Maria Turchetto – Intervention sur les opéraïsmes : émergences et trajectoires (2008)

J’estime légitime de faire coïncider la naissance de l’opéraïsme avec la publication du premier numéro de la revue Quaderni Rossi, en juin 1961. L’opéraïsme – comment le définir? Ce n’est pas facile: est-ce une théorie? une idéologie? une école de pensée? un mouvement? – je dirai : c’est quelque chose, quelque chose de vieilli, ou du moins sur l’âge, âgé de presque cinquante ans.

Il survit encore, et il est capable d’animer un «mouvement», dans une forme transformée, très différente des origines, mais reconnaissable par un certain nombre de thèses fondamentales, par l’usage de certains passage de Marx (comme le fragment sur les machines des Grundrisse), par l’usage de certains «mots-clés» (general intellect, composition de classe, autonomie) qui fonctionnent encore comme un puissant dispositif de reconnaissance. L’opéraïsme d’aujourd’hui est différent de l’opéraïsme des origines, je le répète: transformé. Cette transformation – la transformation principale, la plus importante – n’est pas récente. Elle remonte, à mon avis, aux années 70. Ensuite il y a une dérive de cette transformation – que j’essaierai de reconstruire.

Les origines: les années 60, la revue Quaderni Rossi qui est animée par un groupe de jeunes théoriciens: Raniero Panzieri, Mario Tronti, Romano Alquati. Ces jeunes théoriciens adressent une critique très importante au «marxisme orthodoxe» (le marxisme issu de la Troisième Internationale) qui était, à l’époque, l’idéologie principale des organisations historiques de la classe ouvrière (le PCI et le syndicat CGIL: en ces temps-là on étudiait Marx – mieux, on étudiait le marxisme – dans les «scuole quadri», les écoles de cadres, du parti et du syndicat). Cette critique était adressée à l’idée du «développement progressif des forces productives», moteur de la marche de l’Humanité vers le communisme. Pour le marxisme orthodoxe le capitalisme est surtout un mode de circulation (confiée au marché) et de distribution (confiée à la propriété privée) de la richesse sociale – et il est facile de lui opposer un «socialisme» qui est aussi un mode de circulation (la planification au lieu du marché) et de distribution (la propriété publique ou d’Etat, dite «de tout le peuple», au lieu de la propriété privée). Cette idée implique qu’on accepte, pour l’essentiel, l’organisation capitaliste de la production, le progrès technique et scientifique: en tant que «forces productives», organisation de la production, science, technique, organisation du travail sont neutres – socialement neutres – et en elle-même rationnelles. Raniero Panzieri, surtout, introduit des prémisses théoriques décisives en vue d’une critique radicale de cette position. Il écrit dans Plusvalore e pianificazione (1964): «Les rapports de production sont à l’intérieur des forces productives, celles-ci sont façonnées par le capital».

Le tournant de Panzieri est une véritable «révolution copernicienne» par rapport au marxisme orthodoxe. Il s’agit de re-envisager le capitalisme comme mode de production, à la lettre ; de considérer l’organisation industrielle, la technique comme des formes qui réalisent la soumission des travailleurs. Il s’agit de relire Marx, de revaloriser des aspects de l’analyse marxienne que la tradition marxiste avait largement délaissés: le fragment très connu (à présent) sur le machines des Grundrisse; mais aussi – et surtout – la quatrième section du livre I du Capital. Il s’agit de revaloriser les catégories que Marx utilise dans ses analyses de l’industrie mécanisée (subsomption formelle et subsomption réelle du travail au capital; expropriation «subjective» des producteurs, etc.). Cette relecture de Marx (du livre I du Capital, surtout) ressemble, sous certains points de vue, l’opération conduite, en France, par Louis Althusser et son école, et, aux Etats Unis, par Harry Braverman. Mais il ne s’agit pas seulement de relire Marx, ce n’est pas d’une simple lecture qu’il s’agit.

Les instruments d’analyse retrouvés dans les textes de Marx servent avant tout à comprendre les processus qui sont en cours en Italie: le développement économique et industriel de l’après-guerre, les migrations du Sud vers les métropoles du Nord. On formule – à partir des catégories marxiennes – de nouvelles catégories interprétatives: notamment, les catégories d’ouvrier masse (operaio massa) et de composition de classe (composizione di classe). Romano Alquati les introduit pour la première fois dans un article consacré à la force de travail chez Olivetti à Ivrée (Composizione organica del capitale e forza-lavoro alla Olivetti, Quaderni Rossi 1962). L’ouvrier masse est le nouveau sujet producteur du «néocapitalisme», techniquement déqualifié par rapport à la figure précédente, celle de l’ouvrier de métier. Il est «subjectivement exproprié» et «réellement subordonné» au capital (comme Marx le disait); il est socialement sans racines et politiquement sans traditions, mais on voit en lui le porteur d’une très forte potentialité conflictuelle. Ce qui correspond à la vérité : les ouvriers de la FIAT sont à l’époque des jeunes hommes qui viennent des campagnes du Sud d’Italie, déracinés, qui rêvent d’apprendre un métier pour retourner au pays et y ouvrir un petit atelier de réparations… Mais ils n’apprennent rien du tout, ils travaillent toute la journée d’une façon répétitive et aliénante, il sont déçus et enragés.

La composition de classe est un concept qui décalque le concept marxien de «composition organique du capital», entendu comme synthèse de la «composition technique» et de la «composition de valeur». La composition de classe entend exprimer la synthèse, le lien entre les caractéristiques techniques que la force de travail présente à un moment historique donné (c’est-à-dire sa position au sein de l’organisation de l’usine) et les caractéristiques politiques (c’est-à-dire la conscience, la capacité de s’organiser): c’est justement la synthèse de ces deux aspects qui détermine le potentiel de lutte de classe.

Comme je le disais, ce n’est pas seulement une élaboration interprétative menée sur les textes de Marx: les jeunes auteurs opéraïstes utilisent la méthode de l’ enquête ouvrière pour connaître les conditions concrètes des travailleurs. Et l’élaboration théorique, soutenue par les résultats des enquêtes, trouve un répondant précis dans la pratique des luttes d’usine des années 60. C’est l’époque où se constitue une forte opposition à la ligne syndicale officielle, qui était centrée sur la défense du métier – du «professionalismo» comme on disait à l’époque – ouvrier. Mais il n’y avait plus de professionalismo, ou de métier, après l’introduction à grande échelle des méthodes tayloristes et fordistes. Le syndicat identifiait le professionalismo avec les qualifications, les «qualifiche», dictées par l’organisation capitaliste du travail, c’est-à-dire avec une hiérarchie qui divisait la classe ouvrière. La démystification du mot d’ordre du professionalismo avait une portée pratique évidente: ça amenait à des luttes plus égalitaires et solidaires.

Le tournant: les années 70 et la discussion sur l’usine et la société représentent le terrain du tournant, de la transformation de l’opéraïsme. La vague des luttes ouvrières qui atteint son point culminant lors de l’»automne chaud» de 1969 semble apporter une confirmation extraordinaire aux prémisses théoriques de l’opéraïsme. L’ouvrier masse existe; l’ouvrier masse ne se contente pas de fournir la preuve de son existence, il vient aussi de confirmer tous les espoirs que l’on a placés en sa puissance conflictuelle. C’est une figure socialement réelle et politiquement forte. En Italie, la révolution est peut-être à l’ordre du jour ? La lutte va peut-être passer de l’usine à la société entière? Mais quels sont les rapports, quel est le lien entre usine et société? Car la lutte dans l’usine – la revendication – est une chose; autre chose est la révolution, c’est-à-dire la transformation de la société tout entière.

Le problème s’est déjà posé pendant les années 60, et des divisions sont déjà apparues au sein de l’opéraïsme: en juillet 1963 Tronti, Alquati, Negri et d’autres quittent la rédaction de Quanderni Rossi pour créer, l’année suivante, la revue Classe operaia. Le groupe de Classe operaia soutient une forte continuité entre luttes ouvrières (usine) et révolution (société). Cette position est très claire chez Tronti, notamment dans son article La fabbrica e la società (Quaderni Rossi, 1962). L’idée centrale est que le développement capitaliste étend progressivement l’usine à la société. Panzieri aussi, en Plusvalore e pianificazione, disait: «Plus le capitalisme se développe, plus l’organisation de la production s’étend à l’organisation de la société tout entière». Mais il pensait surtout à un accroissement des aspects de planification économique – de ce point de vue sa position n’est pas très différente de l’idée du «capitalisme monopoliste d’Etat» du marxisme officiel. Au contraire, Tronti envisage plutôt une transformation sociale, sociologique: son idée de l’extension de l’usine à la société renvoie surtout au phénomène de l’extension croissante du secteur tertiaire. Contre l’interprétation courante, de type centriste, qui voit dans la croissance du secteur des employés et des services une augmentation des couches moyennes et donc une diminution de la classe ouvrière, Tronti voit en ces processus «la réduction de tout travail au travail industriel», donc la généralisation du salariat, la prolétarisation de vastes couches de la population, sa soumission directe au capital et aux exigences de la production industrielle. C’est l’interprétation de Tronti qui va l’emporter dans les développements ultérieurs de l’opéraïsme, où elle va jouer un rôle décisif. Ces prémisses vont en effet donner naissance à l’idée de l’ouvrier social – intuition forte, mais aussi source d’ambiguïtés et surtout moyen d’échapper à la réalité pour se réfugier dans l’extrémisme.

En tout cas, ce n’est pas Tronti qui va tirer ces conclusions extrêmes et utiliser cette «fuite». L’ouvrier social est une créature de Toni Negri (et du collectif de Sciences Politiques de l’Université de Padoue, dont font partie, outre Negri lui-même, Sergio Bologna, Luciano Ferrari Bravo, Ferruccio Gambino). Et la «fuite» de Tronti sera une autre théorie: l’»autonomie du politique». Mais on est à présent à la fin des années 70, dans un nouveau contexte, dans les années noires de la récession économique et de la répression politique et sociale.

Envisageons le nouveau contexte. Après 1973 le cycle des luttes ouvrières connaît une phase descendante. Le spectre de la récession économique fonctionne comme une puissante arme de dissuasion et impose une restructuration productive avec un prix très lourd à payer, en termes de salaire et d’emploi, pour la classe ouvrière. Le PCI de l’époque pousse la vieille idée «productiviste» jusqu’à l’acceptation totale des compromis capitalistes, jusqu’au slogans de l’»alliance des producteurs» (classe ouvrière et capital dit «productif»), de l’»austérité» et de la «ligne des sacrifices», qui auront une responsabilité si grande dans la lourde défaite ouvrière des année 80. Plus grave encore, le PCI se fait complice du projet de criminalisation de la dissension, projet qui connaît une avancée décisive à la suite de l’affaire Moro, avec promulgation de lois spéciales, prison pour beaucoup de militants… Potere Operaio et d’autres mouvements qui se réclament des positions opéraïstes figurent indéniablement comme des victimes désignées. Dans ce climat, le groupe opéraïste va se diviser selon deux lignes qui, de tentatives pour répondre à la crise, vont peu à peu se transformer en véritables lignes de fuite – fuite de l’usine, vers d’autres réalités, puis fuite de la réalité elle-même. Ces lignes sont l’autonomie du politique et l’ouvrier social.

L’autonomie du politique – la ligne de Tronti: il s’agit d’attribuer, de reconnaître à l’Etat une «autonomie» par rapport à la société où le capital se répand. Il s’agit donc de revaloriser l’action politique par rapport à l’action revendicative et de reconquérir le terrain de l’Etat, où le «parti ouvrier» pourrait réussir à faire reconnaître au niveau institutionnel les conquêtes des luttes d’usine. La ligne de l’autonomie du politique aura une vie assez courte: elle va surtout servir à transporter sur les rivages tranquilles de la politique parlementaire une partie des militants et des théoriciens opéraïstes. Une vaste trahison des clercs – dirais-je – qui fera disparaître, en même temps que les velléités révolutionnaires, l’originalité théorique. L’ouvrier social – la ligne de Negri – au contraire, va pousser, selon moi, l’originalité jusqu’à l’imagination, à l’utopie, à l’hallucination. Outre l’inspiration trontienne, d’autres élaborations viennent bientôt confluer dans l’idée de l’»ouvrier social». Le terme – je crois – est introduit par Alquati, qui l’utilise pour désigner un nouveau sujet politique hautement scolarisé, fruit des processus de prolétarisation et de massification du travail intellectuel. Il y a aussi les études de caractère historique que mène le collectif de Sciences Politiques de l’Université de Padoue. L’idée qui en ressort est destinée à devenir le cœur de la nouvelle pensée opéraiste. C’est l’idée d’un développement capitaliste poussé par les luttes ouvrières. Le moteur du capitalisme n’est pas tant la logique du profit: c’est la nécessité de répondre à la lutte ouvrière. Le taylorisme et le fordisme répondent à la nécessité, pour le capital, de se libérer de l’ouvrier de métier, qui avait dans son métier la force pour lutter. Mais l’ouvrier masse, qui remplace l’ouvrier de métier, va se montrer capable d’exprimer une capacité de lutte propre, accordée à la nouvelle organisation du travail, plus collective et plus égalitaire. La restructuration productive des années 70 vise à détruire l’ouvrier masse, le capital veut s’en libérer: et il a réussi, vu l’interruption des conflits d’usine. Mais c’est une réussite momentanée: la nouvelle organisation de la production donnera naissance à un nouveau sujet antagoniste, l’ouvrier social. Après en avoir déduit théoriquement l’existence, il ne reste plus qu’à en attendre l’apparition concrète, de façon messianique. Negri pousse cette idée jusqu’à ses conséquences extrêmes: l’ouvrier social est là, donc le communisme est là, et la prophétie de Marx, du fameux fragment sur les machines des Grundrisse (c’est bien depuis Negri que la citation est devenue rituelle) s’est réalisée: avec l’énorme développement technique et scientifique «le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable, comparée à celle, nouvellement développée qui a été créée par la grande industrie elle-même […]. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange». Negri est sûr, on y est: ce n’est plus le travail qui crée de la richesse, mais la science et la technique, le general intellect, dont le lieu n’est pas l’usine, mais la société. Le capitalisme est dépassé par son développement même, il survit comme une pure volonté de pouvoir, comme une simple coercition «politique», économiquement inutile, déliée désormais de l’objectif de la mise en valeur.

Dans les années suivantes les opéraïstes vont voir et faire voir, montrer du doigt l’ouvrier social partout, notamment dans tous les mythes «postmodernes»: les nouvelles technologie électroniques et informatiques, le «travail immatériel», la «société post-industrielle», le «travail informel»… Parfois l’ouvrier social change de nom – il s’appelle «multitude», immaterial workers of the world… mais c’est toujours la même chose, tout le monde est «ouvrier social» et l’usine n’existe plus. Mais c’est l’histoire des années 1980, 1990, jusqu’à aujourd’hui, et je m’arrête, car le séminaire est consacré aux «réceptions et relectures du marxisme dans les années 1960 en France et en Italie», et je suis arrivée jusqu’aux années 70.

Un mot seulement pour conclure en soulignant que la trajectoire de l’opéraïsme – de Quaderni Rossi à aujourd’hui, mieux: de l’ouvrier masse à l’ouvrier social – me semble paradoxal. Un paradoxe théorique: on a remis à l’honneur la vieille idée orthodoxe qui était le principal objet des critiques développées dans les Quaderni Rossi, c’est-à-dire l’idée du «développement des forces productives» qui mènerait l’histoire vers le communisme (la seule différence: ce n’est pas la logique du profit et de la mise en valeur – «la loi de la plus-value», comme disait Panzieri – ce sont les luttes ouvrières qui contraignent le capital à emprunter la voie de l’innovation technologique). Un paradoxe pratique: l’ouvrier social n’existe pas, mais l’usine existe encore, des ouvriers d’usine existent encore, et ils travaillent dans des conditions aujourd’hui pires que celles de l’ouvrier masse – pire en termes normatifs, salariaux, de conditions de sûreté. Il me semble que quelqu’un – disons: le capital – a suggéré à la gauche de ne pas regarder l’usine, de regarder ailleurs. Regardez ailleurs, je dois massacrer les ouvriers. Et la gauche a obéi, la gauche a cru aux légendes de la «fin du travail», du «travail immatériel», de la «société postindustrielle»… La gauche a regardé ailleurs: elle ne voulait pas voir la défaite ouvrière, ou – peut-être – elle n’aimait plus la classe ouvrière, qui n’avait pas tenu sa promesse de faire la révolution et de racheter l’humanité… En Italie, aujourd’hui, les ouvriers existent encore, ils sont exploités, ils meurent dans les usines … et ils votent la Ligue du Nord (ou plus généralement à droite). Bon, c’est la vie. Mais que les héritiers de Panzieri, des Quaderni Rossi aient pu regarder ailleurs, qui l’eût cru?

GRM 16ème séance : Samedi 26 avril 2008