Robert Paris – Un rapport sur Malatesta dans les archives de la police française (1990/2010)

Les textes qui suivent sont tirés d’un dossier conservé par le service des archives de la Préfecture de Police de Paris sous le titre Anarchistes en Angleterre, Italiens anarchistes réfugiés à Londres [1] et, spécialement, d’un rapport du 1er Bureau de la 3e Division portant sur Malatesta et quatre autres anarchistes italiens réfugiés à Londres en même temps que lui : Corti, Piccinelli, Malatoni et Rappa. Daté de « Paris, le 20 mai 1895 », ce rapport – dont nous n’avons retenu que les pages concernant Malatesta – est accompagné des notes de trois informateurs de la police, « Caraman », « Guillaume » et « Bornibus » [2], dont il constitue en quelque sorte la synthèse et qui sont datées toutes trois de « Paris, le 18 mai 1895 » [3]. Quoique ces notes contiennent nombre d’approximations et de redites qui, en d’autres lieux, leur auraient valu le simple statut de « variantes », elles nous ont paru apporter assez de précisions et d’informations neuves, si ce n’est piquantes, sur Malatesta et ses exils, pour qu’il ne nous ait pas semblé superflu d’en publier ici les passages traitant de ce dernier.

Si précieuses soient certaines de ces informations et si intéressant le portrait de Malatesta qui se dégage ainsi, par petites touches, de l’ensemble de ces textes, il serait pourtant imprudent, on le sait, de traiter ces relations comme autant de témoignages incontestables. Outre les précautions toujours de rigueur en ces matières [4], force est en effet d’observer que l’insistance mise ici à souligner les liens, effectifs ou imaginaires, unissant Malatesta à certains groupes ou individus à mi-chemin entre la « reprise individuelle » prônée par certains anarchistes et la délinquance des « classes dangereuses », porte indéniablement la marque du lieu et de la date – Paris, 1895 – dont est tributaire la production de ces textes. Et ce serait sans doute se priver d’une importante clé pour déchiffrer ces lignes, fantasmagories et « sursignifications » y comprises, que de ne pas évoquer à grands traits les quelques années – moins d’un lustre – auxquelles paraît mettre un point final ce rapport de 1895.

Deux dates, au vrai, délimitent ces années de crise : la fusillade de Fourmies du 1er mai 1891 qui fit neuf morts et quatre cents blessés et la création de la CGT en septembre 1895 ; période que jalonnent quelques moments forts : la grève des mineurs de Carmaux d’août 1892 et les massacres d’Aigues-Mortes du 17 août 1893, l’élection de Jaurès à Carmaux le 23 janvier 1893 et, la même année, la répression de la manifestation du 1er mai à Paris et le succès des candidats socialistes aux élections (20 août et 3 septembre) ; période aussi, et société, que vont travailler deux scandales : celui de Panama dont le procès, nullement convaincant, s’ouvrit le 10 janvier 1893 et, prélude à ce qui allait être « l’affaire » des dix années à venir, la condamnation du capitaine Dreyfus, le 22 décembre 1894 ; période, enfin, marquée par ce « ravacholisme » que Malatesta ne cessera de dénoncer et de combattre [5].

Il n’est certes pas lieu de refaire ici la chronique de ces trois années, 1892-1894, que scandent attentats et exécutions [6] ni de s’attarder sur les « causes » qui expliqueraient le phénomène : échec de la « propagande par le fait » et crise doctrinale de l’anarchisme que symbolisent itérativement les défections d’Andrea Costa (1879) et de Saverio Merlino (1897) ; renforcement de la « concurrence », socialiste ou « autoritaire » ; transformation, surtout de la classe ouvrière et apparition de nouveaux modes d’intégration… Trois faits plutôt, qui éclairent notre propos, méritent d’être retenus : le caractère international de ce « ravacholisme », dans ses lieux et dans ses acteurs, qui va entraîner la mise en place, à travers toute l’Europe, d’un système de surveillance assez comparable à celui que Metternich faisait régner sur l’Europe de la Sainte-Alliance [7] ; la place qu’occupent dans ce mouvement les militants italiens : Caserio, Bresci, Angiolillo, Luccheni, pour n’en citer que quelques-uns [8] ; la « criminalisation », enfin, du traitement de l’anarchisme dont témoigne l’adoption expéditive de législations d’exception : en France, « lois scélérates » des 12 et 18 décembre 1893 et du 23 juillet 1894 ; lois 314, 315 et 316 du 19 juillet 1894 en Italie [9] ; en Espagne, lois du 10 juillet 1894 et du 2 septembre 1896 et création d’un corps de police spécialisé, la Brigada Social (16 septembre 1896) ; Ley de Residencia en Argentine (1902) ; Ley Adolfo Gordo au Brésil (1904). Ce processus culmine, en France, avec l’ouverture, le 6 août 1894, du célèbre « procès des Trente » qui voit comparaître côte à côte des anarchistes comme Jean Grave et Sébastien Faure et des praticiens de la « reprise individuelle » comme Giacomo Chiericotti ou ce même Léon Ortiz dont on retrouvera le nom, dans les pages qui suivent, associé à celui de Malatesta [10].

Refuge des proscrits de toute l’Europe depuis l’époque de Mazzini et de Marx, Londres, aussi bien, apparaît être particulièrement surveillée, le libéralisme anglais tolérant, avec une mansuétude dont Malatesta soulignera les limites [11], la présence et les activités publiques d’anarchistes et de révolutionnaires venus du monde entier. C’est ainsi que, tout en rapportant par le menu les faits et gestes de « l’élément de langue française », les correspondants londoniens de la police française – « Jackson », « Eureka » et, à partir de 1900, « Bornibus » – ne manquent pas de signaler l’arrivée de Pietro Gori à Cardiff [12], la réception à l’Athaenum Club de « Miss Voltairine de Cleyre, américaine et anarchiste très avancée » [13], la présence assidue du « Dr Nettlau » aux réunions du Club anarchiste allemand « L’Autonomie », une conférence d’Emma Goldman ou un meeting en l’honneur des « martyrs de Chicago » qui compte, parmi les « orateurs inscrits », Louise Michel, Pierre Kropotkine, Emma Goldman, Vaarlam Tcherkessoff et Fernando Tárrida del Marmol… [14]

Quoique cette surveillance vise, non seulement les exilés français, Louise Michel et Auguste Hamon, Charles Malato et Émile Pouget, mais, manifestement, tout ce qui pourrait constituer un foyer d’agitation – de l’Athaenum Club aux « juifs de Whitechapel », du groupe « Freedom », proche de Kropotkine, au Club anarchiste allemand –, il semble bien que, jusqu’à la fin du siècle en tout cas, les anarchistes italiens aient le redoutable privilège d’intéresser, plus que tous les autres, les informateurs de la police française. À cela, sans doute, deux raisons : la place qu’ils occupent, on l’a dit, dans le développement du « ravacholisme » ainsi que dans ce que Malatesta désigne pudiquement comme la « délinquance sociale » ; la présence aussi, qu’on ne saurait négliger, d’une forte immigration italienne à partir de 1870, immigration qui, on le sait, ira croissant jusqu’à la Première Guerre mondiale [15].

Rien d’étonnant, aussi bien, si, des séjours londoniens de Malatesta [16], il ne nous reste, en l’état de nos connaissances, que les textes qu’on va lire. Marquées, certes, des souvenirs encore frais du « ravacholisme », ces pages, en tentant d’articuler à travers la figure de Malatesta le « subversif » et le « malfaiteur », font plus que retrouver un vieux thème des débuts de l’âge industriel [17] : elles réinventent ou restituent spontanément les frayeurs et les stéréotypes que suscite cette « invasion ». Rien d’étonnant non plus si une note à peine plus tardive restitue, jusque dans son lexique, une image apaisée de Malatesta et de ses compagnons : « La soirée conférence donnée par la colonie libertaire italienne a eu lieu hier soir. […] Malatesta a fait un long discours de philosophie libertaire […]. Tcherkessoff, le juif russe (sic) [18], a dit quelques mots en français » [19]. C’est, bien entendu, que Malatesta, tout en réalisant ce qui apparaît avoir été son objectif de longue date – « convertir » l’anarchisme au mouvement ouvrier –, s’est lui-même acheminé, tout comme tant d’autres et, par exemple, Luigi Fabbri, vers une philosophie plus « libertaire » qu’anarchiste. C’est sans doute aussi que l’immigration italienne commence lentement de s’intégrer au mouvement ouvrier français [20]. Et c’est peut-être, hélas, la notation sur Tcherkessoff le suggère, que l’imaginaire social est en train de s’inventer de nouveaux ennemis.

Robert Paris

Notes

[1] Préfecture de Police, Paris : sous-série Ba, carton 1 510 (Anarchistes en Angleterre, 1877 à 1911).
Abréviations utilisées dans les notes : DBMOF : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, sous la direction de J. Maitron, Paris, Les Éditions ouvrières, 1964. AD : Fr. Andreucci, T. Detti, Il movimento operaio italiano. Dizionario biografico, 1853-1943, Rome, Editori riuniti, 1975-1979, 5 vol. La biographie de Malatesta, due à Gian Mario Bravo, se trouve dans le vol. IV (1977), pp. 246-255. DBMOAr : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier argentin, sous la direction de R. Paris (en préparation).

[2] À dater de 1900, certaines informations de « Bornibus » seront datées de Londres.

[3] À noter, toutefois, une note datée de « Londres, 18 mai 1895 » et signée « Lapeyre » : « Malatesta, 40 ans, taille moyenne, grosse tête, yeux noirs très profonds, teint olivâtre est toujours chez Defendi, 112 High Street. Il fréquente Delebecque (sic) et Cini. » Francesco Cini sera délégué d’une société ouvrière de Rome au Congrès socialiste international de Londres de 1896.

[4] Cf. J. Tulard et J. Maitron, « Les archives de la Préfecture de Police », Le Mouvement social, n° 47, avril-juin 1964, pp. 117-122. « Sans doute les rapports ainsi établis exigent-ils un sérieux examen critique et convient-il de les confronter, si possible, à d’autres sources mais, tels qu’ils sont, ils ont servi à renseigner le gouvernement et orienté parfois ses décisions. Ils peuvent apporter à l’historien une explication qu’il a vainement cherchée ailleurs », écrit Jean Tulard.

[5] Cf. sa déclaration sur le « ravacholisme » devant la cour d’assises de Milan, le 28 juillet 1921 : « … Mon vieil ami Merlino et moi avons fait campagne contre cette tendance […]. C’est peut-être un des plus beaux souvenirs de ma vie que d’avoir contribué à la destruction du ravacholisme » (« Del Ravasciolismo », in E. Malatesta, Scritti, Genève, Ed. del « Risveglio », 1934-1936, vol. II, pp. 313-314), ainsi que ses prises de position sur l’attentat du théâtre Diana (Milan, 23 mars 1921).

[6] – 1892 : mars, attentats de Ravachol ; 11 juillet, exécution de Ravachol ; 8 novembre, attentat contre le commissariat de la rue des Bons-Enfants (mais la bombe avait été placée devant le siège de la Compagnie des mines de Carmaux). – 1893 : 9 décembre, attentat d’Auguste Vaillant à la Chambre des députés. – 1894 : 5 février, exécution de Vaillant ; 12 février, attentat d’Émile Henry ; 21 mai exécution d’Henry ; 24 juin, assassinat de Sadi Carnot par Sante Caserio ; 15 août, exécution de Caserio.

[7] C’est de 1892, selon J. Maitron, que dateraient les échanges réguliers d’informations entre les polices européennes.

[8] Gaetano Bresci, l’assassin d’Umberto Ier (29 juillet 1900), venait des États-Unis ; Michele Angiolillo, qui « exécuta » le Premier ministre espagnol Canovas (9 août 1897), était venu exprès de Londres ; Luigi Luccheni, pitoyable assassin d’Élisabeth d’Autriche (10 septembre 1898), était un travailleur immigré.

[9] L’article 248 du Code pénal italien, dont avaient été victimes bien des anarchistes, avait déjà donné son titre à un périodique d’Ancône, L’Art. 248 (1894).

[10] Sur ce procès, cf. J. Maitron, Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), préface de G. Bourgin, Paris, Société universitaire d’éditions et de librairie, 1955, pp. 237-246 ; sur Chiericotti (ou Chericotti), cf. DBMOF, 11(1973), pp. 197-198.

[11] « … Le gouvernement anglais est le plus hypocrite et, en pratique, le plus liberticide des gouvernements. […] Le gouvernement anglais m’a toujours fait tous les ennuis possibles et s’il n’a pas réussi à m’expulser c’est seulement parce que les travailleurs de Londres se sont insurgés contre l’expulsion qui me menaçait et ont manifesté leur indignation par des rassemblements colossaux. […] De tous les pays où je suis allé, l’Angleterre est celui où mon activité politique a été la plus faible ; mais cela seulement parce que le grand public anglais est encore réfractaire à la propagande anarchiste, et parce que, étranger dans un pays qui est peut-être le plus xénophobe du monde, je ne pouvais avoir qu’une influence limitée » (« Scarfoglio », Umanità Nova, 23 septembre 1921 ; Scritti, éd. cit., vol. I, pp. 237-239).

[12] « L’avocat Gori est depuis hier à Cardiff chez un compagnon italien », signale une note de « Jackson » datée de « Londres, le 7 mai 1895 ».

[13] Sur Voltairine de Cleyre (1866-1912), cf. L. Galleani, Figure e figuri, Newark (New Jersey), Biblioteca de L’Adunata dei Refrattari, 1930, pp. 110-118.

[14] PP, Paris : Ba 1 510 (Anarchistes en Angleterre, 1877 à 1911, 2e partie).

[15] De 40000 personnes par an de 1870 à 1900, cette immigration s’élèvera à 56000 personnes en 1909, 60000 en 1910, etc., pour atteindre 83000 en 1913 – St. Wlocevski, L’installation des Italiens en France, préface de C. Bouglé, Paris, Alcan, 1934, pp. 31-32.

[16] Cf. C. Levy, « Malatesta in exile », Annali della Fondazione Luigi Einaudi, vol. XV (1981), pp. 245-280.

[17] Cf. L. Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris, pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris Hachette, « Pluriel », 1984 (1re éd., 1958).

[18] C’était un « prince » géorgien.

[19] Note de « Bornibus » datée de « Londres, le 16 janvier 1901 ».

[20] Cf. R. Paris, « Le mouvement ouvrier français et l’immigration italienne (1893-1914) », Pluriel, n° 36 (1983), pp. 92-145.

Rapport sur les anarchistes italiens réfugiés à Londres

Paris, le 20 mai 1895
Préfecture de Police, 3e Division, 1er Bureau
Sur Corti, Malatesta, Piccinelli, Malatoni et Rappa

[On ne retient ici, on l’a dit, que le passage concernant Malatesta.- N. d. É.].

MALATESTA, Enrico, dit Robert, Fritz, est né le 4 décembre 1853 à Santa-Maria (Italie) [1]. Il est, depuis plus de vingt ans, l’un des chefs de l’anarchie en Europe.
En 1878, avec Cafiero et quelques autres, il prit les armes en Italie et s’empara de deux ou trois municipes [2]. Mettant en pratique la théorie anarchiste de la reprise des richesses, il vida les caisses publiques et en distribua l’or aux habitants stupéfaits ; ses fidèles brûlèrent les registres de l’impôt sur les places publiques et les instruments de travail, retenus en gage, furent répartis entre tous les ouvriers.
Arrêté par les gendarmes, il fut emprisonné [3].
A son avènement, le roi Humbert le gracia [4].
Dès lors, Malatesta a mené une vie errante. Il a habité Paris d’où il a été expulsé par décret en date du 18 novembre 1879, Londres où il a été dans la plus grande misère, Buenos Aires d’où il s’est enfui, au bout de cinq ou six ans, étant accusé d’avoir fabriqué de la fausse monnaie [5].
D’Amérique, il s’est rendu en Espagne où il a pris part à l’affaire de Xerès [6].
Revenu à Londres, il y a cinq ans environ, il demeure, depuis lors, 112, High Street Islington W., chez son ami l’épicier Defendi [7].
A plusieurs reprises, il s’est absenté de cette ville pour aller faire de la propagande sur le continent.
Malatesta a fondé, en 1889, un petit journal, L’Associazione, qui n’a eu que quelques numéros [8].
Il s’est toujours occupé activement de tout ce qui touchait à l’anarchie.
C’est lui qui se charge de négocier à Londres les titres volés par les anarchistes de France et l’Italie. L’argent qu’il retire lui sert à faire imprimer les brochures et manifestes très violents qu’il répand surtout en Italie.
Orateur passable, il parle souvent dans les réunions anarchistes de Londres où sa parole est très écoutée ; certains compagnons italiens, cependant, parmi lesquels Parmeggiani [9], se sont séparés de lui parce qu’au mois de septembre 1894, dans un manifeste à ses amis d’Italie, il a engagé ces derniers à prendre part aux luttes électorales [10].
Avec Cipriani, il a organisé l’insurrection de mai 1891 à Rome [11] et celle de Sicile au commencement de 1894 [12].
Il est rare, si un congrès révolutionnaire se tient dans une ville d’Europe, que Malatesta ne cherche pas à s’y rendre.
Sa présence, souvent, aux moments de manifestations a été signalée à Paris.
Il s’emploie, aussi, dans la mesure de ses moyens, à cacher les anarchistes de tous pays qui viennent à Londres chercher asile, après avoir commis quelque crime ; c’est lui qui, pendant longtemps, a donné l’hospitalité à Meunier [13].
D’aucuns prétendent que Malatesta travaille comme mécanicien et que son travail suffit à le faire vivre tandis qu’il emploie à la propagande l’argent qu’il peut retirer de la vente des titres volés par les anarchistes ; d’autres, au contraire, affirment qu’une tante fort riche lui fait parvenir chaque année de 4 à 5000 F [14].
En un mot, Malatesta est un des chefs d’école de l’anarchie au même titre que Reclus et que Kropotkine [15].
Il est très dangereux parce qu’il est très intelligent et très actif, et qu’il dépense toute son énergie à la propagation de ses idées.
Dans tous les vols importants qui ont été commis par les anarchistes, on voit apparaître Malatesta comme en ayant été l’instigateur et comme en ayant, ensuite, réalisé les produits pour les verser dans la caisse internationale de l’anarchie.

Note de « Caraman »

Paris, le 18 mai 1895

MALATESTA, homme de lettres âgé de 50 ans environ [16], bien connu par tous les révolutionnaires, est dans le mouvement depuis plus de vingt ans.
Ses moyens d’existence lui sont fournis par une de ses tantes qui lui verse 4 à 5000 F par an.
Expulsé de Paris, il y a 15 ans environ [17], il a vagabondé un peu partout en Belgique, Hollande, Autriche, Allemagne, Amérique, Espagne et Angleterre.
Revenu à Londres au début de 1889, il fonda un petit journal anarchiste en langue italienne ayant pour titre L’Associazione : ce journal, qui a vu le jour à Nice, puis a été transféré à Londres, n’a paru que 7 ou 8 fois, le trésorier Ciocci ayant employé à son usage personnel les 2500 F dont il disposait [18].
Rentré à Paris, incognito, pendant l’exposition de 1889, il se rencontra à plusieurs reprises avec Cipriani à la Revue sociale [19], rue des Martyrs, n° 8, et s’entretint avec lui des moyens d’entente entre les différents partis révolutionnaires et anarchistes d’Europe pour une action commune [20].
La présence de Malatesta fut signalée à M. Auger [21] et on ne sait si ce fut par ordre que Malatesta put fréquenter pendant quinze jours la revue socialiste et quitter Paris sans être inquiété. Malatesta est un homme de toutes les audaces et chaque fois que l’envie de rentrer en France le prendra, il exécutera son projet.
Actuellement, on le sait à Londres, à moins qu’il ne soit à Paris depuis aujourd’hui.

Note de « Guillaume »

Paris, le 18 mai 1895

ENRICO MALATESTA, membre de l’ancienne Internationale et du Congrès de Londres [22], fonda la dite Internationale ; 2° : a pris part à la bande Benevento (Italia), avec les décédés Nicottera [23], ministre d’Italie, Rapisardi, poète et Caffiero [24], les armes à la main [25] ; 3° : a fondé à Florence un groupe d’anarchistes, qui, plus tard, ont jeté les bombes à la préfecture de cette ville [26].
Il a fui de cette dernière ville dans une caisse et fut expédié comme lingerie à destination inconnue, de là il passa dans plusieurs pays d’où il fut expulsé.
C’est lui qui fonda en Espagne tous les groupes d’action et qui a converti les collectivistes à l’anarchie.
Il a habité l’Amérique du Sud avec Consorti, Ciocci, Pezzi, Palla Galileo, etc. [27], avec qui il faisait de la fausse monnaie. Ensuite il quitta l’Amérique en 1889 pour aller fonder à Nice le journal La Question sociale [28] qu’il transporta à Londres au moment du Congrès international en septembre 1889. Au 1er mai 1890, il était à Paris, place de la Concorde et Salle du Commerce avec Cotta, Cipriani, Tortelier, etc. [29]. Il se fit l’initiateur du Congrès de Lugano-Capolago [30], d’où est sorti la délibération de faire la révolte à Rome, 1891. Il a pris une grande part dans les affaires de Sicile, où il était présent.
En février 1894, il vint à Paris pendant trois jours pour conférer avec Cipriani ; depuis, on ne l’a pas vu.
Si Malatesta était à Paris, pourrait le voir à 2 h de l’après-midi, boulevard Montmartre ; de 2 à 4 h au Café de la Presse, rue Montmartre, et à 5 h à la sortie des ouvriers de la maison Scapini, bd de Strasbourg et rue Saint-Martin. Il est accompagné du secrétaire de M. Scapini [31] qui est intime de Cipriani.
Il est possible que Cipriani ait choisi cet homme, étranger à l’anarchie, pour abriter Malatesta.

Note de « Bornibus »

Paris, le 18 mai 1895

MALATESTAest très connu dans tous les pays ; de tenue très modeste quoique docteur et même marquis de Malatesta, dit-on [32]. Il est natif de la Napolitaine, porte toute la barbe foncée, taille de 1 m 55 ou 1 m 56 au plus, le teint bronzé [33], l’accent de son pays très prononcé lorsqu’il parle français ; n’est pas fort comme santé, assez érudit et bon orateur mais plutôt apte à l’action révolutionnaire collective qu’à l’entraînement des foules par sa parole. Il a déjà été condamné à mort en Italie sous le règne de Victor-Emmanuel pour avoir participé au soulèvement d’une petite ville de province [34] ; il pénétra de force à l’Hôtel de ville à la tête des émeutiers, le Conseil municipal réuni fut dispersé, les paperasses brûlées, et l’argent de la Caisse communale distribué aux malheureux de la Commune présents. Finalement, les Bersaglieri leur firent la chasse et ils furent arrêtés et condamnés ; l’avènement du roi Humbert qui accorda une amnistie lui rendit sa liberté [35]. Il y a 12 ans environ, il partit pour Buenos Aires (Amérique du Sud) ; il quitta l’Angleterre où il était très malheureux puisqu’il avait été réduit à vendre de la glace à 1 sou le verre dans les rues de Londres [36].
Il resta en Amérique environ 5 ou 6 ans. Il fut obligé de se sauver de Buenos Aires, ayant fait partie d’une association d’anarchistes qui fabriquaient des faux papiers-monnaie (faux assignats). Il en avait été fait et mis en circulation pour une très forte somme, et c’était lui un des principaux faussaires. Tous les Italiens sauf un petit nombre, partisans de la Libre Initiative, considèrent Malatesta comme un fétiche.
En revenant d’Amérique, Malatesta habita l’Espagne où il chercha à embrigader les anarchistes sous une forme de fédération communiste, mais il ne put y réussir et, après les événements de Xérès, auxquels il prit part, il passa de nouveau en Angleterre et vint se refixer à Londres où il habite depuis 4 ans environ chez son ami Deffendi [37], épicier à Islington il vit chez cet ami en famille, les mauvaises langues prétendent qu’il couche avec sa femme [38].
La vie de Malatesta a été très agitée ; il s’est trouvé mêlé dans bien des faits anarchistes dans les différents pays où il a passé, mais c’est un doctrinaire à tout crin ; il ne s’affirme pas pour le vol et lorsqu’on veut le faire monter, il avoue naïvement que s’il ne craignait pas les agents qui pourraient l’entendre dans la réunion, il prouverait par A plus B qu’il est plus voleur que ceux qui ont la bouche pleine de la propagande par le vol.
C’est à Malatesta que fut remis Meunier lorsqu’il eût réussi à se sauver de chez Delbecque dans Fitzroy Square. Il le garda quelques jours chez Deffendi à Islington, puis la police ayant eu vent de la chose, il l’emmena chez Broché, sujet français anarchiste, professeur de langues [39].
Quelque temps après, il fit courir le bruit que Meunier s’était embarqué sur un navire marchand du Canada et qu’il l’avait recommandé au capitaine, un de ses amis, mais on n’y croit pas. Il est possible que Meunier ait été en Suisse, mais on croit qu’il était plutôt dans le midi de la France, à Salon, où il travaillait de son métier.
En résumé, si un vol important se commet sur le continent et que les opérateurs se trouvent à Londres, c’est bien rare si Malatesta n’est pas mis en rapport avec eux. Dans ce cas, il retient une partie de la somme pour la propagande anarchiste, du reste, ce sont les conditions sine qua non qu’il pose à son concours.
C’est ainsi qu’il s’est trouvé mêlé à plusieurs vols comme ceux de l’hôtel Panisse, du Havre par les copains de St-Denis, d’Abbeville, Ortiz, Mathieu, etc. [40].

Notes (Les annotations apportées à ces quatre rapports de police sont de Robert Paris).

[1] Errico Malatesta est né en fait le 14 décembre 1853 à Santa Maria Capua Vetere (Caserta).

[2] C’est ici un récit extrêmement elliptique de l’insurrection de Benevento d’avril 1877 (et non 1878). Un groupe d’internationalistes, la fameuse « bande du Matese », sous la conduite de Malatesta, Carlo Cafiero et Pietro Cesare Ceccarelli tenta vainement de « révolutionner » (selon la formule de Bakounine) les paysans de quelques villages de la province de Benevento. Trahis par un paysan, Malatesta et ses compagnons furent capturés par les carabiniers le 12 avril 1877.

[3] Malatesta et ses compagnons passèrent seize mois en « préventive ». Carlo Cafiero (1846-1892) mit son incarcération à profit pour traduire et résumer le livre I du Capital (cf. Il Capitale di Carlo Marx brevemente compendiato da Carlo Cafiero, Milan, E. Gignami et C. editori, 1879 ; Le Capital abrégé de l’œuvre de Karl Marx, trad. par J. Guillaume, Paris, Stock, 1910).

[4] Si l’amnistie de 1878 rendit effectivement la liberté à plusieurs révolutionnaires emprisonnés, Malatesta et ses compagnons, assimilés à des « droits communs », n’en bénéficièrent point. Ils durent leur libération au jury populaire de Benevento qui se prononça, le 25 août 1878, pour l’acquittement général des inculpés. Dès le 17 novembre, toutefois, après l’attentat manqué de Giuseppe Passanante contre Humbert Ier, la répression s’abattit de nouveau sur les anarchistes, contraignant Malatesta à l’exil.

[5] Malatesta arriva à Buenos Aires en janvier 1885 en compagnie de Francesco Pezzi, Francesco Natta et Galileo Palla. Ayant ouvert un petit atelier de mécanique avec Natta (mécanicien de son état, celui-ci l’initia au métier), il publia, dès le 22 août 1885, le premier numéro d’une revue bilingue, La Questione sociale. Le bruit ayant couru qu’on avait trouvé de l’or en Patagonie, il y organisa une expédition dans l’espoir d’y trouver les moyens de financer sa revue et le mouvement mais ce fut un échec. Revenu à Buenos Aires, il s’y consacra à la propagande et à l’agitation, participa à des grèves et fonda en particulier, avec le Livournais Ettore Mattei, un syndicat de boulangers en 1887. Il rentra en Europe en 1889. L’accusation dont il est question ici a une explication très simple. La banque de Córdoba procéda en 1888 à une émission clandestine de billets de 50 Pesos que le gouvernement central considéra comme des faux. Palla, qui se trouvait en possession de quelques-unes de ces coupures, fut arrêté et fut accusé, ainsi que Malatesta, de fabrication de fausse monnaie. Mais on dut reconnaître leur innocence. Cf. G. Zaragoza Ruvira, « Errico Malatesta y el anarquismo argentino », Historiografía y Bibliografía Americanistas, Vol. XVI (1972), pp. 401-424.

[6] Au cours de la nuit du 8 janvier 1892, quelques centaines de paysans aux abois investirent la ville de Jerez aux cris de « Vive la Révolution sociale ! », « Vive l’anarchie ! ». L’armée réprima cette émeute sans coup férir mais, l’affaire ayant entraîné la mort de deux propriétaires fonciers, quatre des insurgés furent exécutés – garrotados – le 10 février et l’agitateur andalou Fermín Salvochea, pourtant en prison à Cadix au moment des faits, fut condamné à douze ans de travaux forcés pour complicité. Quant à Malatesta, on sait seulement qu’il fit une tournée de propagande en Espagne au cours de l’hiver 1891-1892.

[7] Il s’agit de Giovanni Defendi qui, selon une lettre de Labriola à Engels du 13 décembre 1894, aurait été originaire de Mantoue. Carl Levy, qui le fait naître également à Mantoue, a cru reconnaître en lui, en s’appuyant sur un travail d’Eva Civolani (« La partecipazione di emigrati italiani alla Comune di Parigi » Movimento operaio e socialista, 1979, pp. 155-183), ce « Giovani Defendi », garibaldien replié sur Paris après la démobilisation des « chemises rouges », que le 24e conseil de guerre condamna, après la Commune, à « dix ans » de détention. La notice « Defendi Jean » du D.B.M.O.F., 5 (1968), p. 258, fournit, toutefois, d’autres informations : « Né le 24 juin 1849 à Casalmaggiore (Italie) ; célibataire, confiseur », Defendi, « arrivé à Paris le 17 ou le 18 mai 1871, […] fut condamné, le 27 avril 1872, à quinze ans de détention et envoyé à Belle-Île ». Defendi étant arrivé à Londres, selon C. Levy, en 1881, sans doute ce dernier a-t-il jugé plus commode de ramener sa peine aux dix ans de détention effectivement accomplis. Le lieu de naissance pourrait faire davantage problème. Mais Casalmaggiore, dans la province de Crémone, se trouvant à mi-distance de cette ville et de Mantoue, il peut y avoir aisément confusion (sans exclure la possibilité que Defendi, réfractaire de l’armée italienne, ait été recensé à Mantoue ou encore qu’il y ait travaillé ou milité avant de se rendre en France). Sa profession de confiseur, en tout cas, pouvait préparer Defendi à l’état d’épicier qui était le sien en 1895 : C. Levy parlant d’ « Italian delicatessen », on peut même supposer qu’il tenait une « épicerie fine » dans laquelle il pouvait exercer ses talents de confiseur.

[8] Fondée par Malatesta à son retour d’Argentine, L’Associazione avait vu le jour à Nice le 6 octobre 1889. Elle fut publiée à Londres à partir du n°4 (30 novembre 1889) et cessa de paraître après le n°7 (23 janvier 1890). L’objectif du journal était, écrivait son fondateur, de « préconiser la constitution d’un parti international socialiste-anarchiste-révolutionnaire ». Comme le rappelle Pier Carlo Masini, Malatesta y mena aussi une polémique contre le « donquichottisme » de Cipriani lorsque celui-ci envisagea de lever un corps de volontaires pour aller défendre la jeune république du Brésil.

[9] Le nom de Luigi Parmeggiani est inséparable de celui de Vittorio Pini. Après avoir tenté d’assassiner un journaliste proche de Cipriani, Celso Ceretti, tous deux se réfugièrent en effet en France où ils fondèrent, en avril 1889, l’éphémère périodique Il Pugnale et constituèrent des groupes voués à la « reprise individuelle » (« Gli Intransigenti ». « L’Anonimato », « Gli Introvabili »). Pini, arrêté à Paris le 18 juin 1889, fut condamné à vingt ans de travaux forcés, tandis que Parmeggiani s’enfuyait en Angleterre.

[10] Nous n’avons pu identifier ce « manifeste » dont l’existence est pourtant attestée par une lettre de Labriola à Engels du 23 novembre 1894 : « Je viens de recevoir d’une source sûre la circulaire ci-jointe ; il me semble que le Times en a parlé. Je crois que l’une des principales adresses à Londres de ce genre de fabrication est l’épicerie d’un certain Richard, ancien communard [corrigé : Defendi, dans une lettre du 13 décembre], High Street, 112, Islington, où Malatesta s’est toujours fait adresser son courrier sous le nom de Carlo Belgrano » (La corrispondenza di Marx e Engels con italiani, 1848-1895, a cura di G. Del Bo, Milan Feltrinelli, 1964, pp. 571 et 577). Malatesta a-t-il pu, comme le suggère ce texte, encourager ses camarades à « prendre part aux luttes électorales » ? Cette thèse n’apparaît guère vraisemblable lorsqu’on pense à la conclusion de sa brochure de novembre 1890, In tempo di elezioni : « Au diable les élections et mettons-nous à l’oeuvre » (En période électorale, Genève, Editions du Réveil, 1921, p. 16) ou lorsqu’on sait qu’il appartenait alors à l’Anarchist Socialist and Antiparliamentary Committee de Londres dans lequel il représentait l’Italie. A-t-il envisagé, face à la réaction crispienne, d’encourager ses compagnons à soutenir certaines « candidatures de protestation » pour imposer, par les urnes, la libération de militants emprisonnés ? Encore qu’on connaisse, ici, ses réserves (« Le candidature proteste », L’Associazione, 23 janvier 1890), cette hypothèse, déjà, apparaît plus plausible. N’a-t-il pas lui-même, une fois, sommé Costa de démissionner de son siège de député et d’inviter ses électeurs à reporter leurs voix sur Cipriani, à l’époque en prison ? N’a-t-il pas « toléré » les candidatures de Cafiero et de Cipriani en 1882, de Cipriani encore en 1886, et, plus tard, de Galleani (1897) ? Une autre hypothèse, au demeurant, ne saurait être écartée, à savoir qu’il pourrait s’agir ici non d’un texte de Malatesta lui-même, mais d’un manifeste de la Federazione Internazionale fra Socialisti-Anarchici-Rivoluonari paru dans The Torch, petit périodique qu’il éditait à Londres à ce moment-là.

[11] Allusion aux manifestations et aux échauffourées de Rome du 1er mai 1891 : on arrêta 229 manifestants, dont Amilcare Cipriani qui, quoique ayant exhorté la foule au calme, fut condamné à trois ans de prison. On trouvera un récit de ces événements dans L. Campolonghi, Amilcare Cipriani, Una vita di avventure eroiche, Milan, Societá Editoriale Italiana, 1912, pp. 998-101.

[12] Il s’agit, bien entendu, du mouvement des Fasci siciliens de 1894. Ainsi que le confirme G. M. Bravo, Malatesta se rendit alors en Italie mais, « recherché par la police », il dut en repartir presque aussitôt pour l’Angleterre.

[13] Auteur des attentats de la caserne Lobau et du restaurant Véry (15 mars et 25 avril 1892), Théodule Meunier fut arrêté à Londres, « par la police française », en juin 1894. Condamné aux travaux forcés à perpétuité le 25 juillet 1894, il mourut à Cayenne le 25 juillet 1907. – D.B.M.O.F., 14 (1976), p. 79.

[14] « Forgeron, mécanicien, chimiste, révolutionnaire, comme il vous plaira ; j’ai été un peut tout », répondait déjà Malatesta, en 1884, au juge qui lui demandait sa profession (P.C. Masini, op. cit., I, p. 215). Plus longue encore, plus variée aussi, apparaît la liste des métiers qu’il exerça à Londres. Serveur dans un restaurant du West End, paveur, marchand de glaces ou de gâteaux, voire peintre d’enseignes, il fut surtout électricien, occupant un petit atelier sis successivement à Islington, Holborn et Arthur Street (C. Levy, loc. cit., p. 266). La « tante fort riche » pourrait bien avoir été Maria Sofia de Wittelsbach, veuve du dernier roi de Naples, François II, dont on sait, par Croce, qu’elle accueillait dans son salon parisien « socialistes et anarchistes italiens » et dont il semble que Malatesta ait reçu « quelques aides financières » (P.C. Masini, Storia degli anarchici italiani nell’epoca degli attentati, Milan, Rizzoli, 1891, p. 169). Ses rapports avec Malatesta furent ultérieurement l’objet de polémiques, que Gramsci, entre autres, évoquera dans ses Cahiers de prison : cf., par exemple, Cahier 7 (VII), 1930, § 100, dans Cahiers 6, 7, 8 et 9, Paris, Gallimard, 1983, pp. 239-240 et 239, n. 1.

[15] Il s’agit, bien entendu, d’Elisée Reclus (1830-1905) et de Pierre Kropotkine (1842-1921). Reclus s’était établi en 1894 en Belgique ; Kropotkine vivait alors à Londres.

[16] Malatesta allait sur ses 42 ans.

[17] Comme on vient de le voir, il en avait été expulsé le 18 novembre 1879.

[18] Giuseppe Cioci, membre de la Fédération florentine de l’A.I.T., fut l’un des signataires du Manifeste de solidarité des anarchistes florentins avec Malatesta, Merlino et les autres inculpés de 1884. Il fit suivre sa signature de la mention : scriturale (clerc ?). Selon un rapport de la police française, il aurait, l’année suivante, accompagné Malatesta en Argentine (A.N., Paris : F 7 Ba 1510).

[19] Recte : La Revue socialiste (N. d. É.).

[20] Il s’agit certainement de La Revue socialiste dont le siège se trouvait alors 8, rue des Martyrs, et qui déménagea, à partir du 20 septembre 1891, au 10, rue Chabanais. Benoît Malon, fondateur et directeur de La Revue socialiste, avait, en 1876, vécu quelques mois à Palerme et y avait noué des liens avec les milieux socialistes et francs-maçons italiens.

[21] Il s’agit manifestement d’un fonctionnaire de police. Nous ignorons son grade.

[22] Le Congrès anarchiste international de Londres de 1881 décida la reconstitution de l’A.I.T. (désignée, ici, comme « l’ancienne Internationale »). L’Italie y fut représentée par Malatesta et Francesco Saverio Merlino.

[23] Recte : Nicotera, Cafiero (N. d. É.).

[24] Recte : Cafiero (N. d. É.).

[25] S’il participa à l’expédition de Sapri avec Pisacane (1857) et s’il fut, par la suite, garibaldien, Giovanni Nicotera (1828-1894) s’était rallié à la monarchie après la prise de Rome. A l’époque de l’insurrection de Benevento, il était ministre de l’Intérieur du gouvernement Depretis. Quant à Mario Rapisardi (1844-1912), « poète de la liberté et de la justice », ainsi que le désignait De Amicis, sans doute s’associa-t-il en 1882 aux protestations contre la condamnation de Cipriani ou dénonça-t-il en 1894 la répression des Fasci siciliens, mais il n’appartint jamais au « mouvement » et ne prit jamais part à une action de « propagande par le fait ». Le pluriel « décédés » qui embrasse Mario Rapisardi, pourrait certes s’expliquer par une confusion (que certains historiens ont faite) avec son homonyme, le peintre sicilien Michele Rapisardi, mort en 1886. Mais, à notre connaissance, ce dernier n’a pas eu de rapports avec les anarchistes et, des trois noms cités ici, seul Cafiero fut membre de la « bande du Matese ».

[26] Une première bombe explosa le 8 février 1878 sur le Lungarno, près des Uffizi, faisant huit blessés dans les rangs d’une association patriotique ; mais « Guillaume » pense sans doute à la bombe lancée, via Nazionale, le 18 novembre 1878, sur une manifestation d’allégeance à la monarchie et qui fit quatre morts et plusieurs blessés.

[27] Giuseppe Cosorti, né et mort à Florence (1867-1898), charpentier et typographe, fut expulsé de France en 1889. Réfugié à Londres, il collabora avec Malatesta à la publication de L’Associazione, puis rentra à Florence suite à l’amnistie du 30 novembre 1890 et s’y consacra à l’organisation des groupes anarchistes. Il en repartit en 1891 pour le Brésil où il publia un journal, L’Avvenire de Sao Paulo. Arrêté en 1895, il fut expulsé vers l’Argentine où il reprit la publication de son journal. Malade, il rentra en 1898 en Italie pour y mourir (Ruben Eduardo Bitlloch, D.B.M.O.Ar.). Il convient, toutefois, de signaler qu’un autre anarchiste florentin, Pietro Consorti, marchand de légumes, figura en 1884 parmi les signataires du Manifeste de solidarité, déjà cité, avec Malatesta et Merlino. Selon un rapport de la police française, c’est lui qui aurait accompagné Malatesta en Argentine en 1885 (A.N., Paris : F 7 Ba 1510). On trouvera les biographies de Francesco Pezzi (1849-1917) et de Galileo Palla (1865-1944) dans A.D., IV (1978), pp. 110-115 et 36-38. Quant à Cioci, cf., supra, n. 18.

[28] Il s’agit, en fait, de la revue L’Associazione, décrite, supra, note 8 ; mais le nom de Malatesta est étroitement lié au titre qui figure ici. Malatesta dirigea en effet en 1883-1884 La Questione sociale, Organo comunista anarchico, qui parut à Florence du 22 décembre 1883 au 26 mai 1889 ; il fonda et dirigea La Questione sociale, Organo comunista-anarchico, de Buenos Aires (22 août-29 novembre 1885 ; 10 numéros parus) ; il dirigea, à dater du 9 septembre 1899 et jusqu’à son retour en Europe en 1900, la seconde série de La Questione sociale, Periodico socialista anarchico, qu’animait jusqu’alors Giuseppe Ciancabilla (sur ce dernier, cf. U. Fedeli, Giuseppe Ciancabilla, Cesena, Edizioni Antistato, 1965).

[29] « Cotta » est probablement une transcription fautive de « Costa ». Andrea Costa s’était, en effet, réfugié à Paris après la levée de son immunité parlementaire et sa condamnation à trois ans de prison en 1889 ; élu député d’Imola et réélu député de Ravenne (23 et 30 mai 1890), il rentra peu après en Italie. L’anarchiste Joseph Tortelier (1854-1925) était l’apôtre de la « grève générale ». – cf. D.B.M.O.F. ,15 (1977), pp. 240-241, ainsi que J. Maitron, Ravachol et les anarchistes, Paris, Julliard, 1964, pp. 119-135.

[30] Réuni à Capolago, sur les bords du lac de Lugano, du 4 au 6 janvier 1891, ce congrès se rallia aux thèses de Malatesta et décida de constituer un « Parti socialiste anarchiste révolutionnaire ». Quant à la « révolte de Rome » évoquée ensuite, cf., supra, n. 11.

[31] Nous n’avons pu identifier ce personnage.

[32] Malatesta n’était pas docteur mais il avait fait trois années d’études de médecine à l’université de Naples. Etait-il marquis ou bien y a-t-il ici confusion avec les Malatesta de Rimini ? Il est difficile de trancher. Alors que ses principaux biographes le présentent tantôt comme issu d’une famille de commerçants, tantôt comme le fils d’un propriétaire foncier, il aurait appartenu, selon le Dizionario storico politico italiano d’Ernesto Sestan (Florence, Sansoni, 1971, p. 769), à une « famille noble et riche ».

[33] Dans le manuscrit, cet adjectif apparaît souligné d’un trait rapide (N.d.É.).

[34] La peine de mort n’ayant été abolie, en Italie, qu’avec le Code Zanardelli de 1889, à l’époque de l’insurrection de Benevento cette menace pesait effectivement sur Malateesta et sur ses compagnons que le ministre de l’Intérieur de l’époque, Giovanni Nicotera, avait envisagé d’abord de faire juger, expéditivement, par un tribunal militaire. Un vieil internationaliste napolitain, Carlo Gambuzzi, étant intervenu auprès de la fille adoptive de Nicotera, Silvia Pisacane, celle-ci avait obtenu du ministre qu’il revînt sur sa décision.

[35] Sur cette amnistie, cf., supra, note 5.

[36] Il aurait aussi, un temps, vendu des gâteaux dans les rues, souvent à pure perte, son bon cœur lui interdisant de faire payer les enfants.

[37] Recte : Defendi (N.d.É.).

[38] Si l’on en croit Carl Lévy, il ne s’agit pas que de rumeurs. Emilia Defendi, sœur de l’internationaliste Tito Zanardelli, aurait été la maîtresse de Malatesta depuis les années 1870. Venue retrouver son frère à Londres en 1879, elle y exerçait le métier de couturière lorsqu’elle y fut rejointe par ce dernier en 1881. Peu de temps après, le couple recueillit Giovanni Defendi, libéré du bagne, qui finit par se mettre en ménage avec Emilia, avec le consentement de Malatesta, lequel les aida même à s’acheter une épicerie. Les Defendi eurent six enfants, dont Adele – née en 1892 – qui était la fille de Malatesta, et « Erruccio », à qui ce dernier donna son prénom et qu’il finit par adopter.

[39] Nous ignorons si ce Delbecque est celui qu’évoque le D.B.M.O.F., 5 (1968), p. 280, à savoir le communard belge Joseph Delbecque, né en 1835, que le 8e conseil de guerre condamna à la déportation le 23 mars 1871 et qui avait été déjà condamné pour vol en 1869. Broché, en tout cas, nous est tout à fait inconnu. Quant à Théodule Meunier, cf., supra, note 13.

[40] Proche d’Emile Henry et pratiquant lui-même la « reprise individuelle », Léon Ortiz, de son vrai nom Léon Schiroky, fut condamné à quinze ans de travaux forcés au terme du célèbre procès des Trente de 1894. Gustave Mathieu (1866-1947), l’un des proches de Ravachol, se réfugia en Angleterre après l’arrestation de ce dernier (30 mars 1892). Il passa ensuite en Belgique où il fut condamné à cinq ans de prison pour cambriolage (D.B.M.O.F., 14 [1976], pp. 193 et 42). Au témoignage de Charles Malato rapporté par Armando Borghi (Errico Malatesta, Pref. Di S. Faure, Paris, Tipografia Sociale, 1933, p. 76), à son arrivée en Angleterre Mathieu, en quête d’un « refuge provisoire », aurait été aidé par Malatesta. L’un des « copains de St-Denis » était probablement ce Chaumentin (ou « Chaumartin ») chez qui Ravachol se réfugia, sous le nom de Léon Léger, de juillet 1891 à mars 1892 et c’est à Abbeville que l’anarchiste Marius Jacob organisa, au début du siècle, une association « en vue du cambriolage à main armée « connue sous le nom de « bande d’Abbeville » (J. Maitron, op. cit., pp. 206 et 389-392).

Source: La Trace, octobre 1990. Repris in: A Contretemps, n°36, janvier 2010, pp. 4-10.


1 Antwort auf „Robert Paris – Un rapport sur Malatesta dans les archives de la police française (1990/2010)“


  1. 1 Administrator 16. Februar 2011 um 10:20 Uhr

    Une superbe étude de Robert Paris, qui est en même temps un très bel exemple de méthode historique…

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