Denis Poulot – Question sociale : le sublime ou le travailleur comme il est en 1870 et ce qu’il peut être (1872)

(2ème édition)

Un patron qui a observé longtemps et de près l’ouvrier parisien, principalement celui de l’industrie du fer, a décrit sa manière de vivre en s’attachant surtout au portrait d’un type qu’il a qualifié de « sublime » et qui est resté classique en son genre (1). Le sublime, c’est l’ouvrier incorrect, depuis le travailleur irrégulier jusqu’au viveur sans conscience ou au révolté contre l’ordre social. L’auteur établit une gradation. Le « sublime simple » fait, dit-il, 200 à 225 jours de travail au plus par an et se saoule au moins une fois par semaine ; quand il a dépensé son argent à faire la noce, il rentre à l’atelier, avoue qu’il est « une rosse », et, pendant la « dêche » déjeune avec un sou de pain, des radis et de l’eau (qu’il appelle du kirsch de barbillon) ; il regarde comme un devoir de couler son patron ; il ne reste d’ailleurs pas un an chez le même ; il paie difficilement son terme et, quand il le peut, il déménage « à la cloche de bois » (2). Le « vrai sublime » (3) ne fait pas plus de trois journées par semaine et est presque constamment « entre deux eaux-de-vie » ; mal habillé, malpropre, il est néanmoins vantard et « esbrouffeur ». Tout autres sont le « fils de Dieu » et le « sublime des sublimes ». Ils ont une tenue décente, raffinée même ; quelquefois bons ouvriers, mais très irréguliers, beaux parleurs, professant d’ordinaire des théories socialistes, chefs d’opposition dans l’atelier, gouailleurs et autoritaires avec les camarades, traitant en don Juan les femmes au crochet desquelles souvent ils vivent. Le portrait a été dessiné d’après nature. L’auteur suppose hypothétiquement que ce type, dans l’industrie du fer formait plus de la moitié du personnel ouvrier.
Il classe les ouvriers réguliers en trois catégories : « l’ouvrier vrai » qu’il idéalise peut-être un peu, « l’ouvrier » et « l’ouvrier mixte ». L’ouvrier mixte, dit-il, est une nature bonne, mais un peu faible qui se laisse entraîner facilement ; célibataire, il vit le plus souvent en garni ; s’il s’est mis dans ses meubles qu’il a achetés à la petite semaine, il les vendra peut-être au prochain chômage. S’il est marié, il cherche à « carotter » sa femme sur la paie de quinzaine. Mais cette femme, qu’il craint, est « un rude gendarme » ; quand le compte n’y est pas, elle a le verbe haut pour réclamer. S’il demeure près de l’atelier, sa femme lui remet un peu d’argent pour sa goutte du matin et pour son tabac, s’il est éloigné, elle met dans son bidon soupe et pitance ; il achète le pain et le vin… Le dimanche, le dîner à la barrière est de rigueur ; le mari « prend son allumette à la campagne ». La femme d’ordinaire est une ménagère rangée, régulièrement mariée ou concubine, menant une existence pénible, souvent trompée quand elle est la compagne d’un sublime, mère de famille ayant le désir plus que l’art de l’économie, élevant ses enfants et joignant les deux bouts quand le mari est travailleur.

1. Le Sublime, par M. Denis Poulot, 1 vol. 1869. — L’auteur, ancien élève de l’Ecole de Châlons, avait été ouvrier dans l’usine Gouin.

2. C’est-à-dire clandestinement, sans bruit.

3. Entre le sublime simple et le vrai sublime, l’auteur place le sublime flétri et descendu.

(Emile Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l’industrie en France de 1789 à 1870, Paris, A. Rousseau, 1903, tome 2, pp. 773-774.)


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  1. 1 Le chant des sublimes/Das Lied der Erhabenen « Espace contre ciment Pingback am 25. Oktober 2010 um 12:19 Uhr
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