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Paul Mattick – Nationalisme et socialisme (1959)

Qu’elles soient soudées par l’idéologie, par les conditions objectives ou par la combinaison habituelle des deux, les Nations sont des produits d’un développement social. Il n’y a pas plus de raison ni de chérir ou de maudire le tribalisme ou, pour la même raison, un cosmopolitisme idéal. La nation est un fait pour ou contre lequel on lutte, suivant les circonstances historiques et leurs implications pour les populations et, à l’intérieur de ces populations pour les différentes classes.
L’État national moderne est à la fois produit et condition du développement capitaliste. Le capitalisme tend à détruire les traditions et les particularités nationales en étendant son mode de production partout dans le monde. Cependant, quoique la production mondiale, et quoique le « vrai » marché capitaliste soit le marché mondial, le capitalisme surgit dans certaines nations plus tôt que dans d’autres, trouva des conditions plus favorables dans certains endroits, y réussit mieux, et combina ainsi des intérêts capitalistes spéciaux avec des besoins nationaux particuliers. « Les nations progressives » du dernier siècle furent celles où se produisit un développement capitaliste rapide ; « les nations réactionnaires » furent celles où les rapports sociaux entravèrent le développement du mode capitaliste de production. Parce que le « proche avenir » appartenait au capitalisme, et, parce que le capitalisme est la condition préalable du socialisme, les socialistes non-utopistes favorisèrent le capitalisme comme opposé aux vieux rapports sociaux de production, et saluèrent le nationalisme dans la mesure où il pouvait hâter le développement capitaliste. Sans l’admettre ouvertement, ils n’étaient pourtant pas loin d’accepter l’impérialisme capitaliste comme moyen d’en finir avec la stagnation et le retour des contrées non-capitalistes, d’orienter ainsi leur développement dans des voies progressives. Ils étaient favorables aussi à la disparition des petites nations incapables de développer l’économie sur une grande échelle, et à leur absorption par des entités nationales plus larges, capables de développement capitaliste. Ils soutenaient cependant les petites «nations progressives » contre les grands pays réactionnaires et si elles étaient absorbées par ces derniers, firent cause commune avec les mouvements de libération nationale.
A aucun moment et en aucune occasion cependant, le nationalisme n’était considéré comme objectif socialiste ; il n’était accepté que comme instrument d’un progrès social qui, ensuite, aboutirait finalement à l’internationalisme socialiste. Le « monde capitaliste » du siècle dernier, c’était le capitalisme occidental. La question nationale se posait à propos de l’unification de pays comme l’Allemagne et l’Italie, de la libération de nations opprimées comme l’Irlande, la Pologne, la Hongrie, la Grèce et de la consolidation d’Etats «synthétiques» comme les Etats-Unis. C’était aussi le monde du socialisme, un monde limité, vu du XXème siècle. Alors que les questions nationales qui agitaient le mouvement socialiste au milieu du XIXème siècle étaient ou bien résolues, ou bien en voie de l’être et avaient en tout ca cessé d’avoir une réelle importance pour le socialisme occidental, le mouvement révolutionnaire du XXème siècle, élargi au monde entier, posait de nouveau la question du nationalisme.
Ce nouveau nationalisme, qui secoue la domination occidentale et institue les rapports de production capitaliste et l’industrie moderne dans des régions encore sous-développées, est-il toujours une force « progressive » comme l’était le nationalisme d’antan ? Ces aspirations nationales coïncident-elles en quoique ce soit avec les aspirations socialistes ? Hâtent-elles la fin du capitalisme en affaiblissant l’impérialisme occidental ou bien injectent-elles une vie nouvelle au capitalisme en étendant au globe entier son mode de production ?
La position du socialisme du XIXème siècle, vis à vis du nationalisme ne consistait pas seulement à préférer le capitalisme à des systèmes sociaux plus statiques. Les socialistes intervenaient dans les révolutions démocratico bourgeoises qui étaient aussi nationalistes ; ils appuyaient les mouvements de libération nationale des peuples opprimés parce qu’ils se présentaient sous des formes démocratico-bourgeoises, parce qu’aux yeux des socialistes, ces révolutions nationales démocratico-bourgeoises n’étaient plus des révolutions strictement capitalistes. Elles pourraient être utilisées, sinon à installer le socialisme lui-même, du moins à favoriser la croissance de mouvements socialistes et à lui assurer de meilleures conditions.
Cependant, à la fin du siècle, c’est l’impérialisme, non le nationalisme, qui était à l’ordre du jour. Les intérêts allemands « nationaux » étaient devenus des intérêts impérialistes rivalisant avec les impérialismes d’autres pays. Les intérêts «nationaux » français étaient ceux de l’empire français, comme ceux de Grande Bretagne étaient ceux de l’empire britannique. Le contrôle du monde et le partage de ce contrôle entre les grandes puissances impérialistes déterminaient des politiques « nationales ». Les guerres « nationales » étaient des guerres impérialistes culminant en guerres mondiales.
On considère généralement que la situation russe, au commencement du XXème siècle, était en bien des points similaire à la situation révolutionnaire de l’Europe occidentale du milieu du XIXème siècle. L’attitude positive des premiers socialistes à l’égard des révolutions nationales bourgeoises s’appuyait sur l’espoir, sinon sur la conviction, que l’élément prolétarien, dans ces révolutions, dépasserait le but limité de la bourgeoisie. Pour Lénine, la bourgeoisie russe n’était plus capable d’accomplir sa propre révolution démocratique de sorte que la classe ouvrière était appelée à accomplir la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne à travers une série de changements sociaux qui constitueraient une « révolution permanente ». En un sens, la nouvelle situation semblait répéter sur une plus grandiose échelle, la situation révolutionnaire de 1848. Au lieu des alliances d’autrefois, limitées et temporaires, entre mouvements démocratico-bourgeois et internationalisme prolétarien, il existait maintenant à l’échelle mondiale, un ensemble de forces révolutionnaires de caractère à la fois social et national, qui devraient être entraînés au-delà de leurs objectifs restreints vers des fins prolétariennes.
Un socialisme international consistant, comme celui de Rosa Luxembourg, par exemple, s’opposait à « l’autodétermination nationale » des Bolcheviques. Pour elle, l’existence de gouvernements nationaux indépendants n’altérerait pas le fait qu’ils seraient contrôlés par les puissances impérialistes puisque ces dernières dominaient l’économie mondiale. Jamais on ne pourrait lutter contre le capitalisme impérialiste, ni l’affaiblir, en créant de nouvelles nations : mais seulement en opposant au supra-nationalisme capitaliste l’internationalisme prolétarien. Naturellement, l’internationalisme prolétarien ne peut empêcher et n’a aucune raison d’empêcher les mouvements de libération nationale contre la domination impérialiste. Ces mouvements appartiennent à la société capitaliste, exactement comme son impérialisme. Mais « utiliser » ces mouvements nationaux pour des buts socialistes ne pouvait signifier autre chose que les débarrasser de leur caractère nationaliste et les transformer en mouvements socialistes, orientés vers l’internationalisme.
La première guerre mondiale produisit la Révolution russe, et, quelles qu’aient été ses intentions primitives, elle fut et resta une révolution nationale. Bien qu’elle attendit de l’aide de l’étranger elle n’en apporta jamais aux forces révolutionnaires de l’extérieur, excepté lors-que cette aide lui fut dictée par les intérêts russes nationaux. La 2ème guerre mondiale et ses séquelles amena l’indépendance pour l’Inde et le Pakistan, la Révolution chinoise, la libération de l’Asie du Sud-Est, et l’autodétermination pour quelques nations d’Afrique et du Moyen-Orient. A première vue, cette renaissance du nationalisme contredit à la fois la position de R. Luxembourg et celle de Lénine, sur la « question nationale » . Apparemment, l’époque de l’émancipation nationale n’est pas terminée, et il est évident que le courant de plus en plus fort contre l’impérialisme ne sert pas les fins socialistes révolutionnaires à l’échelle mondiale.
Ce que révèle réellement ce nouveau nationalisme, ce sont les changements structurels de l’économie capitaliste mondiale et la fin du colonialisme du XIXème siècle. Le « fardeau de l’homme blanc » est devenu un fardeau réel au lieu d’une aubaine. Les profits de la domination coloniale diminuent tandis que le coût de l’empire augmente. Sans doute des individus, des corporations, et même des gouvernements, s’enrichissent encore par l’exploitation coloniale. Mais ceci n’est plus dû qu’à des conditions spéciales, contrôle de ressources pétrolières concentrées, découvertes de grands gisements d’uranium, etc.. plutôt qu’au pouvoir général de faire des opérations profitables dans les colonies et autres contrées dépendantes. Les taux de profit exceptionnels d’autrefois sont tombés aujourd’hui au niveau de taux de profit « normal ». Lorsque le profit reste exceptionnellement élevé, c’est surtout dû aux subsides gouvernementaux. En général, le colonialisme ne paye plus, de sorte que, c’est en partie le principe du profit lui-même qui invite à reconsidérer le problème de la domination impérialiste.
Deux guerres mondiales ont plus ou moins détruit les vieilles puissances impérialistes. Mais elles n’ont pas amené la fin de l’impérialisme qui, tout en prenant de nouvelles formes et expressions, maintient le contrôle économique et politique des nations fortes sur les faibles. Un impérialisme indirect paraît plus riche en promesses que le colonialisme du XIXème siècle ou sa renaissance tardive dans la politique russe des satellites. Naturellement, l’une n’exclut pas l’autre, et on voit des considérations stratégiques réelles ou imaginaires porter les Etats-Unis à contrôler Okinaya, et l’Angleterre, Chypre. Mais en général, un contrôle indirect peut être supérieur à un contrôle direct, de même que le système du travail salarié s’est montré supérieur au travail des esclaves. Seule dans l’hémisphère Ouest, l’Amérique n’a pas été une puissance impérialiste dans le sens traditionnel. Elle s’est assurée le bénéfice du contrôle impérial, plus par la «diplomatie du dollar » que par l’intervention militaire directe. En tant que puissance capitaliste la plus forte, l’Amérique espère dominer à sa manière les régions non soviétiques du monde.
Aucune des puissances européennes n’est de force aujourd’hui à s’opposer à la dissolution complète de son empire, si ce n’est avec l’aide américaine. Mais cette aide soumet ces nations tout comme leurs possessions étrangères, à la pénétration et au contrôle américains. Héritant de ce qu’abandonne l’impérialisme et son déclin, les Etats-Unis n’éprouvent pas le besoin de voler au secours de l’impérialisme ouest-européen à moins qu’un tel secours ne frustre le bloc oriental. «L’anticolonialisme » n’est pas une politique américaine délibérément voulue pour affaiblir les alliés occidentaux , — bien qu’en fait elle les affaiblisse — mais a été choisie dans la perspective de renforcer le » monde libre « . Il est certain que cette perspective compréhensive, couvre de nombreux intérêts spéciaux plus étroits, ce qui donne à « l’anti-impérialisme » américain son caractère hypocrite et conduit à penser qu’en s’opposant à l’impérialisme des autres nations, l’Amérique développe le sien.
Privés de possibilités impérialistes, l’Allemagne, l’Italie et le Japon, n’ont plus de politique indépendante. Le déclin progressif des Empires français et britannique a fait de ces nations des puissances de second ordre. En même temps, les aspirations nationales des régions moins développées et plus faibles, ne peuvent se réaliser que si elles entrent dans les plans de conquête des impérialismes dominants. Quoique la Russie et les Etats-Unis se partagent la suprématie mondiale, des pays moins importants s’efforcent néanmoins de défendre leurs intérêts spécifiques et d’influencer quelque peu la politique des super-grands. L’opposition et les contradictions internationales de ces deux grands rivaux permettent aussi à des nations nouvellement apparues comme la Chine et l’Inde, un degré d’indépendance qu’elles n’auraient pu atteindre sans cela. Sous le couvert de la neutralité, une petite nation comme la Yougoslavie par exemple peut quitter un bloc de puissances pour retourner à l’autre. Les pays indépendants moins faibles peuvent soutenir leur indépendance, comme on le voit, grâce uniquement au conflit majeur entre la Russie et les Etats-Unis.
L’érosion de l’impérialisme occidental, dit-on, crée un vide du pouvoir dans les régions jusqu’alors subjuguées. Si le vide n’est pas comblé par l’Ouest, il le sera par la Russie. Bien sûr, ni les représentants du » nouveau nationalisme » ni ceux du « vieil impérialisme » ne comprennent cette sorte d’affirmation, puisque le nationalisme se substitue à l’impérialisme, aucun vide ne se produit. Ce qu’il faut entendre par « vide » c’est que « l’auto-détermination nationale » des pays sous-développés les laisse à la merci d’une « agression communiste » intérieure et extérieure, à moins que l’Ouest ne garantisse leur « indépendance ». En d’autres termes, l’auto-détermination nationale n’inclut pas le libre choix de ses alliés, quoiqu’elle implique parfois une préférence à l’égard de la « protection » des puissances occidentales.

« L’indépendance » de la Tunisie et du Maroc, par exemple, est reconnue aussi longtemps que l’indépendance à l’égard de la France implique la loyauté, non envers la Russie, mais envers le Bloc occidental dominé par l’Amérique.

Dans la mesure où elle peut encore exercer dans le monde des deux blocs, l’auto-détermination nationale est une expression de la « guerre froide », une impasse politico-militaire. Mais la tendance du développement n’est pas vers un monde composé de nations nombreuses, chacune indépendante et vivant dans la sécurité, mais vers la désintégration des nations faibles, c’est-à-dire vers leur « intégration » à l’un ou à l’autre bloc. Sans doute, la lutte pour l’émancipation nationale à l’intérieur des rivalités impérialistes permet à certaines contrées d’exploiter la lutte pour le pouvoir entre l’Est et l’Ouest. Mais ce fait lui-même tend à limiter leurs aspirations nationales puisqu’un accord Ou une guerre, entre l’Est et l’Ouest mettrait fin à leurs possibilités de manœuvre entre les deux blocs. Et tandis que la Russie qui n’hésite pas à détruire tout essai de l’auto-détermination nationale réelle dans les pays qui sont sous son contrôle direct, est prête à appuyer toute auto-détermination nationale dirigée contre la domination occidentale, l’Amérique qui réclame l’auto-détermination pour les satellites de la Russie, n’hésite pas à pratiquer dans le Moyen-Orient ce qu’elle abhorre en Europe Orientale. En dépit des révolutions nationales et de l’auto-détermination, l’époque de l’émancipation nationale est pratiquement dépassée. Ces nations peuvent conserver une indépendance formelle ne les libérant pas de la domination économique et politique de l’Ouest. Elles ne peuvent échapper à cette suprématie qu’en acceptant celle de la Russie, en se plaçant à l’intérieur du bloc Oriental.
Les révolutions nationales dans les régions retardées du point de vue capitaliste, sont des essais de modernisation par l’industrialisation, soit qu’elles expriment simplement une opposition au capital étranger, soit qu’elles tendent à changer les rapport sociaux existants. Mais tandis que le nationalisme du XIXème siècle était un instrument de développement du capital privé, le nationalisme du XXème siècle est essentiellement un instrument de développement du capitalisme d’Etat. Et tandis que le nationalisme du siècle dernier, créait le libre marché mondial et le degré d’indépendance économique possible à l’intérieur du capitalisme privé, le nationalisme actuel, porte de nouveaux coups à un marché mondial déjà en voie de désagrégation et détruit ce degré d’intégration internationale « automatique » qu’avait engendré le mécanisme du marché libre.
Derrière les mouvements nationalistes, il y a, bien sûr, la pression de la pauvreté, qui devient de plus en plus explosive à mesure qu’augmente la différence entre nations pauvres et riches. La division internationale du travail telle qu’elle est déterminée par la formation du capital privé implique l’exploitation des contrées les plus pauvres par les plus riches et la concentration du capital dans les pays capitalistes avancés. Le nouveau nationalisme s’oppose à la concentration du capital déterminée par le marché, de manière à assurer l’indutrialisation des pays sous-développés. Dans les conditions actuelles cependant, l’organisation de la production capitaliste sur un plan national augmente sa désorganisation à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, entreprise privée et contrôle gouvernemental opèrent simultanément dans chaque pays capitaliste, et dans le monde entier. De sorte qu’existent côte à côte la concurrence générale la plus âpre, la subordination de la concurrence privée à la concurrence nationale la plus impitoyable, et la subordination de la concurrence nationale aux exigences supranationales de la politique des blocs.
A la base des aspirations nationales et des rivalités impérialistes, se trouve le besoin réel d’une organisation mondiale de la production et de la distribution, au profit de l’humanité dans son ensemble. Premièrement, comme le géologue K. F. Mather l’a fait remarquer, parce que la « terre est faite beaucoup plus pour être occupée par des hommes organisés à l’échelle mondiale, pouvant pratiquer au maximum à travers le monde entier le libre échange des matières premières et des produits finis, que par des hommes qui s’entêtent à élever des barrières entre régions, même si ces régions sont de grands pays ou des continents entiers ». Deuxièmement parce que la production sociale ne peut se développer pleinement, et libérer les hommes du besoin et de la misère que par la coopération internationale, sans égards aux intérêts nationaux particuliers. Le progrès du développement industriel est fondé sur l’interdépendance inévitable. Si elle n’est pas acceptée et utilisée à des fins humaines, une lutte interminable entre nation, pour la domination impérialiste, produira par suite de l’incapacité à réaliser à l’échelle internationale ce qui a été réalisé ou est en voie de l’être sur le plan national : l’élimination partielle ou totale de la compétition capitaliste.
Malgré l’élimination du capital privé ou sa règlementation restrictive, les antagonismes de classe subsistent dans tous les pays, par suite, la nationalisation du capital ayant laissé intacts les rapports de classes, il est impossible d’échapper à la compétition internationale ; la défense d’un pays et sa force croissante signifie en réalité la défense et la reproduction de nouveaux groupes dirigeants. « L’amour de la patrie socialiste » dans les pays communistes, le désir de se faire une place comme on le voit dans les pays de gouvernements à économie « socialiste » et l’auto-détermination nationale, dans les contrées autrefois subjuguées, signifie l’existence et la montée de nouvelles classes dominantes liées à l’existence de l’Etat national.
Alors qu’une attitude positive à l’égard du nationalisme trahit un manque d’intérêt pour le socialisme, la position socialiste sur le nationalisme est manifestement inefficace tout comme les pays qui en oppriment d’autres. Une position anti-nationaliste intransigeante semble, tout au moins indirectement, appuyer l’impérialisme. Cependant, l’impérialisme fonctionne grâce à ses propres ressorts, indépendamment des attitudes socialistes à l’égard du nationalisme. Bien plus, les socialistes n’ont pas pour rôle de fomenter les luttes pour l’autonomie nationale; comme l’ont démontré les mouvements de « libération » qui ont surgi dans le sillage de la seconde guerre mondiale. Contrairement aux espoirs d’autrefois, le nationalisme ne put être utilisé à des fins socialistes et il ne fut pas un bon moyen stratégique pour hâter la fin du capitalisme.
Au contraire, le nationalisme détruisit le socialisme, en l’utilisant à des fins nationalistes.

Ce n’est pas le rôle du socialisme de soutenir le nationalisme, même quand celui-ci combat l’impérialisme. Combattre l’impérialisme sans affaiblir simultanément le nationalisme, ce n’est autre chose que combattre certains impérialistes et en appuyer d’autres, car le nationalisme est nécessairement impérialiste ou illusoire. Appuyer le nationalisme arabe, c’est s’opposer au nationalisme juif ; appuyer ce dernier, c’est lutter contre le premier, car il est impossible de soutenir un nationalisme sans soutenir aussi des rivalités nationales, l’impérialisme et la guerre. Etre un bon nationaliste indien, c’est combattre le Pakistan ; être un vrai pakistanais, c’est détester l’Inde. Ces deux pays récemment « libérés » se préparent à la lutte pour des territoires litigieux et soumettent leur développement à l’action destructive de l’économie de guerre capitaliste.
Et ainsi de suite : « libérer Chypre de la domination anglaise tend seulement à ouvrir une nouvelle bataille pour Chypre entre Grecs et Turcs et ne supprime pas le contrôle occidental sur la Turquie et la Grèce. « Libérer » la Pologne de la domination russe peut mener à une guerre avec l’Allemagne pour la « libération » des provinces allemandes aujourd’hui dominées par la Pologne, puis à de nouvelles luttes polonaises pour les territoires pris par l’Allemagne. Une indépendance réelle de la Tchécoslovaquie rouvrirait certainement la lutte pour la région des Sudètes, lutte qui entraînerait à son tour la lutte pour l’indépendance tchécoslovaque, et peut-être pour celle des Slovaques désireux de se séparer des Tchèques.
Avec qui faut-il être ? Avec les Algériens contre les Français ? Avec les Juifs ? Avec les Arabes ? Avec les deux ? Où les juifs iront-ils pour faire place aux Arabes ? Que feront les réfugiés arabes pour cesser d’être un « mal » pour les Juifs ? Que faire d’un million de colons français menacés d’expropriation et d’expulsion quand la libération algérienne sera accomplie? Des questions semblables se posent partout. ; les Juifs y répondent pour les Juifs, les Arabes pour les Arabes, les Algériens pour les Algériens, les Français pour les Français, les Polonais pour les Polonais, et ainsi de suite, de sorte qu’elles demeurent non résolues et insolubles. Si utopique que puisse paraître la recherche d’une solidarité internationale dans cette mêlée des antagonismes nationaux et impérialistes, aucune autre route ne semble ouverte pour échapper aux luttes fratricides et parvenir à une société mondiale rationnelle.
Bien que les sympathies socialistes soient avec les opprimés, elles visent non les nationalismes qui surgissent doublement mais la condition des opprimés qui affrontent à la fois une classe de dirigeants indigènes et de dirigeants étrangers. Leurs aspirations nationales sont en partie des aspirations « socialistes » puisqu’elles renferment l’espérance illusoire des populations appauvries qui croient qu’elles amélioreront leurs conditions par l’indépendance nationale. L’auto-détermination nationale n’a pas émancipé les classes laborieuses des pays avancés. Elle ne le fera pas non plus maintenant en Asie et en Afrique. Les révolutions nationales, l’algérienne, par exemple, apporteront peu aux classes pauvres, à part le droit de partager plus équitablement les préjugés nationaux.
Sans doute, c’est quelque chose pour les Algériens, qui ont souffert d’un système colonial particulièrement arrogant. Mais on peut prévoir les résultats possibles de l’indépendance algérienne en examinant le cas de la Tunisie et du Maroc, où les rapports sociaux existants n’ont pas changé, et où les conditions d’existence des classes exploitées n’ont pas été notablement améliorées.
A moins d’être un pur mirage, le socialisme renaîtra comme un mouvement international — ou pas du tout — En tous cas, et sur la base de l’expérience passée, ceux qui sont intéressés à la renaissance du socialisme, doivent souligner avant tout son caractère international. Si un socialiste ne peut devenir nationaliste, il n’en est pas moins un anti-colonialiste et un anti-impérialiste. Cependant, sa lutte contre le colonialisme n’implique pas son adhésion au principe d’auto-détermination nationale, mais exprime son désir d’une société socialiste internationale, une société sans exploitation. Si les socialistes ne peuvent s’identifier aux luttes nationales, ils peuvent en tant que socialistes, s’opposer à la fois au nationalisme et à l’impérialisme. Par exemple, le rôle des socialistes français n’est pas de lutter pour l’indépendance algérienne, mais de transformer la France en une société socialiste. Les luttes pour cet objectif aideraient certainement le mouvement de libération en Algérie et n’importe où, mais ce serait là une conséquence secondaire, et non la raison même de la lutte socialiste contre l’impérialisme nationaliste. Au stade suivant, l’Algérie devrait être «dénationalisée » et intégrée à un mode socialiste international.

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Rosa Luxemburg (brochure)

Brochure PDF de 38 pages, regroupant des articles de et sur Rosa Luxemburg parus dans Critique Sociale

Au sommaire:

* Rosa Luxemburg, 1871-1919 : p. 1
* Articles de Rosa Luxemburg :
« Une question de tactique… » : p. 8
« Quelles sont les origines du 1er mai ? » : p. 13
« Un Devoir d’honneur » : p. 14
* Revue de presse : p. 17
* Hommage à Rosa Luxemburg à Paris : p. 19
* La lente réception de Rosa Luxemburg en France : p. 20

Lucien Laurat – Le mouvement cyclique de la production moderne (1931)

La crise économique mondiale a remis le problème des crises à l’ordre du jour. Et il faut avouer qu’en dépit d’un siècle de recherches et d’études, l’humanité se trouve aujourd’hui, devant ce phénomène, aussi impuissante qu’en face d’un tremblement de terre ou d’une autre catastrophe naturelle. Après avoir subi, de 1825 à 1920, douze crises périodiques de surproduction, elle supporte à présent la treizième, et cela malgré les proclamations de certains Américains, qui s’étaient vantés jusqu’à la veille du krach de Wall Street d’avoir trouvé des remèdes infaillibles.

Il faut remonter jusqu’aux premières décades du siècle passé, aux premières discussions autour du problème des crises, pour se rendre un compte exact du chemin parcouru par la science économique : c’est au travers de multiples essais rudimentaires d’explication, d’innombrables hypothèses contenant chacune une parcelle de vérité cachée sous un amas d’erreurs, que se réunissent péniblement et lentement les données essentielles que Marx [1] fut le premier à coordonner et à grouper en un système solide, serrant de près la réalité. Les disciples de Marx ont travaillé à compléter et à développer son œuvre. Toute une série de questions, cependant reste encore à préciser.

La première controverse scientifique fut suscitée par les crises anglaises de 1815 et de 1818-1819. À cette époque, les données les plus indispensables étaient encore loin d’être réunies : d’une part, la fin des guerres napoléoniennes avait créé une situation anormale (l’industrie anglaise se trouvant devant un continent saigné à blanc), de sorte qu’on pouvait douter à juste titre que ces crises fussent vraiment dues à la structure du système économique ; d’autre part, l’économie politique était encore loin d’avoir résolu les problèmes du capital et du revenu, du capital individuel et du capital social, de la reproduction simple et de la reproduction élargie, et certains économistes (notamment J.-B. Say) ignoraient complètement la différence entre l’économie marchande simple et l’économie capitaliste.

Dans cette première controverse, nous trouvons d’un côté Sismondi et Malthus, et de l’autre J.-B. Say, Mac Culloch et Ricardo. Les trois derniers, fidèles au célèbre aphorisme de Say : « On n’achète des produits qu’avec des produits », se montrent incapables de comprendre le problème et à plus forte raison de le résoudre. En prenant pour base la production marchande simple, où le producteur possède en propre ses moyens de production, ils sont aussi désarmés devant les crises capitalistes que le serait un postillon de leur époque devant un avion du XXe siècle. Puisque, selon eux, à la production accrue d’une catégorie de marchandises correspond la production élargie d’autres catégories de marchandises, la surproduction générale apparaît comme impossible. Leur raisonnement est juste, mais pèche par la base. L’économie qu’ils avaient à analyser n’était plus la production marchande simple, mais la production capitaliste, dont la structure implique précisément l’existence d’une marchandise particulière : la force de travail. Et l’apparition de cette marchandise sur le marché implique la production d’autres marchandises au-delà de la capacité de consommation des vendeurs de la force de travail.

C’est ce que Sismondi sent déjà confusément un quart de siècle avant la publication des premiers travaux de Marx et d’Engels. Voyant la contradiction entre la production capitaliste et la répartition du revenu dont elle est la base, il considère les crises comme fatales, tant en raison de la consommation insuffisante des salariés réduits à la misère qu’en raison de l’impossibilité physiologique où se trouvent les capitalistes de consommer la masse immense de leur plus-value. Aussi recommande-t-il aux capitalistes de recourir à la soupape de sûreté du commerce extérieur et de ralentir leur accumulation, sans s’apercevoir qu’il les obligerait ainsi à consommer encore davantage. Bien que partant d’un autre point de vue que Sismondi, Malthus repousse comme lui la thèse des ricardiens et de Say, d’après laquelle il existerait un équilibre préétabli entre la consommation et la production. Considérant la surproduction générale comme résultant de sa fameuse « loi d’airain » il cherche, pour y parer, des consommateurs supplémentaires dans les classes oisives (propriétaires fonciers, noblesse, clergé et leurs parasites [2].)

On retrouve, sous des formes variées et avec un dosage différent, les éléments de cette première controverse dans les controverses suivantes tout au long du XIXe siècle. Vers le milieu du siècle, Rodbertus considère, lui aussi, l’exiguïté des salaires ou plus précisément leur baisse relative, comme la cause des crises ; son adversaire Kirchmann ne voit pas d’autre issue que de conseiller aux capitalistes le gaspillage de leurs bénéfices plutôt que l’accumulation, génératrice des crises [3].

En 1885, deux ans après la mort de Marx, Engels publia le livre II du Capital, qui contenait déjà une série d’éléments susceptibles de mettre les choses au point : les fameux schémas de la reproduction simple et de la reproduction élargie, restés fragmentaires [4] et quelques indications sommaires sur le mouvement cyclique de la production capitaliste [5]. Par malheur, Marx n’a développé sa théorie des crises que dans le livre III du Capital, publié en 1894, de sorte que la troisième controverse, qui se poursuivit en Russie au cours des deux dernières décades du XIXe siècle, entre narodniki et « marxistes légaux », ne s’inspirait essentiellement que des schémas inachevés du livre II.

Dans cette controverse, les narodniki reprennent les idées de Sismondi : Vorontsov trouve que la consommation de la plus-value par les capitalistes se heurte à « l’élasticité insuffisante de l’organisme humain » et leur conseille soit de faire cadeau aux salariés de leur excédent invendable, soit de gaspiller leur revenu en renforçant le militarisme et en se livrant au luxe le plus frénétique ; Nicolas-On, l’autre théoricien narodnik, insiste surtout sur le commerce extérieur (ainsi d’ailleurs que Vorontsov) comme moyen de se débarrasser de l’excédent importun. Se fondant sur les schémas du livre II du Capital, par lesquels Marx s’était efforcé d’illustrer les conditions d’équilibre de la production capitaliste, les « marxistes légaux », au contraire, tentent de démontrer l’impossibilité de la surproduction générale : Struve estime qu’il existe dans la société capitaliste, un nombre suffisant de « tierces personnes » (ni capitalistcs, ni salariés) pour absorber l’excédent de marchandises : les professions libérales, les classes oisives, etc., et rejoint ainsi dans une certaine mesure la thèse de Malthus, tandis que Tougan-Baranovsky et Boulgakov font revivre, sous une forme plus compliquée, la thèse de l’équilibre de Say, en affirmant que le maintien d’une proportionnalité déterminée entre les différentes branches de la production est une condition suffisante pour permettre l’accumulation illimitée du capital. Leur thèse sera reprise plus tard par le marxiste allemand R. Hilferding [6].

Deux facteurs principaux rendent cette controverse plus féconde que les précédentes. C’est d’abord le fait que la discussion ne porte plus sur les crises en particulier, mais sur les conditions et les possibilités de l’accumulation capitaliste en général, indépendamment des fluctuations cycliques. C’est ensuite la connaissance du livre II du Capital, qui établit pour la première fois une distinction nette entre les catégories du capital et du revenu, du capital social et du capital individuel, entre la reproduction simple et élargie. Ces distinctions leur permettent de mieux saisir le nœud du problème, mais ne les empêchent nullement de faire fausse route. Contrairement aux vues sismondiennes de Vorontsov, les « marxistes légaux » comprennent que ce n’est pas « l’élasticité insuffisante de l’organisme humain » qui empêche les capitalistes de consommer toute leur plus-value, mais bien la nécessité d’en affecter, sous la pression de la concurrence, une fraction toujours croissante à l’élargissement de la production. Cependant, juste au moment où la solution est à la portée de leur main, ils s’en détournent en déclarant que les capitalistes achètent la fraction accumulable de la plus-value, tout comme ils en achètent la fraction consommable et que par conséquent, la surproduction est impossible. C’est en 1924, trente ans plus tard, qu’on verra apparaître cette même idée, à peine modifiée et légèrement « corrigée », sous la plume du théoricien bolchevik N. Boukharine [7], et tout récemment sous celle de Robert Louzon [8].

Le livre III du Capital, paru en 1894, apporta enfin les chapitres consacrés aux crises. Mais les positions étant prises de part et d’autre, il venait trop tard pour la troisième controverse, sur le point de se clore. Marx indique que la capacité de consommation de la société capitaliste est limitée à la fois par l’exiguïté du revenu de la masse salariée (condition indispensable pour qu’il y ait profit), et par la poussée accumulatrice des capitalistes, obligés par la concurrence de convertir une fraction croissante de leur revenu en capital, et il souligne à plusieurs reprises la nécessité de trouver « sur des marchés lointains », dans les pays « où le mode de production capitaliste n’est pas développé », des débouchés compensant la capacité d’absorption insuffisante de la société capitaliste. Au premier abord, l’on serait tenté de rapprocher cette théorie de celle de Sismondi. Mais un examen plus attentif révèle immédiatement la différence. Ce qu’il y a de commun à Marx et à Sismondi, c’est la théorie de ce qu’on pourrait appeler la « sous-consommation ouvrière ». La différence saute nettement aux yeux dès que l’on envisage l’autre limite de la capacité de consommation sociale : la plus-value. Cette limite est physiologique chez Sismondi comme plus tard chez Vorontsov et chez le Louzon de 1929 [9] ; elle est économique chez Marx, car elle est tracée non point par les lois physiologiques de l’organisme humain, mais par les lois immanentes de l’organisme social donné. Contrairement à Sismondi et à ses disciples narodnistes, Marx ne peut recommander l’issue du gaspillage, sachant que ce gaspillage se heurte à la limite infranchissable de la nécessité d’accumuler.

La sous-consommation ouvrière, qui apparaît chez Sismondi comme la base directe de la surproduction et des crises, s’encadre chez Marx dans un engrenage beaucoup plus compliqué, mais par là même plus conforme à la réalité : malgré la consommation insuffisante des salariés, il n’y aurait pas de surproduction si : 1° les capitalistes pouvaient consommer toute la plus-value (autrement dit, s’il n’y avait que reproduction simple) ; et si, 2° cette sous-consommation ouvrière n’était le corollaire de la loi du profit, de l’inéluctable nécessité pour le capital de vendre ses marchandises en réalisant la plus-value qu’elles renferment. C’est dans le profit, dans son partage en fonds de consommation et en fonds d’accumulation, ainsi que dans la loi de la baisse tendancielle du taux du profit, que Marx voit le moteur du retour périodique des crises de surproduction. Contrairement à la plupart des critiques de la théorie marxiste, M. Jean Lescure [10] a très bien reconnu que c’est là que se trouve le point central du raisonnement de Marx. Sans pouvoir souscrire aux objections formulées par M. Lescure, nous tenons à signaler son remarquable effort d’objectivité et – fait assez rare – son souci de critiquer ce que Marx a écrit effectivement, au lieu de s’en prendre à des idées apocryphes.

Rosa Luxembourg [11] a tiré les dernières conséquences de la théorie marxiste en démontrant que l’économie capitaliste a besoin, pour subsister, de « débouchés non-capitalistes », d’acheteurs dont les sources de revenu ne soient ni la plus-value ni le salaire. Le marxiste allemand Fritz Sternberg [12], tout en critiquant la thèse de Rosa Luxembourg sur des points secondaires, en a adopté et développé les traits essentiels pour formuler une interprétation plutôt originale de la théorie marxiste des crises. La théorie de Rosa Luxembourg n’est pas, à proprement parler, une théorie des crises. Dans son Accumulation, elle fait abstraction des cycles périodiques de l’économie capitaliste, pour en dégager les tendances générales dans toute leur pureté. La constatation de la nécessité de débouchés extra capitalistes prédit bien la fin fatale de ce mode de production et explique les compétitions et conflagrations impérialistes, mais elle est loin d’expliquer la périodicité des crises, de répondre à la question posée il y a vingt ans par Karl Kautsky dans la Neue Zeit, de savoir pourquoi la surproduction n’est pas permanente.

Pour répondre à cette question, on peut ou bien invoquer l’expansion saccadée et irrégulière du capital dans le milieu pré-capitaliste du globe (thèse de Sternberg), ou bien se référer aux seules lois de la baisse tendancielle du taux de profit ; le livre III du Capital admet les deux interprétations et il faut l’étudier très attentivement sans jamais perdre de vue l’ensemble de l’édifice marxiste pour en dégager la véritable pensée. Les dangers d’une interprétation incomplète et partant erronée ont été mis en relief récemment par l’ouvrage d’un marxiste allemand, Henryk Grossmann [13], qui tente vainement d’expliquer la périodicité des crises par des schémas prolongés à l’infini et qui semblent démontrer que les crises sont provoquées par l’insuffisance de la plus-value, par rapport aux besoins d’accumulation. Mais Grossmann n’obtient ce résultat que parce qu’il prend pour base un taux d’accumulation invariable ; son hypothèse s’effondre dès qu’on abandonne cette prémisse purement arbitraire.

À notre avis, le rythme présidant à l’ouverture de régions non-capitalistes n’est pas en rapport direct avec la périodicité des crises. Il peut expliquer, et il explique à coup sûr, les fameux « grands cycles » à l’étude desquels s’est voué tout particulièrement M. Albert Aftalion [14]. C’est sans aucun doute l’ouverture ralentie de régions neuves qui est à la base de la longue dépression de 1873-1896 ; c’est le resserrement général du milieu non-capitaliste du globe depuis la guerre qui explique la dépression chronique de nos jours. Mais si l’épuisement graduel de ce milieu trace une limite générale à l’existence du capitalisme, nous n’y voyons pas la cause des crises périodiques. Ces dernières résultent du mécanisme intérieur de la production capitaliste, mû par le mouvement du taux de profit ; l’équilibre, après chaque crise, se rétablit par la contraction des valeurs, par le retour à la reproduction simple, pendant la dépression, jusqu’à ce que l’expansion dans les régions pré-capitalistes ouvre une nouvelle phase de prospérité. Nous y reviendrons d’une manière plus détaillée.

Étant donné le caractère immanent des crises capitalistes, il serait vain de vouloir chercher des remèdes sur la base de ce régime. Ceux qui ont essayé d’éviter les crises par les fameux « hauts-salaires » si chers à M. Ford [15] ont subi le retentissant échec de la crise américaine. Les remèdes monétaires, notamment la « stabilisation de l’or [16] » et la fameuse « monnaie dirigée », sont également en faillite. Plusieurs intéressants projets d’économie dirigée [17] méritent d’être signalés comme constructions hardies et ingénieuses ; on pourrait les considérer comme viables si la cause essentielle des crises était simplement le manque d’organisation et de coordination du marché. Mais nous venons de voir que cette cause profonde réside ailleurs.

Le point de vue relativement le plus réaliste, mais d’une valeur très passagère, a été défendu par M. Francis Delaisi [18] qui préconise l’ouverture des débouchés agricoles d’Europe orientale par l’octroi de crédits massifs. Cependant, là encore, il y a dans la pratique un obstacle insurmontable : la crise agraire.

Les méthodes vulgaires du crédit à la consommation et des ventes à tempérament [19], qui n’ont rien à voir avec le système proposé par M. Delaisi, par lesquelles on avait cru, outre-Atlantique, s’assurer la prosperity for ever, se sont avérées inefficaces comme tous les autres « remèdes » d’origine yankee. Les crises ont fait leur apparition en même temps que le mode de production actuel et elles semblent devoir lui rester fidèles jusqu’à sa fin.

Notes

[1] Cf. Le Capital, t. VI, VII, VIII, X, XII ; Histoire des Doctrines économiques, t. IV et V (édition Costes). – Étant donné l’épuisement de la première édition française du Capital (Giard et Brière), il faut se féliciter de ce que les éditions Costes aient publié une nouvelle traduction du Capital, de même que l’Histoire des doctrines économiques, jusqu’ici inédites en français. Regrettons cependant que M. Molitor y ait apporté si peu de soin : son texte fourmille, non seulement d’erreurs typographiques, mais d’erreurs de traduction franchement inadmissibles, voire d’omissions capitales.

[2] Cf. SISMONDI : Nouveaux Principes d’économie politique (1819), notamment la Préface à la 2e édition (1827). – Mac CULLOCH contre SISMONDI, polémique anonyme parue dans l’Edinburgh Review, oct. 1819. p. 470. – SISMONDI, Sur la balance des consommations avec les productions, paru dans la Revue Encyclopédique (mai 1824) – J.-B. SAY : Ibid. (juillet 1824) – MALTHUS : Definitions ln Political Economy (1827), chap. VI.

[3] RODBERTUS : Zur Erkenntnis unserer staatswirtschattlichen Zustande (1842). Soziale Briefe (1850-1851). KIRCHMANN : Über die Grundrente in sozialer Beziehung et Die Tauschgesellschatt.

[4] Tomes VII et VIII de l’édition Costes.

[5] Tome VI, chap. IX.

[6] Das Finanzkapital (1910).

[7] L’impérialisme et l’accumulation du capital (en russe et en allemand).

[8] Dans la Révolution Prolétarienne du 5 janvier 1931. Cette idée de Louzon est en effet tout à fait récente. Dans la même revue (15 novembre 1929) il développe la thèse contraire, celle des narodniki et de Sismondi, en expliquant la crise actuelle par le fait que « Rockefeller n’a pas deux estomacs ».

[9] Dans la Revue Européenne (décembre 1930), M. Bertrand de Jouvenel, parlant de la Mort mathématique du capitalisme, s’inspire lui aussi de ces idées sismondiennes.

[10] Jean LESCURE : Des crises générales et périodiques de surproduction (Recueil Sirey).

[11] Die Akkumulation des Kapitals (1913), résumé français chez Rivière, Paris (1930).

[12] Der Imperialismus (Malik Verlag, Berlin, 1925) ; Der Imperialismus und seine Krltiker (Soziologische Verlagsanstalt, Berlin, 1929).

[13] Das Akkumulations- und Zuzammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems (édit. Hirschfeld, Leipzig, 1929).

[14] Les crises périodiques de surproduction (Rivière, 1914), t. 1.

[15] Cf. J.-L. DUPLAN, Sa Majesté la Machine (Payot, 1930).

[16] Cf. Irving FISHER, l’Illusion de la monnaie stable (Payot, 1929).

[17] Sammy BÉRACHA : Rationalisation et Révolution (Valois, 1930) ; André FOURGEAUD : Du Code individualiste au droit syndical (Valois 1920) ; Roger FRANCQ : L’économie rationnelle (Gallimard, 1929).

[18] Les deux Europes (Payot.,1929).

[19] Cf. Eriwin R. A. SELIGMAN : Étude économique de la vente à tempérament, 2 volumes (Rivière, 1930). Ces deux volumes contiennent une documentation on ne peut plus sérieuse et digne d’attention.

In : La Critique sociale, n°1, Mars 1931, pp. 5-8. (source)

Mr. Block, als Holzkopf auch hierzulande bekannt…

“Mr. Block ist legendär, er ist repräsentativ für die Art von Sklaven, die in den selben Bahnen denken wie ihre Herren. Mr. Block besitzt nichts, aber er spricht mit dem Standpunkt eines Millionärs; er ist patriotisch ohne väterliches Erbe; er ist ein gesetzestreuer Ausgestoßener der die Hand leckt, die ihn ohrfeigt und den Stiefel küsst, der ihn tritt … die Personifizierung von allem, was ein Arbeiter nicht sein sollte.”

Der deutsche Auswanderer Ernest Riebe hat diesen und andere Cartoons gezeichnet. Sie erschienen ab 1913 in den Zeitungen der IWW in den USA.

(IWW Deutschland via Syndikalismus.tk)

Blanqui

« Mais pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours. »

„Aber für die Proletarier, die sich mit lächerlichen Straßenpromenaden, mit Freiheitsbäumen, mit wohlklingenden Advokatenphrasen die Zeit vertreiben lassen, gibt es zuerst Weihwasser, dann Beleidigungen, endlich Kartätschen und immer Elend“.

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