevoir le mécanisme de la société bourgeoise et avoir la vision de l’avenir du prolétariat.
Les utopistes et les « vrais » socialistes écartaient toute idée de révolte du prolétariat. L’amour des humbles, le sentiment de la justice ne feront pas défaut aux bourgeois éclairés le cas échéant, disaient-ils. Stirner repousse cette fausse et dangereuse théorie. « A quoi vous a-t-il amené, votre prêche de l’amour ? — s’écrie-t-il, s adressant indigné, à ses critiques, — depuis bientôt deux mille ans on le sert aux hommes, et pourtant, voyez, les socialistes constatent qu’on traite nos prolétaires pis qu’on ne traitait les esclaves de l’antiquité. »
Les suppliques, la bonne volonté ne peuvent combler le gouffre entre les riches et les pauvres. Pas de tâtonnements ici, chez Stirner : il est catégorique. Deux volontés diamétralement opposées : voici l’image, qu’il reçoit de la structure sociale. La vision du choc terrible qui s’ensuivra quand elles se heurteront domine l’oeuvre de ce précurseur de la lutte de classe.
Croire que les attaques dirigées contre le socialisme, contenues dans L’Unique, peuvent s’appliquer au socialisme moderne, ce serait méconnaître absolument la genèse de ce livre, qui ne doit pas être isolé des conditions historiques dans lesquelles il fut rédigé. Nous supposons que Bakounine ait influencé Stirner par son admirable article La Réaction en Allemagne, paru le 17-21 octobre 1842 et signé Jules Elyzard. Les deux classes en lutte, la prédication d’une révolte inévitable pouvaient bien susciter en Stirner des idées analogues. En tout cas, toute pensée d’une influence inverse, c’est-à-dire celle de Stirner sur Bakounine, doit être écartée comme impossible même chronologiquement.
Il est des maladies qu’on ne peut guérir que par l’emploi de remèdes héroïques, écrit Stirner. L’organisation de notre société montre qu’inévitablement il faudra recourir à un tel remède, à la révolution.
Il ne faut pas s’attendre, dans L’Unique, à une analyse détaillée de la société et de tous ses facteurs agissants. Stirner en brossa le tableau à larges touches. Les rôles de la bourgeoisie, de l’Etat et enfin du prolétariat y sont tracés.
Souvent on reproche à Stirner d’avoir trop simplifié la notion de l’Etat qui, chez lui, serait une entité, ou du moins une institution vivant d’une vie absolument sans attaches avec l’ordre économique. Moi contre Etat, telle serait l’antagonisme annoncé. Antiétatiste, il l’était résolument, mais cette formule est plus profonde, chez lui, qu’on ne le croit ordinairement. Il y a une série de postulats sans lesquels elle serait lettre morte, ce qui rendrait toute discussion inutile.
C’est que, suivant Stirner, la destruction de l’Etat est subordonnée directement et nécessairement à la destruction de l’exploitation économique.
Prenez la fin de son pronostic sur la grève générale, de quelle façon conclut-il ? « L’Etat est fondé sur l’esclavage du travail. Si le travail devient libre, l’Etat s’écroule. » Ces mots et cette condition sont d’une importance pour ainsi dire capitale. Ils nous prouvent que Stirner sut comprendre les relations existant entre l’organisation du travail et la forme politique de la société. Ils nous montrent aussi que s’il avait préconisé la lutte contre l’Etat, il devait également la préconiser contre Tordre économique. D’après ces mots, l’abolition du capital, « la libération du travail », sont la condition primordiale de la destruction de l’Etat.
Dans maintes définitions souvent heureuses et parfaitement exactes, Stirner montre la signification de l’Etat moderne : « Ceux qui possèdent gouvernent… L’Etat, c’est l’ange gardien des capitalistes… L’Etat est un Etat bourgeois, c’est le statut de la bourgeoisie… L’Etat, le royaume de la bourgeoisie. » Que Stirner s’embrouille parfois, qu’en passant il vous donne une formule extravagante, métaphysique, sinon fantastique, cela est dans l’ordre : il oscille entre deux manières de voir.
La haine profonde contre les iniquités du régime bourgeois anime son livre. Il stigmatise l’exploitation. Il a compris que cette exploitation résulte de la forme de la propriété.
Il importe de montrer sous son vrai jour sa position envers la propriété privée. Il est son ennemi résolu. « La propriété, telle que la comprennent les libéraux bourgeois, mérite les invectives des communistes et de Proudhon : elle est insoutenable; tous les travailleurs, « nous », doivent posséder; « qu’ils s’approprient tous les produits, ces produits de leur travail qu’ils s’apercevront d’être à eux comme ils viennent d’eux. »
Mais tous les efforts que fait Stirner pour analyser la propriété privée au point de vue social restent stériles. Jamais le combat intérieur qui se livre en lui n’est plus apparent que dans cette question. Ces efforts restent stériles, disons-nous. Trois causes l’ont voulu : son ancienne conception du monde qui intervient toujours juste au moment où elle est le moins souhaitable ; puis, la conception de la propriété selon le communisme archi-autoritaire de Weitling et enfin ses insuffisantes et superficielles connaissances économiques que l’intuition ne peut remplacer avantageusement.
La première cause faillit perdre tout le système de Stirner : il identifie la propriété en général avec la propriété privée. Il croit, tout comme le bon épicier du coin, que l’abolition de la propriété privée, l’expropriation des instruments de production, etc., entraîne la mainmise sur les idées et les sentiments individuels, car, dit-il, les idées et nos sens sont bien aussi une « propriété » !
La seconde cause agit d’une manière moins malfaisante. L’idéal de la société future présenté par Weitling l’effraye. « Le communisme (de Weitling) — dit-il — s’oppose avec raison à l’oppression dont je suis victime de la part des individus propriétaires, mais le pouvoir qu’il donne à la communauté est plus tyrannique encore. » Ici parle un antiautoritaire.
Enfin, la troisième cause le mit simplement dans l’impossibilité de faire une analyse critique de la propriété privée, l’histoire économique de l’humanité lui échappant (1).
Mais lorsqu’on libère sa pensée de la coriace enveloppe spéculative, on obtient un noyau très ferme : la propriété privée doit être supprimée ; par qui ? par les ouvriers. Il ne s’agit plus de bavarder sur les droits à la propriété, à la liberté, etc. Il faut avoir la possibilité matérielle d’atteindre ce but. Et le but auquel il tend, c’est la société la plus conforme aux besoins des hommes. Il se refuse à tracer le plan détaillé de la société rêvée comme le font les utopistes.
« On demandera : Mais que se passera-t-il, quand les sans-fortune auront pris courage ? Comment s’accomplira le nivellement ? Autant vaudrait de demander de tirer l’horoscope d’un enfant. Ce que fera un esclave quand il aura brisé ses chaînes ? — Attendez, et vous le saurez.
Comme contrepoids aux rêveries d’utopistes cela avait son bon côté.
La conséquence immédiate de cette théorie était de préconiser la lutte directe et effective. Beaucoup de critiques veulent nous faire croire que Stirner n’admettait que la révolution des idées, qu’il n’alla point jusqu’à formuler la révolte matérielle, étant avant tout partisan de la « transformation » intérieure, puisque le salut est en nous et non dans la transformation « extérieure ». Et pourtant parmi les écrivains de son temps on en rencontre rarement qui, aussi vivement que lui, insistèrent sur la nécessité du changement — et non seulement du changement mais du bouleversement fondamental des conditions matérielles de notre existence.
Il voulait non seulement la disparition de l’exploitation, mais aussi la destruction de l’Etat sous toutes ses formes.
En paroles martelées, il s’élève contre toute loi, contre toute contrainte.

Nous ne pouvons pas, faute de place, donner ici l’aperçu de sa critique de l’Etat. Il faut la lire ; c’est sous de multiples aspects, employant tour à tour diverses méthodes — psychologique, philosophique, historique — qu’il fait le procès de l’Etat. Ses arguments sont souvent d’une grande force de persuasion.
La révolution à venir, sa révolution, doit abolir l’Etat ; il lui refuse même ce titre de révolution, marquant ainsi son dédain pour toutes les révolutions, qui jusque là se sont bornées à modifier les apparences. Il l’appelle tantôt l’insurrection, tantôt le crime. Et on doit convenir que dans sa description de l’insurrection il y a non seulement des éléments d’imagination, mais aussi des éléments qu’on a presque envie de croire observés tant ils ressemblent à la conception de la révolution sociale acquise depuis l’année 1844.
« L’insurrection… c’est l’acte d’individus qui s’élèvent, qui se redressent, sans s’inquiéter des institutions qui vont craquer sous leurs efforts… La révolution avait en vue un régime nouveau, l’insurrection nous mène à ne plus nous laisser régir, mais à nous régir nous-mêmes et elle ne fonde pas de brillantes espérances sur les « institutions à venir ».
Et dans sa vision apocalyptique de la révolution déchaînée, il jette ce sombre et terrible appel :
« C’est par le crime que l’Egoïste s’est toujours affirmé et a renversé d’une main sacrilège les saintes idoles de leurs piédestaux. Rompre avec le sacré ou, mieux encore, rompre le sacré peut devenir général. Ce n’est pas une nouvelle révolution qui approche ; mais puissant, orgueilleux, sans respect, sans honte, sans conscience, un crime ne gronde-t-il pas avec le tonnerre à l’horizon, et ne vois-tu pas que le ciel, lourd de pressentiments, s’obscurcit et se tait ? »
Ici, qu’on nous permette d’avertir le lecteur que le langage révolutionnaire de Stirner ne nous dirait rien s’il n’était heureusement complété par la philosophie d’action ouvrière et surtout par l’idée de la grève générale. Bien que ces propos soient en concordance absolue avec l’esprit de L’Unique, il ne faut pas oublier que les images violentes étaient en honneur chez les écrivains de la gauche hégélienne. Les docteurs en philosophie, comme le raconte fort bien Bakounine, crurent épater le monde par la révolution approchante. Ils crurent surtout pouvoir la faire aussi logiquement rectiligne qu’elle se présentait dans leurs cerveaux. Bakounine les a dépeints, pendant la révolution, dans une lettre datant de 1848 : « Tous les philosophes, écrivains et politiciens, tous ceux qui ont dans leurs poches un système prêt…, tous sont bêtes et impuissants (2). » Il est vrai que Stirner, quoique souvent ses propos de violence ne sont que figures de rhétorique, ne se présenta pas avec un plan conçu, se refusant de dire ce « que fera l’esclave quand il aura brisé ses chaînes » ; mais où sa théorie devient véritablement sérieuse et profonde et où on ne peut avoir deux avis, c’est dès qu’il parle du rôle de la classe ouvrière dans la prochaine révolution.
« Que faire donc, diront les travailleurs ? Que faire ? Vous compter, ne compter que sur vous-mêmes et ne pas vous occuper de l’Etat… Ici, c’est à l’égoïsme, à l’intérêt personnel de décider ». (L’Unique, pp. 308-310).
Il y a plus : Stirner insiste sur ce fait, que la révolution sociale doit être l’œuvre des opprimés eux-mêmes. C’est d’une clairvoyance sublime. Peu importe qu’il n’ait pas défini les moyens de la faire; son apport restera dans l’histoire.
« C’est de l’égoïsme seul que la plèbe doit attendre quelque aide : cette aide elle doit se la prêter à elle-même et c’est ce qu’elle fera. »
On peut supposer que, fréquentant les milieux de radicaux d’avant 48, Stirner ait compris vers où monte la marée nouvelle qui, irrésistible, doit emporter le vieux monde. Sur le mode d’organisation, sur l’action systématique qui peut donner ce résultat voulu, Stirner reste muet. Le mouvement ouvrier, dans le sens contemporain, n’existait pas et il fut contraint d’envisager seulement la dernière phase de la lutte — l’écroulement. Il eut donc la conception catastrophique de lutte de classe. Mais le créateur que fut Stirner trouva quelques nouvelles notes. Ainsi on rencontre, chez lui, des phrases très significatives qui montrent qu’il était plus réaliste qu’on ne le pouvait attendre. C’est ainsi qu’il écrit : « Une société ne peut guère se renouveler tant que ses éléments vieillis ne sont pas remplacés par d’autres. » (L’Unique, p. 252.) L’ascension de ces éléments nouveaux implique l’approche de la révolution.
Il faut préparer cette ascension dans le combat quotidien, mais où ? comment ? Stirner ne pouvait répondre, les syndicats et leurs rôles ne pouvant alors être prévus.
Cela rend plus remarquable encore ce trait de génie de Stirner : il a conçu l’idée de la grève générale économique et révolutionnaire, qu’il rapporte à la révolution sociale.
Voici cette formule que l’on dirait sculptée, où rien ne manque, où tout parait mûrement réfléchi.
« Les ouvriers disposent d’une puissance formidable, qu’ils parviennent à s’en rendre bien compte et se décident à en user, rien ne pourra leur résister; il suffirait qu’ils cessent tout travail et s’approprient tous les produits, ces produits de leur travail, qu’ils s’apercevraient être à eux comme ils viennent d’eux. Tel est d’ailleurs le sens des émeutes ouvrières que nous voyons éclater un peu partout. » (Id., p. 137.)
Ces mots, qui sont écrits depuis cinquante-six ans, suffiraient pour assurer à Max Stirner une place à part dans l’évolution de la pensée prolétarienne (3).


MORALE STIRNERIENNE

Entre le moment présent et la grève générale, il y a une période préparatoire que Stirner ne sait comment remplir. Il ne pouvait être compétent dans cette question.
Par contre, il pouvait, sinon observer, du moins assez exactement deviner d’avance les principes moraux propres au prolétariat révolutionnaire. Xous ne savons s’il les a sentis profondément. En tout cas ses « maximes » sont coulées puissamment. Peut-être justement en raison de leurs généralités, ses phrases de violence et de révolte nous émeuvent : pour ces sortes de généralités ne s’appliquant en apparence, dans le livre, à aucune forme précise de la vie réelle, il est facile, selon les besoins, de trouver un équivalent historique. Nous pouvons les adapter, voire les incarner dans telle ou telle forme pratique, et les utiliser ainsi.
Stirner comprend les principes éthiques de la manière suivante : pour les possédants, être moral c’est de s’incliner devant le régime actuel, être immoral, c’est de se révolter ; pour les opprimés, être moral c’est de se révolter, être immoral c’est de se résigner.
Assurément, affirmait-il, pour les dirigeants « toute révolution, toute insurrection, est toujours quelque chose d’immoral » auquel on ne peut se résoudre à moins de cesser d’être « bon » pour devenir « mauvais » ou — ni bon ni mauvais » (L’Unique, p. 61). Mais la lutte de classe forcément scinde l’appréciation éthique des actes; du moment que les ouvriers n’empruntent plus leur idéologie chez leurs maîtres, leurs jugements moraux se changent en conséquence et « ils aiment mieux suivre leurs intérêts réels que de s’astreindre aux commandements de la morale ». Stirner appelle cela de la « sage immoralité ».
La bourgeoisie de son côté fait tout son possible pour obscurcir la mentalité de ses esclaves. Stirner a des mots très durs pour les idéologues aux gages de la bourgeoisie, et il n’hésite pas à mettre à nu leurs mobiles : « Le serviteur obéissant, voilà l’homme libre ! — Et voilà une rude absurdité ! — Cependant tel est le sens intime de la bourgeoisie ; son poète Gœthe, comme son philosophe Hegel, ont célébré la dépendance du sujet vis-à-vis de l’objet, la soumission au monde objectif, etc. »
Et Stirner, en écrivain révolutionnaire, au contraire, se tourne « vers ceux qui veulent être égoïstes », leur montrant que c’est dans leur intérêt d’être révoltés.
Considérant la lutte entreprise entre les deux classes comme un gigantesque choc de deux volontés, Stirner ne voit d’issue heureuse pour les ouvriers que dans la possession de la force. Les droits, comme expression idéologique de la force, ne le préoccupent guère. C’est pourquoi il lance cet appel : Soyez forts, que chaque moi soit tout puissant. La lutte engagée — pas de fléchissements. Parler des idéals devant ses ennemis ; à chaque instant « invoquer la sacro-sainteté des imprescriptibles droits de l’homme devant ceux-là mêmes qui en sont les ennemis » ; incriminer l’Etat, l’égoïsme des riches, etc., « alors que c’est bien notre faute s’il y a un Etat et s’il y a des riches » ; agir ainsi — au lieu d’être à la guerre comme à la guerre, car « en temps de guerre on ne peut pas faire le généreux » et on ne doit demander nul quartier aux ennemis, et, s’il le faut, « tourner les lois tant qu’on n’a pas la force de les détruire » — Stirner ne pouvait l’excuser que par le manque de conscience de classe.
Ainsi, il n’admet pas une morale à l’usage de tout le monde. Il a nié — et c’est beaucoup — l’existence d’une morale propre à tous les membres d’une société divisée en deux classes opposées, aux intérêts divergents. Certes, il n’a pu exposer l’éthique ouvrière, car elle s’élabore actuellement dans les relations réciproques des ouvriers organisés, relations qu’il ignora. En revanche, il démontra — presque a priori — l’incommensurabilité des jugements moraux de deux classes d’ennemis. Quand il envisage les phénomènes non sous leur forme de concepts, appelés à mener une existence propre, mais sous leur forme concrète, il divise les principes moraux d’après la situation économique des hommes.
Il y a, selon sa doctrine, deux catégories de sentiments moraux : « ceux qui nous sont donnés et ceux dont les circonstances extérieures ne font que provoquer en nous l’éclosion. Ces derniers nous sont propres, ils sont égoïstes parce qu’on ne nous les a pas soufflés et imposés…; les premiers, au contraire, nous ont été donnés ». (L’Unique, p. 74.) Les premiers, il les rejette, naturellement; les seconds, il les admet, montrant une fois de plus qu’il ne s’élève pas contre n’importe quelle morale, mais contre la morale non adéquate aux « nous », aux intérêts de la classe opprimée. Il constate» en effet, que « la bourgeoisie se reconnaît à ce qu’elle pratique une morale étroitement liée à son essence ». C’est non seulement par le fait que le capitalisme se tient debout, il fait concourir tous les moyens intellectuels à l’asservissement de la mentalité des producteurs en masquant, à ceux-ci, l’essence de la société. Et lorsque Stirner attaque la moralité et toutes les religions, c’est non en vertu de considérations philosophiques, mais à cause de l’œuvre néfaste qu’elles ont mission d’accomplir. Il est explicite : « Le christianisme est un merveilleux étouffoir de tous les murmures et de toutes les révoltes. Mais il ne s’agit plus aujourd’hui d’étouffer les désirs, il faut les satisfaire. La bourgeoisie, qui a proclamé l’évangile de la joie de vivre % de la jouissance matérielle, s’étonne de voir cette doctrine trouver des adhérents parmi nous, les pauvres ; elle a montré que ce qui rend heureux, ce n’est ni la foi ni la pauvreté, mais l’instruction et la richesse : et c’est bien ainsi que nous l’entendons aussi, nous autres prolétaires. » (L’Unique, p. 143.)
Nous signalons cette phrase d’autant plus volontiers qu’elle montre à la fois la tâche que s’est donnée Stirner en critiquant les entités morales et la distance qui sépare ses convictions de celles qui ont dicté à Nietzsche l’évaluation des valeurs.
Stirner veut pour la misère une morale qui soit à elle pour la substituer à la morale qui consacre la misère.
Cette morale sera « le synonyme d’activité spontanée, de libre disposition de soi-même ». Il est assez curieux aussi de voir comment Stirner se défend de « faire de la morale » lui-même avec toutes ses maximes d’égoïsme tel que : décide-toi, reviens à toi-même, relève-toi, sois fort, etc. Il a raison de parler ainsi (Marx le lui a reproché à tort), puisqu’il démontre la rigoureuse nécessité de se révolter : « L’influence morale commence où commence l’humiliation… Lorsque je crie à quelqu’un de s’éloigner d’un rocher prêt à sauter, je n’exerce sur lui par cet avertissement, aucune influence morale. Si je dis à l’enfant : « tu auras faim si tu ne veux pas manger de ce qui est sur la table », il n’y a là non plus rien qui ressemble à l’influence morale. Mais si je lui dis : Il faut prier, honorer père et mère, respecter ce crucifix, etc., j’aurai cette fois exercé sur lui une action morale… » (Id., p. 94.)
Selon Stirner, le respect de la légalité résulte en grande partie de l’attachement à la moralité officielle : « La période bourgeoise est dominée par l’esprit de la légalité », mais lui, Stirner, il appelle à la violence dont l’ère serait proche si les opprimés avaient forgé leurs armes. L’action parlementaire n’a plus, en conséquence, aucune importance, dit Stirner, « les membres des parlements ne pouvant franchir les limites que leur trace la charte ». Il pourrait ajouter, de nos jours, des arguments infiniment plus probants. Il n’admettait surtout pas la résignation hypocrite de ceux qui, tout en ayant l’air de combattre l’ordre actuel, se répandent « en protestations d’amour » et ce rappellent les ennemis au respect des choses sacrées». Ce respect dont ses contemporains ont fait preuve, Stirner l’abhorre au plus haut point ; le « sacré » l’obsède ; il le déniche là où il ne se trouva jamais !
Le résultat de la morale stirnerienne est que « celui qui a pour lui la force a pour lui le droit ». Contemplez donc les puissants, regardez-les agir !… Une seule voie vous est ouverte si vous voulez donner tort aux puissants : c’est la force.
Si nous ajoutons les principes de l’antipatriotisme, très prononcés dans L’Unique, nous pourrons qualifier la conception de la morale chez Stirner de morale de classe.

Notes
(1) Est-il besoin de dire que la partie « historique » de l’Unique, les trois phases que traverse l’humanité, tous ces mongolismes, etc., n’ont de valeur — et encore ! — qu’allégorique.
(2) « 1848 », München. 1896, p. 23.
(3) Il est très intéressant de noter que Marx, dans sa critique, se gaussa beaucoup de cette idée de la grève générale.
C’est la place ici de faire la remarque importante que voici : la notion du peuple n’a pas, dans la terminologie de Stirner, le sens que nous lui prêtons. Les classes exploitées et opprimées, il les désigne sous les termes de prolétariat et surtout de plèbe. Quant au peuple, Stirner l’identifie avec la Nation et, en conséquence, le combat au même titre que l’Etat. Quelle regrettable confusion peut naître dans l’esprit de ceux qui ne remarquent pas cette identification ! Pour eux, d’une part, Stirner proclame la puissance formidable des ouvriers et assimile leurs intérêts, aux siens, d’autre part il affirme que son malheur est le bonheur du peuple !

Victor Roudine, Max Stirner, Portraits d’hier, Paris, H. Fabre, 1910, pp. 84-92.

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Max Stirner: un refrattario di Victor Roudine [C.O.M.I.D.A.D.]