Siegfried Nacht – Un point d’Histoire syndicaliste en Espagne : La Mano negra et le Syndicalisme révolutionnaire en Andalousie (1907)

Un point d’Histoire syndicaliste en Espagne : La Mano negra et le Syndicalisme révolutionnaire en Andalousie

Un hasard heureux m’a mis en mains une brochure de format minuscule et tout à fait introuvable — imprimée sans indication d’imprimeur — que Nettlau ne mentionne pas dans sa bibliographie. Elle me semble d’un assez grand intérêt pour ne pas la soustraire à la connaissance des camarades. C’est le compte rendu du congrès de l’ « Union de los Trabajadores del Campo » de la région espagnole, congrès qui a eu lieu à Séville fin de septembre 1882 — après la clôture du célèbre congrès de la « Fédéracion de Trabajadores de la region Espanola » tenu quelques jours avant dans la même ville.
La Fédéracion de Trabajadores, fidèle continuatrice de la vieille Internationale, dont elle acceptait les fameux « considérants » préliminaires, était une vaste organisation syndicale de tendance anarchiste-syndicaliste et sa forme d’organisation ressemblait extrêmement à l’organisation actuelle de la C. G. T. en France.
Les « sections de métier » c’est-à-dire les syndicats étaient unis dans chaque localité, dans leur « fédération locale » — ce qui correspondait donc à la « Bourse du travail » ou plus proprement à « l’Union des syndicats ». Les syndicats du même métier ou des métiers similaires d’une industrie, étaient unis dans l’union d’industrie.
Une de ces unions d’industrie était précisément cette « Union de travailleurs des champs » qui n’était pas une union de métier, mais bien une union d’industrie parce qu’elle contenait dans son sein des ouvriers de divers métiers. On nous en énumère dans le compte rendu: agriculteurs, viticulteurs, jardiniers, horticulteurs, etc. etc. Au congrès de cette union se firent représenter 105 sections, qui ensemble comptaient 20.916 membres, presque tous en Andalousie. Ce chiffre indique seulement les syndicats représentés et non pas le total de membres.
Pour bien démontrer l’esprit et les tendances de cette union, nous reproduisons (en traduction textuelle) quelques passages de ces statuts :

« Le but de l’union est :
« 1° Déterminer d’après l’expérience acquise la forme que dans la société d’avenir devra avoir l’organisation du travail, la production et sa répartition équitable.
…………………………………………………………………….
« 3° Cette union dirigera la lutte, qu’elle soutient contre le capital exploiteur dans ce sens pour mettre aussitôt que possible l’ouvrier dans la possibilité d’atteindre l’émancipation sociale, pour laquelle il faut avant tout obtenir la réduction des heures de travail et autant qu’il soit possible un salaire équitable.
« 4° A faire la plus active propagande pour le développement de l’organisation sociale des travailleurs avec le but de convaincre le plus grand nombre possible à faire de grandes grèves générales, à l’aide desquelles, avec de l’énergie on pourrait parvenir à triompher dans la lutte contre les monopolisateurs du capital et les détenteurs de la propriété. »

A la fin de cette brochure de 192 pages il y a encore une annexe dont le chapitre VI, porte comme titre :

« Nécessité pour l’organisation ouvrière de se réaliser par syndicats (secciones de oficio). — Sociétés de résistance fédérés par localités, par provinces et par régions ; constitution des unions des métiers similaires. »

Ce chapitre débute ainsi :
« En écrivant ce dernier chapitre, nous ne nous laissons pas échapper l’occasion pour démontrer les raisons pour lesquelles l’organisation ouvrière doit être fédérative et exclusivement de résistance (syndicale). Nous sommes d’avis que la grève ne doit pas être son but unique ; nous reconnaissons bien ce moyen transitoire et occasionnel, mais non pas comme unique et définitif du prolétariat. Notre but est plus élevé et l’ouvrier doit s’efforcer à réaliser dans la société une tâche plus grande que celle qui consiste à obtenir une réduction des heures de travail et l’augmentation du salaire.
« L’organisation ouvrière a pour but la disparition même du prolétariat et la constitution d’une société de producteurs libres dans laquelle chacun recevra le produit intégral de son travail. Mais comme cette évolution de tous les organismes sociaux ne sera pas un fait, avant que l’ouvrier la réalise lui-même en parfaite connaissance de la cause, il est nécessaire que les ouvriers s’organisent par syndicats où les besoins des membres sont identiques et où par conséquent devra régner la plus grande unité de vues, puisque tous ont le même but. C’est dans la section de métier (syndicat) où il y a le moins de différences intellectuelles entre les hommes et par conséquent, il y a là la plus grande facilité pour qu’ils s’entendent et le moins de chances pour que des personnages ambitieux puissent exercer l’influence néfaste qu’ils ont sur les masses.
Pour la résistance, pour la grève, pour la solidarité et pour la fraternité des hommes il n’y a pas de milieu plus naturel que le syndicat de métier, l’identité du travail et du salaire étant le lien le plus réel, qui pourrait nous unir. »

Viennent ensuite quelques conseils tendant à démontrer l’utilité qu’il y a à fédérer toutes les sections d’une localité, ce qui donne « à la masse ouvrière une grande force morale et matérielle » et « quoique le principe fédératif soit fécond en résultats il n’entrave en rien ni l’autonomie de l’individu, ni celle du syndicat » mais augmente la force de la masse ouvrière d’autant plus qu’elle est encore fédérée pour toute une province ou toute une région.
Tout cela démontre bien l’esprit de ce mouvement syndical et syndicaliste avant l’existence de ce mot. Tous les aspects caractéristiques de cette conception de lutte et de la réalisation de l’émancipation sociale s’y trouvent, qu’on appelle aujourd’hui avec raison « syndicalisme », pour le distinguer du mouvement syndical légalitaire et rien que réformiste, sans idéal d’avenir et qu’on ne peut pas appeler syndicaliste si on veut éviter les malentendus ; pour le distinguer aussi bien du mouvement socialiste parlementaire, que des différentes écoles anarchistes individualistes, anti-organisateurs, humanitaires, métaphysiques, géométriques, amour libriques et superhommesques, qui traitent le syndiqué, même syndicaliste, avec le même mépris que l’électeur.
Il y dans les passages cités, la grève générale, l’émancipation par la grève générale, la conception que ce seront les syndicats qui sont appelés à réorganiser dans l’avenir la société et la production, que le syndicat est le meilleur milieu d’éducation du prolétariat à la solidarité et à la lutte.
On ne parle pas dans cette brochure de l’action directe — le mot n’existant pas encore — mais il est connu qu’on pratiquait alors, l’action directe et le sabotage dans les champs. La « Fédération de Travailleurs de la Région Espagnole » avait dans son sein une seconde organisation secrète des « hommes d’action » pour aider à la victoire des mouvements grévistes. En Andalousie on sabota pas mal les champs des exploiteurs plus féroces ; les journaux de cette époque parlaient assez souvent des champs saccagés, du bétail disparu. C’était du sabotage agricole.
Il est compréhensible que la rage des bourgeois et propriétaires agricoles ne connût pas de borne. Ces actes matériels les touchaient bien plus douloureusement que toute propagande idéologique, et nous voyons le même spectacle aujourd’hui. Ce ne sont pas les apôtres du grand idéal de l’anarchie « pure » qui sont poursuivis et emprisonnés, mais ces « corrupteurs de l’idéal » que sont les syndicalistes-révolutionnaires, qui préconisent la grève générale, l’action directe, le sabotage.
Les saboteurs de l’Andalousie ne se laissèrent pas prendre. Alors le gouverneur « libéral » de Cadix — Clemenceau le raconte avec indignation — publia une ordonnance, dans laquelle il annonça que, pour les dégradations et incendies, qui ne seront pas prouvés être accidentels, seront considérés comme auteurs présumés ceux qui composent le comité local de la « Fédération de Travailleurs. »
Le congrès de Séville qui démontra combien était grand le nombre d’adhérents effraya encore bien plus les grands seigneurs.
— Il fallait donc à tout prix supprimer cette dangereuse Fédération syndicale des travailleurs des champs. Les propriétaires crurent pouvoir le faire en la frappant à la tête — et ils forgèrent des procès retentissants dans lesquels ils impliquaient tous les militants de ce syndicat dont entre autres le délégué au congrès de Séville, le secrétaire de l’Union de Trabajadores del Campo, Juan Ruiz et son président Francisco Corbacho, qui nje furent condamnés à mort et garrottés, que grâce à des aveux arrachés par des tortures innommables.
Voici ce qu’à été la fameuse Association « criminelle » la « Mano negra » inventée avec ses statuts atroces pour les besoins de la « Justice ». C’est de ce nom terrible qu’on appela l’« Union de Travailleurs de Champ » pour la supprimer plus facilement et dont je viens de citer quelques passages de ses statuts véritables.
Les victimes de la Mano negra furent donc, très probablement, les premières victimes du Syndicalisme révolutionnaire. -
Il y a de cela 25 ans que les ouvriers espagnols montraient les premiers, aux prolétaires comment se libérer. — Mais c’est aussi d’Espagne probablement que les gouvernants de tous les pays apprennent les méthodes de répression. Les condamnations de militants syndicalistes en France sur des mensonges policiers d’une stupidité et d’un ridicule invraisemblable, sous le règne, du « libéral » Clemenceau, connaisseur de la « mano negra », le procès Haywood, Mayer Petibone avec leur Orchard et leur Mac Portland en Amérique, éveillent bien le souvenir de procès et de procédés de la « Mano negra. »

S. NACHT.

L’ACTION DIRECTE
Qui s’est le premier servi dans la lutte ouvrière de la formule si expressive et si bien appropriée : « Action Directe » ?
La question a été souvent posée : Dans l’Ouvrier des Deux Mondes que rédigeait notre regretté camarade Fernand Pelloutier, nous avons relevé à la page 14, n° du 1er février 1897 à la rubrique Mouvement social la note ci-après :
« L’Action Ouvrière. — Le syndicat des Employés du Département de la Seine, convaincu que le moyen d’opérer des modifications dans les conditions du travail dépend beaucoup plus de l’Action Directe exercée par les syndicats contre les patrons, que des inutiles appels à l’intervention législative ou administrative, vient de décider une campagne de propagande qui se bornera momentanément à la réduction de la journée de travail et à l’emploi forcé d’ouvriers syndiqués. »
Et un peu plus loin, Pelloutier définit cette Action directe, qui aujourd’hui fait frémir Messieurs les bourgeois.
« De telles décisions méritent d’être encouragées, car en même temps qu’elles développent en l’homme l’esprit d’initiative, la tendance à l’action, à l’effort personnel, leurs résultats feront de plus en plus comprendre au prolétariat que la transformation de son sort dépend exclusivement de lui-même. »
Pelloutier jusqu’à preuve du contraire semble bien être le premier qui ait employé si à propos dans la lutte ouvrière le vocable « Action Directe ». En est-il le père ?

Paul Delesalle, Almanach illustré de la Révolution pour l’année 1908, Paris, La Publication sociale, 1907, pp. 57-60.


2 Antworten auf „Siegfried Nacht – Un point d’Histoire syndicaliste en Espagne : La Mano negra et le Syndicalisme révolutionnaire en Andalousie (1907)“


  1. 1 fred 08. April 2011 um 12:13 Uhr

    De surprise en surprise !
    Je suis étonné de voir que tant de choses ont été écrite et comment l’histoire se répète.

    Tu as une collection personnelle de tous ces ouvrages ou bien tu as la chance de connaître un libraire « engagé » ?

    « corrupteurs de l’idéal », j’aime bien ce terme.

    amitiés

  2. 2 Administrator 08. April 2011 um 13:26 Uhr

    Je suis un collectionneur… Et puis on trouve maintenant presque tout sur la toile !
    A bientôt.

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