Julius Dickmann – Témoignage sur l’insurrection viennoise de 1934 (La responsabilité social-démocrate dans l’installation du fascisme en Autriche)

En 1933, la social-démocratie refuse de répondre par les armes aux mesures dictatoriales de l’État autrichien. Début février 1934, les groupes paramilitaires fascisants des Heimwehren tentent, avec l’aide de la police et de l’armée, de désarmer les milices ouvrières du parti social-démocrate : le Republikanischer Schutzbund résiste le dos au mur tandis que le parti appelle in extremis à la grève générale. Les combats sont très meurtriers : plus de 300 morts à Linz, Steyr, Vienne, etc. Le chancelier Dollfuss décrète l’état d’urgence et l’interdiction du parti social-démocrate dont de nombreux membres sont arrêtés.

L’analyse suivante est parue dans Le Travailleur communiste syndical et coopératif (n° 103, 10 mars 1934), un petit hebdomadaire publié à Belfort par la Fédération communiste indépendante de l’Est, formée par des exclus du PCF avec l’aide du groupe politique de Boris Souvarine, le Cercle communiste démocratique (CCD). Son auteur, l’austro-marxiste Julius Dickmann, est né en 1895 en Galicie – une province polonaise du nord des Carpates formant un Land de l’empire austro-hongrois jusqu’en 1918. Dickmann fut, toute sa vie, handicapé par une surdité congénitale ; ce qui ne l’empêcha pas, après la Première Guerre mondiale, de jouir d’un grand prestige intellectuel dans l’extrême gauche social-démocrate qui fonda le parti communiste autrichien – même s’il n’y adhéra jamais. Il collabora aussi bien à la Neue Zeit de Karl Kautsky qu’à Der Kampf (Vienne) ou à l’hebdomadaire de l’extrême gauche de Brême, Arbeiterpolitik. Rendant compte de sa brochure, Das Grundgesetz der sozialen Entwicklung, dans La Critique sociale (n° 6, septembre 1932), Lucien Laurat écrivait que ce texte était, depuis ceux de Rosa Luxemburg, « la première critique féconde de l’œuvre de Marx […], se distinguant par une incontestable originalité de vues et par l’application scrupuleuse de la méthode marxiste à la doctrine même de Marx » (1).

Dans le dernier numéro de La Critique sociale (n° 11, mars 1934), Boris Souvarine revint sur les tragiques événements de Vienne grâce aux informations de Dickmann. Il souhaitait avant tout éviter que ne se forme une nouvelle légende réconfortante d’une « Commune de Vienne », venant faire oublier, juste un an après, la capitulation sans combat des partis socialiste et communiste allemands face au nazisme. Pour lui, « la guerre civile en Autriche n’a été que l’épilogue à retardement d’une lutte déjà perdue depuis longtemps pour la révolution » ; et il précisait : “ La Commune imaginaire d’aujourd’hui est l’action trop tardive et désespérée d’un parti socialiste vaincu par ses propres fautes et sacrifiant en vain des vies humaines pour racheter son irrémédiable passivité antérieure et sauver son honneur compromis. »

Après l’Anschlus du 11 mars 1938, qui vit le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne nazie, Julius Dickmann fut arrêté par la Gestapo et déporté. Incapable de travailler dans le camp du fait de son infirmité, il fut sans doute rapidement exécuté.

Charles Jacquier

(1) Les seuls articles de Dickmann traduits en français ont été publiés dans La Critique sociale : « La loi fondamentale de l’évolution des sociétés » (n° 7, janvier 1933) ; « La véritable limite de la production capitaliste » (n° 9, septembre 1933).

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Que savons-nous de l’insurrection de Vienne, qui a été d’une autre importance que nos échauffourées parisiennes de février ? Peu de choses encore. Comment apprécier cet événement dont les répercussions pourront être considérables dans le mouvement ouvrier et dans l’histoire de l’Europe ? Du côté socialiste, comme du côté communiste, c’est à qui contribuera à obscurcir la question au lieu de l’éclairer. Il y a déjà une certaine légende idéalisatrice de la Commune de Paris qu’on a trop tardé à dissiper, au grand détriment de la conscience révolutionnaire. On nous fabrique maintenant une légende de la Commune de Vienne où, en fait de Commune, les travailleurs ont eu surtout une semaine sanglante en réduction. Il est temps de réagir contre cette aberration collective et de faire en sorte que la défaite serve au moins à préparer les revanches futures. C’est pourquoi nous publions ici une lettre écrite par un de nos camarades autrichiens, à titre de contribution à l’étude du sujet. Il va de soi que cette ébauche de thèse n’épuise pas la discussion mais elle a le grand mérite de l’orienter dans la bonne direction. [Boris Souvarine]

Pendant que je vous écris, les luttes désespérées des derniers militants socialistes durent encore, bien que leur sort soit déjà décidé.

Comment ne pas se solidariser subjectivement avec ces efforts héroïques de jeunes ouvriers convaincus de lutter pour le socialisme ? Mais comment être objectivement solidaire de cette action, à considérer le caractère des positions qui sont l’objet du combat ? Pour quel but concret lutte-t-on ici ? Pour administrer le déficit de la Vienne pseudo-rouge ? Pour maintenir le régime en communes provinciales qui ne peuvent plus payer même les salaires réduits de leurs fonctionnaires ? Pour sauver les « libertés » et les « droits » devenus depuis longtemps caducs tant du fait du régime Dollfuss que de l’impossibilité d’en faire usage dans une situation économique où la moitié du prolétariat est sans travail ?

On essaiera sans doute de glorifier ce combat d’exaspération comme une seconde Commune. Mais quelle différence essentielle entre ces deux rébellions ! Les communards de 1871 ont lutté pour donner un contenu social à une nouvelle république naissante, et cela sur la base d’un capitalisme ascendant, encore capable réellement d’améliorer la vie des ouvriers. En Autriche, il y a bien eu une situation semblable, mais immédiatement après la guerre, quand la jeune république établie sous le contrôle des conseils d’ouvriers et de soldats s’efforçait de préparer l’édification d’un nouvel ordre social.

Pour défendre et maintenir ce système politique de 1918-1922, il aurait en effet valu de combattre en sacrifiant sa vie, mais on a préféré alors renoncer volontairement à ces positions vraiment socialistes. Le prolétariat autrichien s’est retiré sur le terrain de la démocratie parlementaire en tolérant la reconstitution bourgeoise de la république parce qu’on lui a suggéré que c’était aussi une voie vers le socialisme. Les conseils d’ouvriers ont été remplacés par une extension immense de l’appareil bureaucratique du Parti et des syndicats, et, comme ersatz de la terre promise du socialisme, on a offert au prolétariat la construction de Vienne « la rouge ».

Examinons un peu cette fameuse construction, elle le mérite comme étant peut-être la plus grande tromperie politique de tout le mouvement socialiste.

Vienne, ainsi que toutes les autres capitales, est surtout un grand centre de consommation, mais la disproportion entre la métropole et la province est aggravée du fait que 30 % environ de toute la population habite ce centre. La plus grande part de la plus-value prélevée dans la province se concentre dans la capitale, soit pour l’entretien des familles capitalistes, soit sous forme d’intérêts payés aux grandes banques, soit comme montant colossal des impôts destinés aux traitements des innombrables bureaucrates des ministères, administrations, etc. La splendeur de Vienne reposait donc en premier lieu sur l’exploitation de la plaine, et la splendeur de Vienne « la rouge » reposait sur l’exploitation des exploiteurs de la plaine…

Vous direz peut-être que c’était là une juste compensation permettant de restituer, tout au moins partiellement, au prolétariat ce dont on le frustrait. Mais quel prolétariat bénéficiait de cette méthode ? Prenons un exemple : le siège des établissements d’Alpine est à Donawitz. Mais ses directeurs résident à Vienne où leurs impôts divers contribuent beaucoup aux recettes de la ville, lui permettant d’établir des bains ultramodernes, un stade magnifique, de fort onéreuses mais splendides institutions sociales tandis que les ouvriers de Donawitz manquent de lits dans leur hôpital primitif. Voilà tout le mystère de Vienne « la rouge ».

Privilégiée par le mécanisme de la circulation capitaliste, elle est parvenue à répartir sous des formes diverses et très complexes une grande partie du produit social de la plaine. Cette source de revenus lui a permis de payer ses fonctionnaires moitié plus que les fonctionnaires d’État, de favoriser les employés municipaux par de hauts salaires parfois aux dépens d’autres travailleurs comme ceux des tramways, de construire des logements ouvriers confortables à loyers extrêmement réduits et occupés par les adhérents favorisés du parti ; bref de créer une nombreuse couche « aristocratique » du prolétariat liée par son niveau d’existence à tout ce système de privilèges, inconsciente de leur véritable base et les considérant honnêtement comme un début de socialisme.

Ce système a pu se maintenir jusqu’en 1931. La faillite des grandes banques viennoises, la réduction des impôts consécutive à la crise et, par suite, la sous-consommation dans la capitale ont ébranlé aussi les finances municipales. De plus, les réactions accentuées de la province et surtout des districts agraires exigeaient une révision de l’injuste répartition des impôts en faveur de l’administration communale et des contrées rurales.

La social-démocratie s’opposa à ces revendications par une obstruction parlementaire. Mais ce moyen très efficace dans la période 1918-1922, où il s’agissait d’une hégémonie ouvrière établie réellement en dehors du parlement, s’avéra tout à fait inopérant et contraire au but du moment, où la bourgeoisie avait regagné sa prépondérance économique et politique. Résultat : un antiparlementarisme croissant, de larges couches petites-bourgeoises et paysannes.

Dans ces conditions, le développement d’une sorte de « fascisme » autrichien ne fut qu’une conséquence inévitable. Le régime Dollfuss est la résultante de ces facteurs, sa base principale est donc agraire et paysanne, contrairement aux fascismes allemand et italien. Son véritable but immédiat était d’abord la décapitation de Vienne, une péréquation financière entre la capitale et les cantons ruraux. N’ayant pu atteindre ce but par voie parlementaire, il s’est mis résolument sur une base anticonstitutionnelle et le résultat de ces ordonnances fut bientôt le déficit de l’administration viennoise, la réduction des traitements municipaux, la perte des droits sociaux devenus de toutes manières fictifs à cause de la débâcle économique.

Du point de vue général du prolétariat, c’était le meilleur moment de jeter toute cette administration et ces « droits » aux pieds de la bourgeoisie triomphante et de se retirer volontairement d’une impasse qui, de toute évidence, ne pouvait conduire au socialisme. Mais, du point de vue de l’appareil bureaucratique et de l’aristocratie ouvrière, cette retraite de l’impasse eût été une grande perte de prestige moral et d’avantages matériels. On avait si longtemps persuadé le prolétariat que toutes ces institutions et ces droits étaient des moyens indispensables pour obtenir le socialisme, qu’il était impossible de renoncer à des « conquêtes » aussi glorifiées et surestimées.

La social-démocratie est ainsi devenue captive de sa propagande hypocrite et c’est là la vraie faute tragique de l’austro-marxisme. Plus il perdait la base réelle de son ancienne politique, plus il se cramponnait aux fantômes des droits constitutionnels et sociaux. Et comme la force économique du prolétariat est devenue trop faible pour défendre ces fantômes, il ne resta d’autre issue qu’une insurrection armée en sacrifiant l’élite ouvrière combattante, pour obtenir quoi ? La légalité de l’État bourgeois.

Comprenez-vous maintenant les sentiments mêlés avec lesquels je regarde ce combat sans exemple ? Une lutte si héroïque et si vaine, si dépourvue de véritable contenu révolutionnaire malgré toutes les apparences ! Les camarades croient bien se battre pour notre avenir mais, en vérité, ils sont les victimes d’une idéologie surannée. Ils ne tombent pas pour l’honneur de la classe ouvrière mais pour le prestige de l’appareil d’un parti embourgeoisé. Et c’est pourquoi leur sort regrettable ne doit pas servir à former une nouvelle légende mais à une autocritique consciente et impitoyable dans la jeune génération socialiste.

Julius [Dickmann]

Vienne, le 14 février 1934.

Le Travailleur communiste syndical et coopératif, n° 103, 10 mars 1934.

[Agone, n°23, 2000]