Yvon Bourdet – Julius Dickmann (1971)

DICKMANN Julius.

Né en 1895. Théoricien marxiste indépendant.
Né un peu avant le début du vingtième siècle, en Galicie, Julius Dickmann fut injustement méconnu. Pour participer activement à l’action politique, il fut gêné par une surdité congénitale (dont son frère était également affecté) et qui ne fit que s’accentuer avec l’âge. Il put faire des études, mais déjà, à l’Université, il avait besoin d’un cornet acoustique et, à partir de 1930, il fut complètement sourd. Sa sœur s’occupait de lui ; il devait converser par écrit et la sonnette de sa porte était remplacée par un signal lumineux.
Cependant ses qualités intellectuelles étaient si éminentes qu’à la fin de la Première Guerre mondiale il jouissait d’un réel prestige dans les milieux marxistes et notamment au sein de l’extrême gauche qui allait fonder le Parti communiste autrichien (auquel il n’adhéra jamais lui-même). Il disait en particulier, avec une ironie amère, dans une brochure anonyme, que la social-démocratie autrichienne n’était restée internationaliste que sur un point : celui de l’unité de l’Empire qui permettait à une aristocratie ouvrière de se développer dans les régions industrielles au détriment des régions agraires sous-développées.
En 1917, il écrivit deux fois à Karl Kautsky. Dans la lettre datée du 13 mars, il commentait l’article qu’il envoyait pour la Neue Zeit (Temps nouveaux) et qui était une réponse à celui de Kautsky sur le rôle des « masses réactionnaires » dans la guerre impérialiste. Dickmann rapportait que Victor Adler et Austerlitz trouvaient son article complètement faux, mais qu’ils lui avaient néanmoins conseillé de l’envoyer : si Kautsky ne le publiait pas, il pourrait au moins lui répondre personnellement et lui conseiller des lectures en vue d’une autocritique. Kautsky fit paraître l’article dans le n° 35 (27 avril 1917) de la Neue Zeit. Dickmann y laissait pourtant entendre que l’explication par « la masse réactionnaire » était un recul de la théorie marxiste. Il écrivit d’ailleurs un peu plus tard, en février 1918, dans la revue Der Kampf (Le Combat) de Vienne, une étude sur « la métamorphose de la classe ouvrière » ; il expliquait les nouvelles oppositions au sein du prolétariat par le développement de l’industrie lourde qui avait besoin, d’un côté, d’ouvriers hautement qualifiés et, d’autre part, de simples exécutants. Il chercha ainsi à distinguer, dans une série d’articles publiés par l’hebdomadaire d’extrême gauche de Brème Arbeiterpolitik (Politique ouvrière), « réalité et imagination dans le mouvement d’extrême gauche ».
En général, ses analyses, qui résultaient d’une application de la méthode de Marx, ont abouti à des résultats originaux. Dans son livre Le Concept du travail chez Marx, présenté comme « une contribution à une autocritique du marxisme », il analysait la théorie de la valeur-travail telle que Marx l’avait développée après Smith et Ricardo. Les distinctions établies par Marx entre travail concret et travail abstrait, entre travail simple et travail complexe lui semblaient fondées sur un raisonnement discutable. A son avis, Marx ne tenait pas un compte suffisant de l’élément naturel dans l’analyse des phénomènes sociaux et privait ainsi la théorie de la valeur-travail des arguments les plus efficaces contre les théories subjectives. Dickmann cherchait à renforcer la théorie marxienne en recourant aux acquis récents de la physiologie du travail. Il expliquait également que les contradictions du système capitaliste devaient être interprétées compte tenu des phénomènes nouveaux. Il montrait, par exemple, que l’exploitation du travail vivant ne résultait pas du fait de la propriété des moyens de production par les capitalistes ; en effet, le prélèvement d’une partie de la plus-value avait existé au Moyen Age, dans le système des jurandes, alors que les ouvriers à domicile possédaient pourtant partiellement leurs moyens de production. Il fallait donc, selon Dickmann, bien concevoir l’évolution dialectique des « principes » : dans les sociétés primitives, les progrès de la technique de la chasse provoquaient d’abord un mieux-être mais risquaient bientôt d’engendrer une pénurie plus grande que celle qui existait avant l’invention, car l’ensemble du gibier était exterminé. De même, le principe de la propriété privée qui permettait à l’artisan de s’approprier le produit de son travail avait permis ensuite au capitaliste de s’approprier le produit du travail d’autrui. Ainsi le même droit, lorsque les rapports de production changeaient, déterminait des effets opposés. De ce fait, on pouvait déduire que la forme juridique de la propriété était secondaire et que ses transformations — lorsque les rapports de production n’ont pas changé — pouvaient n’être d’aucun effet.
D’autre part, la formule de Marx selon laquelle les hommes ne se posaient que les problèmes qu’ils pouvaient résoudre signifiait, en réalité, qu’il leur fallait d’abord être en mesure de prendre conscience qu’un problème se posait. Dickmann montrait ainsi que, contrairement à la thèse de Lefebvre des Nouettes, l’amélioration des techniques de l’attelage, au Moyen Age, n’avait pas été la cause de la disparition de l’esclavage, mais que c’était, au contraire, la disparition de l’esclavage qui avait rendu nécessaire l’invention de nouvelles techniques de trait.
Cependant Julius Dickmann, muré dans sa surdité, était en général, dans ses recherches, un peu porté à surévaluer le caractère mécanique de l’évolution historique. De la sorte, tout se passait comme si son incapacité à participer à l’action politique déterminait chez lui une sous-estimation des possibilités de la praxis. Cela ne lui évita pas d’être arrêté par la Gestapo, dès 1938, ni d’être déporté. Comme son infirmité le rendait inapte au travail dans les camps, on a supposé qu’il fut très vite exécuté.

ŒUVRES: «Die Formwandlung des Klassenkampfes » (Métamorphose de la lutte des classes), in: Der Kampf, février 1918, pp. 94-116. — Dreissig Jahre nach Hainfeld (Trente ans après le congrès d’Hainfeld), Vienne, 1919 (anonyme). — Der Arbeitsbegriff bei Marx (Le Concept de travail chez Marx), Vienne, 1932, 55 p. — Das Grundgesetz der sozialen Entwicklung (La Loi fondamentale de l’évolution des sociétés), Vienne, 1932, 60 p. (Ces deux textes ronéotés faisaient partie de la bibliothèque de Max Adler acquise par l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam ; une partie du second a été traduite en français et a paru dans La Critique sociale, n° 7, janv. 1933, pp. 15-21.) — « La véritable limite de la production capitaliste », in : La Critique sociale, n° 9 septembre 1933, pp. 108-113.— «A propos d’une théorie de l’esclavage », in : La Critique sociale, n° 10, novembre 1933, pp. 199-200.
SOURCES: Lettres à Karl Kautsky, fonds Kautsky de l’I.I.H.S. d’Amsterdam (K.D. VII, 419). — Laurat Lucien, «Le Parti communiste autrichien», in: Contributions à l’histoire du Comintern, Genève, Droz, 1965, pp. 67-95. Les indications contenues dans cette étude ont été complétées par un témoignage oral de Lucien Laurat. — Steiner Herbert, Die Kommunistische Partei Œsterreichs von 1918 bis 1933, Vienne 1968, 98 p.

Yvon Bourdet, «Julius Dickmann», in : J. Maitron/G. Haupt (éd.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international (Autriche), Paris, Éditions ouvrières, 1971, pp. 74-75.