Alexandre Cohen – Lettre au Figaro (1892)

A Monsieur le Rédacteur en chef du Figaro

Paris, 12 février.

Monsieur le Rédacteur,

J’ai l’honneur de vous prier, en ma qualité de fondé de pouvoirs de M. Domela Nieuwenhuis, de bien vouloir insérer dans votre prochain numéro la rectification suivante :
Dans son article « Un bon Socialiste », paru dans le Figaro du jeudi 11 février, M. de Wyzewa, en traitant de la doctrine de Tolstoï, s’exprime ainsi :
« Qu’ils y prennent garde cependant, car il me semble que l’anarchisme du comte Tolstoï se prépare à leur disputer l’avenir.
Déjà même il a commencé de contrarier leurs progrès. dans toute l’Europe il a détaché d’eux les âmes supérieures : il est en train de leur prendre l’élite des jeunes gens de leur parti, MM. Morris et Crane en Angleterre, M. Domela Nieuwenhuis en Hollande, MM. Wille et Hauptmann en Allemagne; tous ces hommes ont quitté la doctrine de Marx pour la doctrine de Tolstoï… » etc.
Après avoir dit, dans les points 1 et 2 de son analyse de la doctrine tolstoïenne, certaines choses plus ou moins acceptables, M. de Wyzewa, dans son 3° point, continue ainsi :
« 3° Enfin, le but à poursuivre n’est pas l’abaissement des grands. Pour que l’humanité soit heureuse, les lettrés doivent oublier la science, et les riches renoncer à leur fortune : à cela doit tendre la future éducation sociale. Car ce n’est point de l’intelligence ni de la richesse que vient le vrai plaisir : le moment est prochain où l’intelligence et la richesse apparaîtront comme des sources de malheur. Il faut que l’humanité arrive à comprendre que ce n’est point de savoir ni de posséder qui peut la rendre heureuse, mais bien de ne désirer que ce qu’on peut atteindre sans mécontenter son voisin. Pareillement, Pascal a dit : Abêtissez-vous, et Jésus-Christ : Heureux les pauvres d’esprit. »
Or, tout ceci est absolument contraire aux idées communistes-révolutionnaires de ce dernier, qui n’a jamais préconisé et ne préconisera jamais une société ayant pour critérium égalitaire : la misère et l’ignorance.
L’« abêtissez-vous » de Pascal et le « Heureux les pauvres d’esprit » du Christ sont l’antithèse la plus absolue de la moderne conception communiste, basée sur, et se réclamant de la science.
Domela Nieuwenhuis (pas plus que William Morris et que tous les véritables communistes) ne veut nullement supprimer le luxe, le bien-être et le développement intellectuel, mais il en préconise au contraire la généralisation pour que tous les êtres humains en jouissent, et non plus exclusivement une infime minorité au détriment de la masse productive.
Nous voilà bien, bien loin de la maladive mystique religiosâtrerie pseudo-socialiste et résignée du comte Tolstoï qui, avant tout, est un chrétien doublé d’un Slave.
Si Domela Nieuwenhuis s’est éloigné, non de la critique sociale de Karl Marx, mais de la tactique suivie depuis quelque temps par beaucoup de soi-disant marxistes, ce n’est uniquement que pour aller à gauche, là où les autres ont viré à droite.
Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur, avec mes remerciements, mes salutations distinguées.

Alexandre Cohen
Rédacteur-fondé de pouvoir au Recht von Allen

Le Figaro, 15 février 1892.

T. de Wzzewa, « Un bon socialiste », Le Figaro, 11 février 1892.


1 Antwort auf „Alexandre Cohen – Lettre au Figaro (1892)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 12. April 2011 um 18:29 Uhr
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