Maxime Vuillaume – Mes cahiers rouges au temps de la Commune (1910)

La boutique à Roullier .

Rue des Écoles. Nous nous heurtons à la grande barricade du Collège de France.
La veille, je l’ai vue quelques heures avant la bataille. Barrant toute la voie. Haute, épaisse. Deux renflements pour les mitrailleuses. En avant, dans le chantier tout proche, comme des ouvrages d’avant-garde, les pierres énormes accumulées pour la construction de la nouvelle Sorbonne. Derrière chacune de ces pierres, formidables moellons, dressés comme des dolmens, un ou deux combattants. Plus tard, quand on relèvera ces pierres, quelques-unes jetées bas par les obus, on trouvera sous l’une d’elles, écrasé, le cadavre — le squelette — encore vêtu, d’un fédéré.

Tout près, la boutique à Roullier.
Cette boutique, qui existe encore maintenant, dépendance du Collège de France (1), est un morceau, un grain de poussière de la tragique histoire.
Edouard Roullier, cordonnier — il signe avec orgueil « Roullier, savetier » — combattant de Juin, proscrit de Décembre.

Sous la Commune, Roullier a fait partie de la commission du travail et de l’échange à la délégation au Commerce.
Vallès, par blague, l’a pris avec lui, aux premiers jours, à l’Instruction publique.
— Roullier, assieds-toi là. Dans le fauteuil de Jules Simon.
Roullier — est-il besoin de le dire ? — ignore l’orthographe.
Et il s’en fait gloire.
— Je ne suis pas comme vous, sales petits bourgeois, qui avez eu des parents pour vous faire donner de l’instruction! clame-t-il dans sa longue barbe d’insurgé.

Un jour de février 1870, quand je faisais, avec Passedouet, mort en Calédonie, un petit brûlot, La Misère, (2) Roullier m’envoya, je ne me souviens plus à propos de quoi, un article à insérer. Je crus de mon devoir de rectifier les fautes de français. Ah! ce qu’il m’en coûta!
— Tu as fait un faux! criait-il. Je ne te permets pas cela. Ce n’est plus du Roullier. Je ne suis pas un écrivain, moi !
Roullier habite, avec sa femme, blanchisseuse, la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il a d’innombrables enfants, qu’il traîne après lui à la brasserie Saint-Sévérin, où il vient en longue blouse bleue, bien repassée. Un soir, à la fermeture, il en oublia un, qui pionçait sur la banquette. Le gosse passa la nuit. Roullier n’avait cependant pas oublié à son départ tardif pour le logis, l’éternel volume de Proudhon qu’il portait toujours sous son aisselle, comme un bréviaire.
— Et toi, Roullier, qu’est-ce que tu es?
Roullier empoignait son bouquin. Le plus souvent, les Confessions d’un Révolutionnaire.
— Proudhonien, foutre !
El il remettait avec soin le précieux talisman dans sa poche. Le soir, l’un de nous saisit le livre au passage.
— Mais, animal, il n’est pas coupé!
Roullier devint blême. Sa barbe de fleuve s’agita. Nous croyions tous qu’il allait assommer l’audacieux. Vallès se tordait. Il avait, lui aussi, promené pendant Longtemps une Théorie de l’impôt, dont il n’avait jamais lu vingt lignes. Roullier, suffoqué, pris en flagrant délit, resta muet.
Roullier n’est pas que proudhonien. Il teinte son admiration pour Proudhon d’une violente couleur d’anarchie (3). Avec quelques amis de la Montagne-Sainte-Geneviève, il a fondé la Ligue des Antiproprios. Tout membre de la Ligue s’engage à ne jamais payer son terme. Le déménagement à la cloche de bois est de rigueur. Chaque membre doit son aide au camarade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre, Roullier arrive nous rejoindre au café — à l’un des cinq ou six cafés qui possédèrent, l’un après l’autre, l’honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la rue Monsieur-le-Prince (4) jusqu’à la brasserie Saint-Sévérin — l’air las, harassé. il se laisse tomber sur un siège.
— Eh bien ! voyons. Tu es malade ?
— Moi? Pourquoi ça?
Et, se levant, solide et l’œil vainqueur.
— Tas de clampins… de bourgeois… Si vous aviez, comme moi — et il se donnait une tape sur son large poitrail — traîné la voiture à bras tout l’après-midi…
— Quoi donc? Encore un déménagement?
— Oui… le citoyen un tel… Ah! ça marche, notre Ligue des Antiproprios… Encore un qui ne touchera pas son terme!
Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d’avoir joué le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock écumant…

Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage.
Quand vint le Quatre-Septembre, il se rappela qu’il était cordonnier. Et que, par cela même, il pouvait chausser ses concitoyens. Il se rendit adjudicataire de la fourniture des chaussures pour plusieurs bataillons de la garde nationale du quartier.
Pour installer son atelier, on lui concéda une boutique inoccupée, en bordure du Collège de France.
Nous ne vîmes plus alors ce brave Roullier que revêtu d’une ample et bourgeoise redingote. La blouse bleue, qu’il affichait jadis comme un symbole, était reléguée à la blanchisserie de la citoyenne Roullier.

Par-ci par-là, j’allais à la boutique serrer la main du vieil insurgé, momentanément patron cordonnier. Ah! ce qu’il les menait, ses « collaborateurs »!
Debout dans sa haute taille, sur le seuil de la porte, l’œil en arrêt, la barbe en bataille, Roullier les attendait, l’heure de la rentrée au travail sonnée.
— Allons! plus vile que ça! Les godillots vous attendent…

Roullier, quand vint la Commune, garda son « atelier ». Je crois bien qu’il garda aussi ses fournitures de souliers aux fédérés.

Dans la matinée de mercredi, avant l’attaque du Panthéon, passant rue des Écoles, j’entrai à la boutique. Une dizaine de femmes y cousaient des sacs à terre pour la grande barricade voisine.
Roullier était là. Aussi quelques amis communs. Les fusils accotés à la muraille.
De sa voix traînante, à l’intonation faubourienne, Roullier excitait Le zèle des citoyennes qui cousaient rapidement les sacs, comme il faisait sous le siège pour les souliers…

Je ne devais revoir Roullier que longtemps, longtemps après la chute de la Commune.
La barbe blonde à fils d’argent du vieil insurgé était devenue toute blanche. Il avait plus de soixante-dix ans. Pauvre comme il l’avait toujours été, il rapetassait les brodequins des petites bonnes, dans une étroite échoppe de la rue Beaubourg (5), où j’allais parfois le surprendre pour causer des vieux jours. Il me confiait ses dernières peines, la vie dure, les jours sans pitance, ses rancœurs, souvent sa désolation.
— Bien la peine, me disait-il d’une voix amère, d’avoir fait Juin, Décembre, et la Commune, pour crever de faim comme un vieux chien… Un jour, vois-tu, on me trouvera pendu…
Je consolais de mon mieux le vieux camarade.

Je le rencontrai pour la dernière fois au Père-Lachaise, à l’enterrement de Longuet.
Avec deux ou trois amis, nous avions quitté le cortège pour aller faire un tour au Mur.
— Eh bien? lui dis-je, en le tirant à part.
— Je suis un peu plus content. Mesureur m’a inscrit pour une petite somme tous les mois, à l’Assistance…
Ce soir-là — nous étions restés à bavarder au cabaret qui fait face à l’entrée du Père-Lachaise — la conversation tomba sur la barricade de la rue des Écoles, sur les sacs à terre et sur la boutique du Collège de France.
— Oui, dit Roullier, que ces souvenirs ragaillardissaient… Oui, c’était le bon temps.
Quelques jours après, on m’apprenait la fin de Roullier.
Le vieil insurgé avait été, un matin, trouvé mort dans son étroite chambrette de la rue Beaubourg, où l’apoplexie, clémente, l’avait terrassé.

Il avait quatre-vingts ans.

(1) La « boutique à Roullier » occupait les locaux du rez-de-chaussée, aujourd’hui dépendance du Collège de France, numéro 9 de la place Marcellin-Berthelot.

(2) La Misère, petite feuille in-quarto. Sept numéros, du 6 au 13 février i870. Rédacteurs: A. Passedouet, Maxime Vuillaume, Henri Bellenger, etc. Gérant : Léon Sornet. Imprimerie Rochette 72-80, boulevard Montparnasse. La Misère vendait la brochure Le Droit du Travailleur, par le citoyen Paget-Lupicin – Passedouet, condamné à la déportation, mourut en Calédonie. Léon Sornet fut le gérant de notre Père Duchêne.

(3) On ne disait pas encore, en ce temps-là, à la vérité, anarchiste. On se contentait d’être révolutionnaire.

(4) Le café Huber occupait l’angle de la rue Monsieur-le-Prince et des escaliers, encore existants, de la rue Antoine-Dubois. La maison, disparue, a fait place aux bâtiments de l’Ecole pratique de Médecine.

(5) Roullier avait toujours travaillé en échoppe. Avant de s’être installé dans son atelier du « Collège de France », il avait battu la semelle 9, rue du Sommerard, au rez-de-chaussée de la maison que j’habitais. Longuet, qui demeurait à côté, au coin de la rue des Carmes et de la rue du Sommerard, y venait tailler de longues bavettes avec le citoyen savetier.

Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges au temps de la Commune, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques, Librairie Paul Ollendorf, 1910, pp. 312-316.


1 Antwort auf „Maxime Vuillaume – Mes cahiers rouges au temps de la Commune (1910)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 16. März 2011 um 11:46 Uhr
Die Kommentarfunktion wurde für diesen Beitrag deaktiviert.