Victor Roudine – La grève est totale chez Renault (1913)

Victor Roudine : La grève est totale chez Renault. Quatre mille ouvriers chôment – Les raisons d’un grand conflit

Sait-on que les industriels « modernes » ont trouvé le moyen de doubler, tripler et même quadrupler la production de leurs entreprises sans modifier l’outillage, sans introduire de nouveaux procédés mécaniques ?

Cela vous paraît incroyable ? Cependant rien n’est plus exact ! Voulez-vous connaître ce moyen ? Il consiste tout simplement dans l’accroissement de la production individuelle de l’ouvrier, dans l’augmentation de son rendement. Comment le chef d’entreprise s’y prend-il pour aboutir à un résultat si prodigieux ? Par une organisation spéciale du travail – une organisation tellement monstrueuse que les ouvriers auxquels on veut l’appliquer ne peuvent faire autrement que se mettre en grève !

Le grand conflit qui vient d’éclater dans les établissements Renault n’a pas d’autres causes.

Le chronométrage et l’homme-machine

La méthode qu’on applique pour certaines catégories d’ouvriers dans les établissements Renault depuis déjà deux ans vient d’Amérique et porte là-bas le nom de système Taylor, son promoteur, et que les ouvriers français appellent le chronométrage.

Son trait essentiel est celui-ci : l’ouvrier n’exécute plus le travail comme il l’entend, mais chaque opération est réduite à un nombre déterminé de mouvements. A l’aide du chronomètre, le service de direction compte le temps minimum qu’il faut pour exécuter ces mouvements.

Ainsi calculé et préparé, on confie le travail de la pièce à l’ouvrier. Il faut que celui-ci arrive à l’exécuter avec la rapidité fixée d’avance.

Il y a des ouvriers tourneurs chez Renault qui, travaillant des deux mains, arrêtent leurs tours avec la tête ! Ne faut-il pas arriver à temps…

Pour augmenter les profits

De cette façon, il est naturel que le rendement s’accroisse sans cesse. Certains ouvriers de chez Renault, qui exécutaient vingt pièces avant l’introduction de la méthode, en font maintenant quarante dans le même laps de temps !

Les salaires par heure ont d’abord augmenté, mais, en définitive, le nouveau système équivaut à une réduction terrible.

Inutile, n’est-ce pas, d’ajouter que le patron, lui, trouve tous les avantages à ce système ?

La mort en perspective

Mais qui pourra résister à un tel travail intensif ? Les femmes ont déjà abandonné les établissements. L’ouvrier le plus fort se rend parfaitement compte qu’il ne pourra pas supporter longtemps cet épuisement continu de ses forces.

« Il faudra élargir le cimetière de Boulogne », nous disait un des grévistes.

Oui, la mort guette ces robustes et jeunes camarades !

Écoutez le récit terrifiant d’une visite qu’a fait[e] un ingénieur à une usine d’Amérique où est introduite la méthode Taylor. Nous l’empruntons à l’Auto :

Cet ingénieur anglais, ayant visité Pittsburgh et ayant été frappé par ce fait qu’il y rencontrait seulement des ouvriers jeunes et vigoureux, demanda à l’Américain qui le pilotait :

-- Où sont donc vos vieux ouvriers ?

D’abord, l’Américain ne répondit pas ; puis, devant l’insistance de Fraser, il lui tendit son étui à cigares et dit négligemment :

-- Prenez donc ce cigare, et tout en fumant, nous irons visiter le cimetière !

Le conflit que nos camardes viennent d’engager pour protester contre la généralisation de la méthode Taylor dans les ateliers des établissements Renault et contre son application sans contrôle, dépasse singulièrement le cadre d’un conflit local.

Il s’agit de faire échec à une innovation qui menace tout le prolétariat français.

Qu’on se le dise !

(La Bataille Syndicaliste, 12 février 1913).

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Victor Roudine : La grève bat son plein chez Renault – A bas le « chronométrage » ! – Comment on fait d’un ouvrier une brute à surproduire.

Le chronométrage doit être extirpé, le prolétariat ne peut pas laisser acclimater l’odieuse méthode de Taylor – Telle est la volonté de unanime des grévistes des établissements Renault.

Et la classe ouvrière tout entière les approuvera !

L’atelier enlevé aux ouvriers

Le patronat veut introduire le système du chronométrage pour augmenter la production dans des proportions insoupçonnées. Ce n’est là que son but immédiat. La méthode Taylor lui permet de viser plus haut.

Ce qu’il veut, c’est priver les ouvriers de toute initiative dans leur travail. Ce qu’il veut, c’est leur enlever toute ombre d’influence directe sur la marche de la production.

Comment il procède ? C’est bien simple. Il ne permet plus à l’ouvrier de penser. C’est dans le bureau de chronométrage qu’on fait, pour lui, l’effort cérébral nécessaire. Quant à lui, il n’a qu’à exécuter rapidement et interminablement un des nombreux mouvements dans lesquels se décompose chaque opération.

Voilà comment le patron espère abaisser le niveau moral des travailleurs, les dégoûter du travail et, du même coup, les priver de tout idéal !

Les entraîneurs […] ne travaillent pas

Pour « entraîner » les ouvriers, Renault à sa disposition une équipe de chronométreurs, composée d’anciens ouvriers, véritables brutes ceux-là, et de jeunes techniciens, sortis de l’école professionnelle.

Ces chronométreurs font des essais « préparatoires ». Ils fixent le temps minimum qu’il faut pour exécuter le maximum de pièces. Ce sont ces résultats qui servent de base pour établir les salaires des travailleurs !

Naturellement, ces individus se gardent bien de travailler à côté des ouvriers.

En décembre, lors du dernier mouvement, Renault a promis que les chronométreurs travailleraient tout le temps avec les ouvriers.

Mais ce serait, n’est-ce pas, la débâcle de tout le système. Car les chronométreurs ne pourraient supporter, [pas] plus que les ouvriers, la terrible course à la vitesse et le surmenage continu.

Aussi Renault n’a pas tenu ses promesses. Ses chronométreurs ne travaillent que cinq ou six heures par semaine ! Juste le temps pour établir une nouvelle série de prix…

[Un] danger pour tout le prolétariat

Ne croyez pas cependant que seule la construction mécanique est menacée par la méthode de l’ingénieur Taylor.

Celui-ci la recommande tout particulièrement à l’industrie du Bâtiment et à la Métallurgie.

Les maçons poseront les briques d’une manière « scientifique ». La « flânerie » des travailleurs sera bannie. Il ne faudra plus qu’ils perdent un seul instant et chacun de leurs mouvements sera étudié à l’aide du chronomètre !

Il est possible d’appliquer ces principes à toutes les industries…

Et Taylor dit que sa méthode est véritable machine de guerre contre le syndicalisme ouvrier. Il a raison ! Ne la laissons donc pas implanter dans ce pays.

(La Bataille Syndicaliste, 13 février 1913).

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Victor Roudine : La grève est superbe chez Renault – Appel à la solidarité ouvrière – Le chronométrage, c’est une machine de guerre contre le syndicalisme.

Les courageux grévistes des établissements Renault font aujourd’hui appel à la solidarité morale et matérielle de la classe ouvrière, et jamais appel n’a été plus justifié. La lutte héroïque que nos camarades ont entreprise, sans être organisés, contre l’abominable « chronométrage » intéresse, comme je l’ai indiqué dès le début, tout le prolétariat.

Un aveu de Taylor

Taylor lui-même estime que l’application de sa méthode doit porter un coup terrible aux organisations ouvrières.

Au cours d’une discussion qui a eu lieu en Amérique, après une conférence donnée aux patrons, Taylor ne déclarait-il pas, pour convaincre l’auditoire, que des chefs d’entreprises voient dans sa méthode « la solution de la question du syndicalisme ».

Le compte rendu de la conférence ajoute :

M. Taylor clôt la discussion en insistant sur la nécessité de concentrer tous les efforts sur un seul point et en expliquant comment son système fait échec aux menées syndicalistes.

Et le professeur Le Chatelier, qui s’est fait, en France, le propagandiste de la détestable méthode, n’insiste-t-il pas sur ce point ? Ne recommande-t-il pas au patronat de ce pays la méthode Taylor comme une machine de guerre contre les aspirations ouvrières ?

Eloge patronal

Il faut croire que la méthode donne à ce point de vue entière satisfaction au patronat américain. Ecoutez ce mot délicieux d’un industriel adressé à Taylor, en guise d’éloge :

Si j’avais aujourd’hui le choix entre l’abandon de mon organisation et l’incendie de mes usines, je préférerais cette dernière alternative : mes usines peuvent être rapidement reconstruites en empruntant de l’argent, tandis que je pourrais difficilement remplacer mon organisation en une génération.

La voilà l’âme patronale, mise à nu ! Plutôt sacrifier le capital, le Ca-pi-tal lui-même, que d’abandonner ce merveilleux système de chronométrage !

Et M. Renault voudrait l’implanter dans ses établissements et l’étendre ensuite à toute l’industrie automobile ?

Allons donc ! le chronométrage jure trop avec le tempérament, avec l’histoire de la classe ouvrière tout entière de ce pays pour qu’elle ne se dresse pas contre ces dangereux projets.

(La Bataille Syndicaliste, 14 février 1913).


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