Pier Paolo Pasolini – Acculturation et acculturation (1973)

Acculturation et acculturation (1)

Nombreux sont ceux qui se lamentent (en ces temps d’austerity) devant les incommodités dues à un manque de vie sociale et culturelle organisée (en dehors du centre « pourri ») dans les banlieues « saines » (dortoirs sans verdure, sans services, sans autonomie, sans aucun véritable rapport humain). Lamentations rhétoriques ! En effet, si ce dont on déplore le manque dans les banlieues existait, ce serait le centre qui l’organiserait ; ce même centre qui, en peu d’années a détruit toutes les cultures périphériques qui — oui, jusqu’à il y a quelques années — assuraient une vie à soi, et, au fond, libre, même dans les banlieues les plus pauvres ou carrément misérables.
Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. Les routes, la motorisation, etc., ont désormais uni les banlieues au centre, en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution des mass média a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et — comme je le disais — elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néo-laïque, aveuglément oublieux de toute valeur humaniste et aveuglément étranger aux sciences humaines.
L’idéologie précédente voulue et imposée par le pouvoir était, comme on le sait, la religion : le catholicisme était en effet formellement l’unique phénomène culturel qui « unifiait » les Italiens. Aujourd’hui, il est devenu concurrent de ce nouveau phénomène culturel « unificateur » qu’est l’hédonisme de masse ; aussi, en tant que concurrent, le nouveau pouvoir a déjà commencé, depuis quelques années, à le liquider. II n’y a en effet rien de religieux dans le modèle du jeune homme et de la jeune femme proposé et imposé par la télévision. Ce sont deux personnes qui ne donnent de valeur à la vie qu’à travers les biens de consommation (et, bien entendu, ils vont encore à la messe du dimanche : en voiture). Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision, selon les normes de la production qui crée le bien-être (ou, mieux, qui sauve de la misère). Ils l’ont accepté, ce modèle, oui, mais sont-ils vraiment en mesure de le réaliser ?
Non. Ou bien ils le réalisent matériellement seulement en partie et en deviennent la caricature, ou ils ne parviennent à le réaliser que d’une façon si réduite qu’ils en deviennent victimes. Frustration ou carrément désir névrotique sont désormais des états d’âme collectifs. Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (les très jeunes ne s’en souviennent même plus, ils l’ont complètement perdu), et le nouveau modèle qu’ils cherchent à imiter ne prévoit ni l’analphabétisme, ni la grossièreté. Les jeunes sous-prolétaires — humiliés — dissimulent le nom de leur métier sur leurs cartes d’identité et lui substituent le qualificatif d’« étudiant ». Bien évidemment, à partir du moment où ils ont commencé à avoir honte de leur ignorance, ils se sont également mis à mépriser la culture (caractéristique petite-bourgeoise, qu’ils ont immédiatement acquise par mimétisme). Dans le même temps, le jeune petit-bourgeois, dans sa volonté de s’identifier au modèle « télévisé » — qui, comme c’est sa classe qui l’a créé et voulu, lui est essentiellement naturel — devient étrangement grossier et malheureux. Si les sous-prolétaires se sont embourgeoisés, les bourgeois se sont sous-prolétarisés. La culture qu’ils produisent, comme elle est technologique et rigoureusement pragmatique, empêche le vieil «homme» qui est encore en eux de se développer. De là vient que l’on trouve en eux une certaine déformation des facultés intellectuelles et morales.
Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir.
Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été. Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur. Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais…

(1) A paru dans le Corriere della sera [9.12.1973], sous le titre de : « Défi aux dirigeants de la télévision ». La dernière partie de l’article (le défi) a été ici supprimée (note de l’auteur).

(Écrits corsaires, Paris, Flammarion, 1976, pp. 48-52)


2 Antworten auf „Pier Paolo Pasolini – Acculturation et acculturation (1973)“


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  2. 2 La société de consommation est une ordure ! | nedjarmehdi85 Pingback am 01. Juni 2014 um 21:59 Uhr
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