Joseph Vivien – Le bréviaire du soldat allemand (Soldaten-Brevier)

« Il ne faut pas se réjouir de voir le choléra dans la maison du voisin. » Ces paroles sont de l’empereur Guillaume II, devant qui quelqu’un relatait avec une complaisance joyeuse des écarts disciplinaires auxquels ont donné lieu dans l’armée française les troubles du midi.
C’est de cette pensée toute philosophique que nous voulons nous inspirer au sujet d’un petit fascicule d’une quarantaine de pages, publié récemment en Allemagne. Le « choléra » n’est bon à voir nulle part, et les furieux appels anarchistes sont inquiétants pour tout le monde.
Tout allemand patriote et « bien pensant » ne pourra qu’être de cet avis, en lisant la prose au vitriol, ou les vers volcaniques de cette singulière brochure.
Le Bréviaire du soldat, qui porte, en exergue, la devise marquée en relief sur tous les casques à pointe d’Outre-Rhin : « mit Gott fur König und Vaterland » (avec Dieu pour le roi et la patrie) est traîtreusement dissimulé sous une couverture aux trois couleurs germaniques, noir, blanc et rouge, tout comme le fut, il y a quelques années, le livre anecdotique du lieutenant Bilse, Petite Garnison, auquel il serait d’ailleurs ridicule de le comparer. Sur la partie blanche, s’éploient, avec le titre (Soldaten Brevier) les aigles noires des armes impériales. Puis, au-dessous, sur le rouge du drapeau allemand, et comme pour colorer dignement l’énergie qu’elles expriment, sont reproduites ces rudes paroles de l’empereur :

« Or vous m’appartenez de corps et d’âme. Désormais, vous n’avez plus qu’un ennemi, et cet ennemi c’est le mien. II peut arriver, avec les menées socialistes actuelles, que je vous commande un jour de faire feu sur vos propres frères, bien plus, même, sur vos père et mère. Même alors, il vous faudra m’obéir, sans hésiter. »
Empereur Guillaume II. (Discours aux jeunes soldats en 1892.)

Il est assez peu probable que l’aspect extérieur de cette brochurette puisse créer quelque illusion sur son véritable esprit. On devine aisément de quelle manière le publicateur vous invite à commenter les paroles impériales, et l’indication de « librairie patriotique », imprimée au bas de la page, apparaît autant comme une dérision que comme un moyen de dissimuler la source véritable du factum. L’illusion en tout cas, serait vite dissipée dès la première page, où l’on découvre les pièces de vers que voici :

AVANT LE SERMENT AU DRAPEAU.

La Révision

C’est la révision. Là, côte à côte,
En rangs, les jeunes gens s’avancent.
Un affreux colonel, un médecin-major, un caporal,
Les attendent pour l’examen dans la froide salle.
Un ordre a retenti : il faut se dévêtir à nu.
Volontiers, ou non volontiers, cela, l’empereur ne
Le demande jamais.
A la balance, dépouille ici l’homme libre !
Du bétail, du bétail !

Toutes les petites misères de la révision sont soigneusement relevées et utilisées pour servir à la comparaison que se propose l’auteur. Dans la deuxième strophe, c’est le passage à la toise, la mensuration. Debout et grelottants contre la muraille nue, on empoigne, comme des quartiers de viande, leurs pectoraux, on tâte chacun de leurs muscles « comme s’il s’agissait de les débiter à la livre. » La peau elle-même est mise en marché {verhandelt wird der Balg), et le jeune homme est là, l’œil fixe, sans une parole et le cœur oppressé, déjà à mi-chemin de la bête. « Une merveille », déclare l’auteur, pour finir dans l’ordre voulu sa deuxième tirade, « que déjà ne mugisse et ne crie, le bétail, le bétail ! »
Non, nous n’avons pas connaissance que l’on ait encore élaboré chez nous quelque chose de semblable à ce petit morceau. L’analogie voulue avec le « bétail » et la viande de boucherie est mise savamment en relief, consciencieusement si l’on peut dire, car aucun trait, aucun détail pouvant former prétexte à comparaison et contribuer au tableau d’ensemble, n’a été omis.

Si la viande est jugée bonne, si les os sont bons,
Utilisation est promise au morceau.
Dans une grande caserne malpropre (schmutzig),
Un sous-officier l’emmène pour le dresser,
Coups et horions il lui faudra recevoir,
Puis, servilement discipliné par compagnies,
On poussera çà et là comme une meute
Le bétail, le bétail.

Ces vers, d’ailleurs, sont beaux, d’une coupe vigoureuse et nette et de belle allure. La strophe suivante saisit sur le vif la promiscuité grossière des casernes ; elle éveille ce sentiment de préservation du moi, cette répugnance qu’inspire la chambrée et le joug pénible imposé par des êtres souvent inférieurs; sentiment et répugnance qui doivent cependant s’immoler devant une conception inéluctable des choses.

La pudeur de l’âme jeune,
La fraîche pureté du coeur s’émoussent.
Ici, la brutale rudesse marche au commande
[-ment.
Et l’aveugle servitude fait loi.
Le fier esprit, forcé de s’incliner devant l’esprit
[vulgaire,
Devant ce qui est grossier et sale, et fleurit dans
[l’immondice,
C’est ce dont, en fait et en vérité, témoigne
Le bétail, le bétail!
C’est là que le pillage et le meurtre
Avec délices sont enseignés, outrages à l’œuvre de
[Dieu,
Là, tu apprends à ne plus appeler la -violence une
[ignominie,
Là, tu apprends à dévaster, à ensanglanter terres
[et peuples
A mettre à mort tes frères, et ta mère, et ton père,
Lorsque le commandement t’en donne plein pou-
[voir
Au roulement du tambour, il apprend tout ce qui
[est crime,
Le bétail, le bétail.

L’auteur, Ludwig Palaggi, parle ensuite de ces temps sombres où l’homme primitif sortant, armé d’une massue meurtrière, du fond de ses cavernes, s’en allait dépouiller ses semblables, tuait l’homme pour pouvoir vivre, ou devait être tué par lui. Et il conclut : « en vain, toute âme noble s’est révoltée, s’est cabrée, ivre de dégoût jusqu’à la mort, tout ce que la sauvagerie a craché jusqu’à nous, tout cela, légalement l’apprend, le bétail… »

O bétail, bétail, animaux à forme humaine.
Cible de l’ennemi, cible aveugle et vouée à la
[mort.
Avec la lâche promesse de ton serment au dra-
[peau,
Chair à canon, pâtée d’autrui,
Ignorante, stupide, âme vile
Obéissante au commandement despotique.
Resteras-tu donc toujours, de toute l’humanité.
[veule.
Un bétail, un bétail ?

M. Ludwig Palaggi, s’il habite Berlin, ce qui est douteux, se garde bien sans doute de déambuler paisiblement Unter den Linden. Il n’y éprouverait pas longtemps les rigueurs du froid…

A ces dithyrambes poétiques, qui ouvrent rigoureusement la voie aux revendications et aux appels antimilitaristes, fait suite immédiatement un article en prose, sans nom d’auteur, qui a pour titre « l’Impôt du sang ». En voici le commencement :

« La révision est faite.
« Les enrôlés, les ‘pris’, ornent leurs chapeaux d’images et de rubans multicolores. Avec des chansons et des cris joyeux, ils s’en vont, de cabaret en cabaret, et toutes les rues retentissent du mugissement alcoolique des conscrits en liesse. Ils se réjouissent ! car ils ne savent pas encore ce qui les attend.
« On réclame de nous l’impôt du sang, le plus injuste et le plus barbare de tous les impôts, et vous célébrez ce jour comme un jour de fête !
« Prolétaires, dénués de tout avoir, la tâche nous est donnée de protéger la propriété d’autrui, au risque même d’y sacrifier notre propre vie !
«Oui, tu vas devenir une machine à tuer! etc… »

Ici, les tirades socialistes, les mêmes dans tous les pays, coulent à flots pressés, les lieux communs du genre abondent et s’entassent. Inutile de citer. La note qui résonne dans les trois pages de ce deuxième article — et il ne faut pas oublier qu’il s’agit toujours uniquement de détourner le conscrit du devoir militaire — est de toutes la plus banale : « Toi, prolétaire, tu vas être mis à la disposition de l’état capitaliste, pour défendre tes exploiteurs ». Mais il y a quelque chose, que l’écrivain anarchiste n’aurait peut-être pas imaginé : « Il te faudra encore, si cela t’est commandé, tirer sur ton père et ta mère, sur tes frères et tes sœurs ». C’est là, en effet, une éventualité rigoureuse qui n’est pourtant que la conséquence logique d’un ordre de choses nécessaire et admis, faute d’un plus agréable, quoi qu’en disent les socialistes. Mais il faut, pour admettre une éventualité pareille et s’y soumettre à l’avance pleinement, une conception abstraite du devoir dont tous ne sont pas capables, et à laquelle ceux-là même qui en sont menacés seront, moins que tous les autres, susceptibles d’adhérer. Elevés dans un milieu propice aux théories révolutionnaires, ceux qui, dans une grève, seraient exposés à tirer sur leurs parents, sont mal préparés à se l’entendre dire. Ce passage de l’allocution aux recrues de 1892 est peut-être d’un absolutisme un peu imprudent, ou au moins inutile, car il fournit aux socialistes une arme qu’ils n’auraient pas eue.

« …On voudra, avec des mots ronflants, te faire croire que c’est pour la défense de la justice et du droit que l’on te fait soldat; pour la sauvegarde de ton « foyer domestique. »

On montre aux conscrits que l’armée n’est pas faite pour défendre la patrie, mais seulement pour piller, « seulement et uniquement, pour piller. » Exemples : les Anglais au Transvaal, les Américains aux Philippines, les Français à Madagascar, etc.

« Est-ce que les Allemands assassinent les nègres dans leurs colonies d’Afrique parce que la patrie allemande est menacée ? »

Si le soldat défend les lois, ces lois justement sont faites pour l’opprimer. Il a pour mission de défendre la patrie contre l’ennemi du dehors, mais il la doit protéger aussi et surtout contre l’ennemi du dedans qui n’est pas, comme on pourrait croire, la faction anarchique, mais bien le peuple, le pauvre peuple qu’il s’agit d’accabler, d’opprimer sans merci. Nous avions pu croire qu’en Allemagne le parti socialiste était assez fortement représenté au Reichstag, et avait obtenu déjà quelques honnêtes réformes. Mais voilà que, là-bas aussi, on voudrait supprimer l’armée ; des énergumènes passionnés endoctrinent les jeunes gens, leur font, avec force raisonnements, un devoir de se refuser au service militaire :

« Ne dis pas : Je ne suis pas responsable… je dois obéir. »
« N’as-tu pas un cerveau, pour penser, et agir en conséquence ?
« Tu es responsable de tes actions. C’est faiblesse et lâcheté si tu te caches derrière la volonté ou les ordres d’un autre.
« Ecoute : Dans la cruauté humaine, une brèche a été faite par l’idée de Fraternité qui, aujourd’hui, commence à unir les opprimes de tous les pays. Mais tes maîtres excitent les peuples les uns contre les autres, afin de te détourner plus facilement de tes ennemis réels, qui t’asservissent et t’exploitent.
« S’il s’agit de marcher contre le peuple, les gouvernements fraternisent et s’entendent ; là, ils ne connaissent plus les différends entre nations. »

Dans l’été de 1905, comme les ouvriers de Longwy étaient en grève, des soldats français, allemands et luxembourgeois « ont marché d’accord pour protéger les fabriques du sieur von Wendel, dont l’un des fils est capitaine des uhlans, et dont un autre sert comme officier dans l’armée française. »

Cette étrange assertion est du moins imprimée en toutes lettres dans la publication antimilitariste allemande, dont nous essayons de donner ici un aperçu. Nous ne la reproduisons que pour ce qu’elle vaut, et sous toutes réserves.

« Votre ennemi n’est pas en deçà de vos frontières! Votre ennemi, c’est votre Maître! Votre ennemi est celui qui, comme maître, s’empare de vous, vous humilie et vous exploite…»

En France, les jeunes gens du peuple hurlent parfois dans la rue l’Internationale, peu par conviction et beaucoup par bravade, car le Français est né frondeur, autant que tapageur, et il aime fort le fruit défendu. Mais il est aussi ouvert aux impulsions généreuses, et saurait au besoin se faire tuer, par bravade encore, et non sous la contrainte redoutée d’une main de fer.
En Allemagne, on ne chante pas dans les rues l’Internationale ; chacun y est plus docile et s’incline, avec un respect visible autant que par crainte, devant les décrets et les lois. Mais qu’une pareille littérature s’insinue peu à peu clans le peuple, et « l’admirable instrument » qu’est l’armée allemande pourrait bien un beau jour trouver plus d’un grain de sable dans ses rouages.
Après une page éloquente de Guy de Maupassant sur la guerre et ses horreurs, et qui offre, en la relisant sous son enveloppe germanique, je ne sais quel attrait de curiosité inattendue, nouveau plaidoyer en faveur du désarmement, commençant par ce titre suggestif : « Qu’est-ce que la patrie ? » Les arguments n’en sont pas nouveaux et il serait fastidieux d’en faire l’analyse.

« Ainsi, tout ce que vous offre la patrie nous est étranger et inaccessible, et lorsque vous nous appelez des sans-patrie, vous avez tout à fait raison: nous n’en avons aucune, car vous l’avez tout entière fourrée dans votre poche sans nous en rien laisser. La patrie est pour vous un Moloch, une idole assoiffée de sang, que nous voulons anéantir ! »

La page suivante, de pure statistique, n’a pas besoin de commentaire. Elle a pour titre La boucherie de la patrie. Le mathématicien et astronome Flammarion a calculé que, depuis le commencement de la civilisation indo-européenne, par conséquent pendant trente siècles, 1200 millions d’hommes environ sont morts dans les batailles. Comme chaque siècle compte 36 525 jours, et puisque 40 millions d’hommes par siècle ont dû périr, on peut estimer que, sans interruption, 1100 hommes chaque jour ont été tués, ce qui fait un homme par minute.

« Alexandre le Grand a fait anéantir 2 millions d’hommes.
« César à fait extirper plus de 3 millions de Gaulois, habitants primitifs de la France actuelle.
« Napoléon Ier a causé la mort de 8 millions d’hommes, 3 millions de Français et 5 millions d’étrangers.
« Les guerres les plus connues, depuis l’année 1799 jusqu’à la guerre russo-japonaise — sans la compter — ont entraîné 15 millions de victimes, lesquelles se répartissent de la manière suivante:
Les guerres de Napoléon (1799-1815) 8000000
Les guerres de Crimée (1854) 800000
Les guerres d’Italie 300000
Les guerres civiles de l’Amérique du Nord (1861-65) 1000000
Les guerres prussiennes (1861-66) 300000.
La guerre franco-allemande (1870-71) 700 000
La guerre russo-turque 400 000
Les guerres civiles de l’Amérique du sud 500 000
Les guerres coloniales (Indes, Mexique, Algérie, Transvaal, Abyssinie, Madagascar, Chine) 3000000
total 15 000 000


« Les peuples fécondent de leur sang les champs où croissent les lauriers des princes et des capitaines avides de gloire, ainsi que l’arbre d’or (sic) des capitalistes insatiables. »

Ici, la comparaison n’est pas moins risquée que la métaphore, car il est avéré qu’en général les guerres n’apportent rien de bon aux capitalistes, attendu qu’elles entraînent toujours avec elles une baisse considérable des valeurs de Bourse.

« Quand donc un temps viendra-t-il, conclut l’auteur, où les peuples auront peine à comprendre que des centaines de milliers de jeunes hommes en armes se soient, sur un signe, dociles comme des moutons à l’abattoir, précipités vers une mort certaine, pour d’autres, et sans même savoir pourquoi, au lieu d’employer leurs armes à anéantir ceux mêmes qui osaient vouloir mettre à exécution des desseins aussi meurtriers ?… »

Nous voici maintenant à l’appel direct à la désertion, aux « voies et moyens ». Nous nous contenterons encore de citer :

« L’antipatriotisme. »
« On entend souvent des gens d’idées assez avancées, et même certains socialistes, déclarer qu’eux aussi prendraient les armes pour défendre la patrie, si, par une agression de la part d’une puissance réactionnaire, les libertés existantes pouvaient être menacées. Sans doute, ils n’ont pas le courage d’ex- primer la suite logique de cette pensée, à savoir qu’ils ne défendraient, par exemple, en aucun cas, la patrie allemande contre une invasion des Français, parce que, par une victoire de la France, avec l’importation des libertés françaises, de plus grandes libertés dans la patrie allemande vaincue pourraient alors fleurir, comme cela arriva après les guerres napoléoniennes.
« En envisageant ainsi les libertés politiques, un Allemand ami de la liberté ne devrait donc en aucun cas prendre les armes contre la France, soit pour une guerre offensive, soit pour une guerre défensive. »

Considérant alors le patriotisme absolu pour la défense du trône et de l’autel comme virtuellement aboli, l’auteur se demande si les libertés qu’offre l’Allemagne au parti socialiste mériteraient le sacrifice de milliers de vies pour assurer leur préservation dans le cas d’une lutte avec une puissance étrangère encore réactionnaire.

« Or, poursuit-il, laissant de côté la question d’établir s’il y a au monde une terre moins libre que l’Allemagne… oubliant un moment quelle inexorable justice de caste règne dans l’Allemagne prussienne, combien de milliers de citoyens sont enterrés pendant des années au fond d’un cachot pour une parole libre, pour un écrit fugitif, pour un délit de grève ou une accusation de lèse-majesté, en admettant que l’Allemagne ait quelques libertés, ces libertés vaudraient-elles l’holocauste de la vie de milliers de prolétaires ? »

Il montre ensuite, avec une clarté toute mathématique, que c’est dans les défaites que le prolétariat peut tenter de se montrer et de secouer le joug ; que la monarchie victorieuse et le capitalisme fortifiés contre l’ennemi du dehors le sont également contre l’ennemi du dedans, « par l’enthousiasme, d’une part, et par la perte de sang du peuple, d’autre part ». Le contraire se produit après une défaite, comme on a pu le voir pour l’Allemagne après Iéna, en 1806, pour la France, en 1871, pour la Russie lors de son échec en Mandchourie…
D’où, conclusion : « Dans l’intérêt du prolétariat, il importe donc beaucoup plus que la patrie soit vaincue. »
Il serait difficile de pousser plus avant la logique antipatriotique. Ce serait folie de la part des prolétaires de risquer leur vie pour des libertés ridicules, dont la défense ne représente que d’insignifiantes contraventions desquelles se parent quelques journalistes ou orateurs ambitieux :

« Non! Si le prolétariat doit mettre en jeu son sang et sa vie, que ce ne soit pas pour des libertés politiques négligeables, mais seulement pour sa liberté entière, pour son bien-être intégral.
« Si un pays dans lequel fleuriraient une telle liberté et un tel bien-être se trouvait attaqué, alors oui, dans notre intérêt propre, nous nous lèverions pour le défendre ; quant à la patrie actuelle, que ceux-là la défendent qui s’y sentent heureux et à leur aise. »

Sous le titre « Le sort du soldat. Ce qui t’attend à la caserne », des pages, animées apparemment d’un souffle de rancune amère, étalent longuement toutes les duretés, toutes les misères passées ou actuelles de la caserne allemande.
Le « bréviaire du soldat » renferme encore de bonnes pages, mais il n’est pas possible, et c’est fort dommage, de les citer ou même de les analyser toutes.
La page suivante, « Sur le champ de bataille », offre un tableau d’un réalisme saisissant et exact, sans aucun doute. Jeunes hommes hier encore florissants de santé et de vie, gisent pêle-mêle sur le champ immense du carnage. Des têtes brisées, fendues, d’où la cervelle s’échappe, tombe à terre. Ici, un bras arraché, une jambe perdue et broyée. Là, un visage informe, dont le menton a été entièrement emporté par une balle. Plusieurs, entassés, respirent et gémissent encore. Caissons et pièces, sans dévier de leur course à la mort, écrasent, fauchent encore les douloureux blessés qui demandent du secours…

Les pages les plus longues et où, à vrai dire, les répétitions abondent, sont les appels directs et pressants à la désertion sous toutes les formes et dans tous les cas prévus ou possibles.

Quelques lignes encore, bien détachées, bien marquées, pour réveiller davantage si possible, la dignité du soldat par force. Mais celles-ci sont vraiment burlesques. Exemples :

« Pour deux Groschen!
« Pour deux Groschen, tu gardes la maison et le gros ventre de ton propriétaire (sic).
« Pour deux Groschen, tu remplis, vis-à-vis de tes supérieurs, le plus humiliant office de valet et de laquais!
« Pour deux Groschen, tu protèges les capitalistes…
« Pour deux Groschen, tu dois être ton propre chien de garde. »

Ce n’est pas tout. Pour deux Groschen, il lui faut, le malheureux, casque à pointe ou bonnet de fourrure, faire bien d’autres choses encore dont l’énumération serait décidément trop longue… « Tirer sur le peuple », notamment, « toutes les fois qu’il demande du pain ou réclame trop fort des libertés ! »
Nous ne nous attarderons pas sur les « devoirs du soldat », encore plus soigneusement élaborés et énumérés. Le problème est considéré comme résolu ; le soldat pétri de cette idée qu’il ne faut plus désormais de Kaiser, ni de Feldherren, ni de casernes, va désormais agir en conséquence.
S’il ne le fait pas absolument, ce ne sera pas, en tout cas, faute de recommandations pressantes. « Vous pouvez faire beaucoup, vraiment beaucoup ! » Plus de soumission aveugle, plus de lâcheté meurtrière. « Crachez au visage de ceux qui vous diront que c’est une honte de déserter son drapeau. C’en est une bien plus grande de subir les mauvais traitements et les humiliations et de devenir parricide. A l’étranger, vous trouverez des camarades qui vous aideront de tous leurs moyens… »
« Pendant une grève, si ta compagnie ou ton bataillon est envoyé pour rétablir ‘l’ordre’, exerce toute ton influence, afin qu’autant que possible ta compagnie entière, ou ton bataillon entier, se refuse à avancer sur le lieu de la grève… »
« …Et lorsque le jour de la guerre, le jour de la grande mobilisation sera venu, en ce jour où l’on nous donnera des cartouches chargées à balles, alors vous saurez mieux faire, si vous avez lu ces pages, que de marcher vers la frontière avec ces armes, pour aller servir de pâture aux corbeaux ».
« Vous ferez la même chose que les antipatriotes français ont promis de faire. Comme eux, vous tournerez vos armes contre vos oppresseurs, afin de ravir avec eux, pour vous et vos frères, la liberté et le bien-être. »

Guerre pour guerre, il reste à savoir encore laquelle serait la plus désagréable à subir, de la guerre régulière, d’un pays à l’autre, ou de la trombe armée, aux appétits sans fin, des anarchistes internationaux, se ruant à la curée partout où il y aurait quelque chose à prendre. J’incline à croire que la dernière serait la plus désastreuse.

CHANT DU SOLDAT

Je suis soldat, mais ce n’est point volontiers.
Lorsque je le devins, nul ne m’interrogea,
On m’a traîné jusque dans la caserne.
Prisonnier je fus fait, traqué comme un gibier.
Oui, de mon foyer, du cœur de la bien-aimée,
J’ai dû m’enfuir et quitter mes amis
En y songeant, je sens une douloureuse tristesse,
Je sens dans mon cœur le courroux s’allumer, si
[ardent!
Je suis soldat, mais seulement par contrainte,
Je ne l’aime pas, le royal habit bleu,
Je n’aime pas la vie sanglante des armes.
Pour me défendre, moi, un bâton suffirait.
Ô, dites-moi donc, qu’avez-vous besoin de soldats ?
Chaque peuple aime le repos et la paix seulement,
C’est par domination, c’est pour le mal des peu-
[ples.
Que vous nous faites fouler aux pieds la plaine
[dorée.
Je suis soldat, il me faut nuit et jour marcher.
Au lieu de travailler, je dois monter la garde,
Au lieu d’aller en liberté, il me faut saluer,
Et voir l’arrogance d’insolents gamins.
Une fois en campagne, je devrai tuer des frères.
Desquels aucun ne m’a fait quelque mal.
Pour cela, estropié, je porterai rubans et médailles
Et, affamé, m’écrierai : « Je fus soldat ! »
Vous tous, frères, soit Allemands, soit Français,
Soit Hongrois, soit Danois, ou fils de la Hollande,
Soit verts, soit rouges, soit bleus, soit blancs.
Au lieu de plomb, donnez-nous une main fra-
[ternelle.
Debout! retournons ensemble à nos foyers,
Allons délivrer nos peuples des tyrans,
Car aux tyrans seuls, il convient de faire la
[guerre.
Soldat de la liberté, je voudrais l’être volontiers.

Max Kegel.

Un bâton lui suffit ! La garde au bord du Rhin avec des houlettes, cependant que de gros garçons aux cheveux blond paille, massifs et ventrus comme feu leurs propriétaires dont ils n’auront plus à protéger « pour deux Groschen » la digestion copieuse, de corpulents Burschen ravis d’être délivrés des terreurs du pas gymnastique, entre un tonneau de bière et leur ronde bien-aimée aux yeux de myosotis, roucouleront sur le chalumeau la Wacht am Rhein, légèrement modifiée par M. Ludwig Palaggi et Max Kegel, la Wacht am Rhein du prolétaire germain, infiniment moins exclusive que celle de Becker.

Joseph Vivien.

Le Monde Nouveau 1908, vol. 1, pp. 400-407.

_____________________________________________________

NB. Le Bréviaire du Soldat est une brochure antimilitariste allemande, de couleur anarchiste, rédigée par Siegfried Nacht, sur le modèle du Manuel du soldat de la CGT. Publiée à Londres en 1907, elle est introduite en contrebande en Allemagne, via la Belgique et les Pays Bas. Dès février 1907, la première édition – tirée à 1250 exemplaires – tombe presque intégralement entre les mains de la police à Berlin. Plusieurs éditions en seront faites par la suite, avec des couvertures et des titres différents.

Voici ce qu’écrivait Augustin Hamon – un bon connaisseur de l’antimilitarisme – à propos de ladite brochure en 1909 :

« Soldaten Brevier (Berlin, 1907, broch, in-18 de 36 pages). — La couverture de cette brochure est tricolore; le drapeau allemand porte en tête : « Avec Dieu pour l’Empereur et la Patrie », puis en exergue un fragment du discours de Guillaume II aux recrues en 1892, leur disant qu’au besoin ils doivent frapper frère, père, mère, si on le leur commande. Comme adresse : Imprimerie patriotique. L’aspect est donc tout à fait patriotique. Mais le contenu ne répond pas aux apparences, car c’est une brochure de propagande antimilitariste et antipatriotique. Elle contient des articles anonymes ou signés de Ludwig Palagyi, Guy de Maupassant, Ch. Naines, Anatole France, G. Herwegh, etc. Distribuée par milliers dans les casernes allemandes, cette brochure a été saisie et interdite par le gouvernement ; mais elle continue encore à circuler et il est à souhaiter qu’elle circule encore longtemps, car bonne est la propagande qu’elle fait. » (La Société Nouvelle, 1909, vol. 1, p. 210).

Ludwig Palagyi, « Hungarische Musterung », in: Karl Henckel (éd.), Buch der Freiheit, Berlin, Expedition des Vorwärts Th. Glocke, 1893, pp. 558-559. Reproduit in : Karl Henckell (éd.), Weltlyrik. Ein Lebenskreis in Nachdichtungen, Munich, Die Lese, 1910, pp. 128-130.


5 Antworten auf „Joseph Vivien – Le bréviaire du soldat allemand (Soldaten-Brevier)“


  1. 1 fred 28. März 2011 um 11:13 Uhr

    Encore une superbe découverte

    « Soldat de la liberté, je voudrais l’être volontiers » mais c’est le paradoxe de l‘antimilitarisme.

    « l’aspect extérieur de cette brochurette puisse créer quelque illusion sur son véritable esprit » c’est le moyen de toucher des gens qui, de prime abord, ne viendrais jamais à lire ces textes.

    Je suis amusé de voir que le livre est en consultation sur le net via le site de l’Université de Toronto ! Le travail de numérisation a-t-il réellement été fait là-bas ?

    amitiés

  2. 2 Administrator 28. März 2011 um 11:45 Uhr

    Salut Fred !
    Peux-tu me donner le lien pour la consultation en ligne ?
    Amitiés.

  3. 3 fred 28. März 2011 um 12:10 Uhr

    oui, le voici : http://www.archive.org/details/weltlyrikeinlebe00henc

    donc accès aux pdf etc…

    amitiés

  4. 4 Administrator 28. März 2011 um 13:01 Uhr

    D’accord. J’ai cru que tu parlais de la brochure de Siegfried Nacht.
    Il s’agit ici d’un recueil de poèmes « subversifs », dont le texte de Ludwig Palagyi [et non : Palaggi] intitulé « Révision » que S. Nacht reproduit dans son « Bréviaire du soldat. »
    A bientôt.

  5. 5 f 29. März 2011 um 19:27 Uhr

    désolé de ne pas avoir compris ta question.

    Par contre je viens de trouver ceci :

    From Palágyi to Wittgenstein

    http://www.google.fr/url?sa=t&source=web&cd=18&ved=0CE8QFjAHOAo&url=http%3A%2F%2Fwww.hunfi.hu%2Fnyiri%2FPalagyi_to_Wittgenstein.pdf&rct=j&q=Ludwig%20Palagyi&ei=yRSSTZeJBoK6hAee0OCEDw&usg=AFQjCNHtxQ51bLCyTvbmuErEBguZcd_lcw&sig2=zXS5njE4S3xhh88S2olr0w&cad=rja

    Je me suis penché sur le cahier bleu et le cahier brun mais j‘ai abandonné car trop pointu pour moi

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