Jan Waclav Makhaïski – La science socialiste, nouvelle religion des intellectuels (1905)


Le socialisme du XIXe siècle n’est pas, comme l’affirment ses croyants, une attaque contre les fondements du régime despotique qui existe depuis des siècles sous l’aspect de toute société civilisée, de l’État. Ce n’est que l’attaque d’une seule forme de ce régime : la domination des capitalistes. Même en cas de victoire, ce socialisme ne supprimerait pas le pillage séculaire, il n’éliminerait que la propriété privée des moyens matériels de production, de la terre et des fabriques. Il ne supprimerait que l’exploitation capitaliste.
La suppression de la propriété capitaliste, c’est-à-dire de la possession privée des moyens de production, ne signifie pas encore la disparition de la propriété privée familiale en général. C’est justement l’institution de cette dernière qui garantit le pillage séculaire, qui assure à la minorité possédante et à sa descendance toutes les richesses et tout l’héritage culturel de l’humanité. C’est précisément cette institution qui condamne la majorité de l’humanité à naître esclave, à une vie de travail manuel. L’expropriation de la classe des capitalistes ne signifie nullement encore l’expropriation de toute la société bourgeoise.
Par la seule suppression des capitalistes privés, la classe ouvrière moderne, les esclaves contemporains, ne cessent pas d’être esclaves, condamnés à un travail manuel durant toute leur vie ; par conséquent, la plus-value nationale créée par eux ne disparaît pas, mais passe entre les mains de l’État démocratique, en tant que fonds d’entretien pour l’existence parasitaire de tous les pillards, de toute la société bourgeoise. Cette dernière, après la suppression des capitalistes, continue à être une société dominante, tout comme auparavant celle des dirigeants et gouvernants cultivés, monde des «mains blanches» ; elle reste en possession du profit national, qui se répartit sous la même forme que maintenant : «honoraires» des «travailleurs intellectuels», puis grâce à la propriété et au mode de vie familiaux, ce système se conserve et se reproduit de génération en génération.
La socialisation des moyens de production ne signifie que l’abolition du droit de propriété privée et de la gestion privée des fabriques et de la terre. Dans ses attaques contre l’industriel, le socialiste ne touche en rien aux «honoraires» du directeur et de l’ingénieur.
Le socialisme du siècle passé laisse inviolables tous les revenus des «mains blanches», en tant que «salaires des travailleurs intellectuels» ; et il déclare l’intelligentsia «non intéressée, et ne prenant pas part à l’exploitation capitaliste» (Kautsky).
Le socialiste contemporain ne peut et ne veut pas supprimer le pillage et la servitude séculaires.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le socialisme s’est proclamé partout science sociale. A la suite de l’économie politique «prolétarienne», il se crée maintenant une sociologie «prolétarienne» et une historiosophie «socialiste».
La science sociale ne peut être l’ennemie du régime de servitude qui existe depuis le développement historique de la civilisation. Elle ne souhaite être que l’analyste impartiale de ce développement historique ; par conséquent, elle n’est pas son ennemie mais plutôt sa tutrice.
Entre-temps, le socialisme a éprouvé une tendance irrésistible à devenir une véritable science sociale. Les savants socialistes — s’éloignant sans cesse davantage de la pensée que toute l’histoire écoulée des sociétés civilisées n’est que l’histoire de la servitude de la majorité de l’humanité, que les lois historiques des siècles passés, jusqu’à notre époque comprise, sont des lois fondées sur le pillage, l’expression de la volonté de la minorité dirigeante — se mettent à analyser ces lois comme des lois objectives du développement de la communauté humaine, s’occupent de «les révéler et de les formuler, afin de s’y soumettre».
Grâce à la propagation de la foi, les savants socialistes parviennent à convaincre les masses ouvrières qu’en se soumettant à la marche historique objective, ils se soumettent en même temps, indubitablement, aux lois de la nature du XIXe siècle qui nous ont préparé le paradis socialiste.
Sur ce plan, la science socialiste s’avère être immédiatement un simple moyen d’assoupissement de l’esprit de révolte des ouvriers ; elle devient, malgré son athéisme, une simple méditation religieuse et une prière pour la venue du paradis socialiste. Elle devient une religion qui obscurcit l’esprit et la volonté des esclaves du régime bourgeois.
La science socialiste marxiste a créé une véritable providence socialiste, grâce à l’action de laquelle la «production capitaliste creuse elle-même sa tombe», se détruit elle-même par son propre développement ; et les lois économiques irréversibles, indépendantes même de la volonté des hommes, les mènent directement au «royaume de l’égalité et de la liberté».
Les années passent, et les prévisions marxistes des savants socialistes révèlent leur identité avec les prévisions de tous les autres prédicateurs et curés. Elles promettent aux esclaves de la société bourgeoise le bonheur après leur mort, elles garantissent le paradis socialiste à leurs descendants.
La certitude inébranlable de la religion scientifique marxiste en l’avènement inévitable du royaume socialiste de la liberté bénit tout en même temps le progrès bourgeois, le «progressisme», la «légitimité», la «conformité au but» du régime contemporain fondé sur le pillage. La croyance marxiste dans le passage inévitable du capitalisme au socialisme ; la croyance dans le capitalisme, en tant que prémisse indispensable au socialisme, devient finalement l’équivalent d’un… haut degré d’amour du progrès bourgeois, du développement de la domination totale de la bourgeoisie, du pillage bourgeois total. Les croyants, les véritables socialistes prolétaires, pénétrés de religion marxiste, deviennent les meilleurs combattants du progrès bourgeois, les apôtres les plus chaleureux, et les plus enthousiastes participants de la révolution bourgeoise.
La «pureté» originelle de l’évangile socialiste, malgré toutes les déformations amenées par les mauvais bergers de la social-démocratie, ne peut être ni perdue ni oubliée. L’enseignement contemporain de l’anarchisme se fixe pour tâche de revenir aux principes inébranlables du socialisme du siècle passé, dans toute leur pureté. A l’opposé de l’opportunisme de la social-démocratie qui a scandalisé et débauché les masses par son aspiration à la réforme et au développement du régime contemporain, l’enseignement anarchiste appelle les masses à l’aspiration pure à l’idéal, à un mouvement direct, sans étapes, vers le «but final».
Les anarchistes doivent, premièrement, ne pas oublier que sur ce plan ils n’inventent rien de nouveau et qu’ils ne sortent pas du cercle des idées des marxistes orthodoxes, lesquels n’ont jamais oublié, dans tous les aspects de l’orthodoxie, le «but final», tout en s’inclinant sans cesse devant les pratiques des révisionnistes ; jusqu’à ce qu’ils leur démontrent enfin, en résolvant la «bernsteiniade», que leur aspiration au «but final» devait constituer un tout unique avec le réformisme bernsteinien, pour qui le «but final», c’était le mouvement — c’est-à-dire rien.
Les anarchistes eux-mêmes ne peuvent nier la sentence de Bernstein, selon laquelle dans la «vie», dans la lutte pratique et «réelle», chaque pas du socialiste ne peut éviter d’être un compromis et un écart vis-à-vis de la doctrine ; d’autant plus que chez eux, les anarchistes, est apparue dernièrement une «pratique» spécifique (l’anarcho-syndicalisme français). L’anarchiste-syndicaliste, par sa seule participation à n’importe quelle grève, trahit les principes, car alors il ne lutte plus pour le «but final» mais pour des «concessions», des «réformes».
Apparemment, le socialisme du siècle dernier ne peut trouver une voie sans accommodements avec l’ordre bourgeois existant.
Une telle voie se retrouve, entièrement et exclusivement inscrite en filigrane dans le régime bourgeois contemporain. Le socialisme du XIXe siècle, même sous son aspect le plus effrayant, l’anarchisme, devient un fait tout à fait légal dans une république démocratique, sous la forme du syndicalisme et de la «propagande de l’idéal anarchiste».
Les anarchistes les plus irréductibles deviennent des citoyens bien intentionnés — tout comme les sociaux-démocrates de la société contemporaine — et ne peuvent déjà plus conspirer contre les «libertés» démocratiques d’expression, de «presse» et «d’association», qui fournissent la possibilité, selon leurs convictions (qui sont sur cette question les mêmes que celles des sociaux-démocrates), d’une préparation légale à la révolution sociale.
L’activité clandestine conspiratrice devient pour les anarchistes, dans un État démocratique, aussi utopique, aussi blanquiste que pour n’importe quel social-démocrate.
En fait, la seule voie directe de renversement de l’ordre de servitude existant, la seule voie libre de tous compromis avec la légalité bourgeoise, c’est la conspiration clandestine de transformation des grèves ouvrières fréquentes et violentes en une insurrection, en une révolution ouvrière mondiale. Cette voie se trouve entièrement en dehors des limites de l’enseignement socialiste contemporain.

Les socialistes du XIXe siècle se déclarent les ennemis révolutionnaires irréductibles, non pas du régime contemporain de classes, non pas du régime bourgeois en général, mais seulement de la forme de la société civilisée qui naît au début du développement de la production capitaliste, lorsque celle-ci, expliquent les marxistes, n’a pu encore révéler son rôle progressiste, et ne manifeste que son aspect le plus sombre.
C’est justement dans la mesure où le socialisme se développe comme science que se renforce et s’élabore la conscience des socialistes de leur hostilité irréductible à l’égard uniquement de la forme monstrueuse de la société contemporaine, forme acquise par l’exploitation capitaliste.
Ainsi qu’il le sera montré plus loin, le socialisme en tant que science ne peut exprimer rien d’autre que la révolte contre les «anormalités morbides» de la société contemporaine, non pas contre la société civilisée en général.
En effet, quels sont les motifs, les raisons d’attaquer le régime bourgeois actuel, selon l’enseignement socialiste ? Tout d’abord l’aggravation de la situation de la population, en comparaison de son état dans les formes sociales antérieures, conséquence de l’offensive de la production capitaliste. Ensuite, le comportement désordonné de l’économie, l’«anarchie» de la production, l’incapacité de la société actuelle à garantir une juste et constante évolution de la vie économique du pays.
L’enseignement marxiste prédit la chute du capitalisme, indépendamment de la volonté des hommes, et avance la nécessité objective du socialisme pour la société existante. L’objectivisme marxiste est un système reposant entièrement sur des postulats de ce genre.
Le régime socialiste devient une nécessité pour tous, car les crises ne permettent pas à la société d’exister sous sa forme antérieure. Ce n’est pas pour le renversement de la société actuelle que les socialistes se révoltent contre le régime capitaliste, mais c’est pour le guérir de ces crises, ce qui ne signifie donc nullement le renversement du régime séculaire de servitude, mais au contraire son raffermissement.
Les socialistes scientifiques déclarent le régime capitaliste incapable de durer, parce qu’il n’est même pas en mesure d’accomplir ce que réalisaient encore les régimes des époques antérieures, c’est-à-dire d’occuper toute la force de travail qu’au contraire il dilapide par le chômage.
Le capitalisme, en tant que pire stade de la société civilisée, concentre, contrairement au passé, toutes les richesses dans les mains d’une poignée de magnats. Non seulement il ne permet pas aux éléments les plus forts des classes inférieures d’espérer améliorer leur situation, mais il menace même leur existence. Il exproprie les capitalistes eux-mêmes. Il diminue le nombre des possédants. Vient alors le raisonnement bien connu du socialiste scientifique : vers la fin du XIXe siècle, il y avait une paysannerie et un artisanat florissants ; les compagnons les plus zélés avaient la possibilité d’accéder à la situation de maîtres, les individualités les plus capables gardaient également la possibilité de s’élever à des positions privilégiées. Les formes anciennes de la société entretenaient chez les exploités l’espoir que les plus habiles d’entre eux, un sur cent par exemple, ou un sur mille, puissent devenir des maîtres. Le capitalisme a presque anéanti cette possibilité, et par cela même il s’est condamné à disparaître. Il est incapable de multiplier le nombre des maîtres.
Les socialistes sont les ennemis de l’ordre existant, parce qu’il ne sait pas mener rationnellement l’économie, qu’il est incapable de progresser, que les gouvernants sont trop ignorants et incapables de résoudre les problèmes de la vie, qui de plus en plus naissent et se développent.
Le Manifeste communiste s’efforce de présenter tout cela le plus clairement possible :
«De toute évidence, la bourgeoisie est incapable de demeurer la classe dirigeante et d’imposer à la société, comme loi suprême, les conditions de vie de sa classe. Elle ne peut régner, car elle ne peut plus assurer l’existence de l’esclave à l’intérieur même de son esclavage : elle est forcée de le laisser déchoir si bas qu’elle doit le nourrir au lieu d’être nourrie par lui. La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c’est dire que l’existence de la bourgeoisie et l’existence de la société sont devenues incompatibles.»
Il suffit de se remettre en mémoire la nature de la polémique entre les «orthodoxes» et Bernstein pour confirmer tout ce que nous avons dit plus haut.
Pour prouver qu’il n’y a pas de sens à être révolutionnaire en Europe occidentale, que la social-démocratie, en tant que défenseur de la classe ouvrière, doit devenir réformatrice, Bernstein devait démontrer que le capitalisme contemporain ne représentait pas une aggravation du régime social en comparaison avec ce qui l’avait précédé. Tous les orthodoxes reconnurent que l’existence du socialisme scientifique était liée de la manière la plus étroite avec la résolution de ce problème, dans un sens ou dans un autre.
Le renversement de l’ordre actuel ne peut être possible et sensé que lorsqu’il dégénère ou devient impuissant.
Kautsky le reconnaît très naïvement. S’il était vrai, dit-il, comme le dit Bernstein, que la crise qui menace sans cesse le monde industriel arrivât à disparaître, si le capitalisme n’anéantissait pas les classes moyennes, si le nombre des possédants ne diminuait pas, alors il n’y aurait pas de sens à renverser l’ordre existant et d’être en général socialiste. (Voir ses articles contre Bernstein dans Vorwärts.)
La dégénérescence des classes dirigeantes, pour un marxiste ou pour n’importe quel autre socialiste contemporain, représente la prémisse indispensable à la suppression de l’esclavage. Si la société bourgeoise est capable de se développer, son renversement devient impensable. On ne peut aspirer à une révolution violente, si l’on ne croit pas soi-même et si l’on ne peut convaincre les autres que la bourgeoisie est faible, que le régime bourgeois se «décomposera» bientôt inévitablement de lui-même.
Les orthodoxes qui ressentent le besoin de calmer l’intransigeance de leur armée, dirigée uniquement contre les lois et les autorités qui empêchent le progrès bourgeois (c’est dans une telle position que se trouve la social-démocratie russe du fait de l’existence du tsarisme), sont amenés à créer la croyance en une «banqueroute de la bourgeoisie» inévitable et immédiate. Ils le font en dépit de tous les tours de passe-passe que cela les oblige à accomplir. Ainsi pour Parvus, celui-là même qui considère la révolution socialiste si éloignée, ainsi que pour tout bernsteinien, seule une révolution bourgeoise est possible en Russie pour l’instant ; le même Parvus démontrera immédiatement, chiffres à l’appui, que la «catastrophe industrielle et la banqueroute définitive de la bourgeoisie se produiront obligatoirement très bientôt».
Le marxisme espère attester de son révolutionnarisme et de son intransigeance autrement qu’en luttant réellement d’une manière intransigeante contre le régime du pillage. Il se contente de démontrer que le moment historique lui-même, les lois mêmes de la société humaine, indépendantes et au-dessus des hommes — c’est une véritable prédiction socialiste — ne font que condamner la société bourgeoise à la faiblesse et à la ruine, et lui donnent en même temps la possibilité de libérer le monde de la servitude.
Mais il n’y a pas d’extra-voyance socialiste, il n’y a aucune loi de développement de la société indépendante de la volonté des hommes. Il n’y a pas de forces de la nature qui puissent récompenser les «bons» opprimés en raison de leurs malheurs, et qui puniraient les oppresseurs injustes pour leurs mauvaises actions. Les socialistes s’indignent et luttent contre l’aggravation du régime de classes ; leur lutte, mais elle seulement, peut supprimer cette aggravation, et non pas le régime de classes lui-même.
C’est pour cela qu’en dépit des attentes et espérances des naïfs croyants, le socialisme scientifique ne peut que collaborer activement au développement du progrès bourgeois. Cela devient chez lui une conscience spécifique très profonde. La social-démocratie attire à elle, par ses professions de foi, tous les éléments capables et compétents de la société bourgeoise contemporaine. Dans les Intérêts de classe, Kautsky déclare :
«… Si la social-démocratie est devenue le seul parti qui lutte pour le progrès social, elle doit en même temps devenir le parti de tous ceux qui aspirent au développement ultérieur de la société.»
«[…] Actuellement, il n’y a que le prolétariat et son parti qui représentent les intérêts du progrès social, et en même temps les intérêts vitaux de toute la société. […] Les intérêts prolétariens coïncident actuellement avec ceux de la nation.»
De la même façon que la religion chrétienne, après avoir condamné le monde du mal, l’a incarné elle-même au mieux par la suite, les partis socialistes, qui ont condamné à la ruine l’ordre existant, deviennent, au grand dam des orthodoxes, les partis du progrès bourgeois.
La foi socialiste a poussé tous ses fidèles à lutter pour le progrès bourgeois, pour le renforcement et le développement des États bourgeois constitutionnels. La démocratie industrielle et politique, l’œuvre culturelle dans les municipalités, la coopération et les syndicats, tout cela doit préparer les ouvriers à la vie socialiste.
Les anarchistes irréductibles vont se mettre évidemment à affirmer que le monde du mal bourgeois a corrompu uniquement les sociaux-démocrates, que la chute et l’opportunisme de ces derniers se présentent comme la suite de leur participation aux organes législatifs actuels. Quant à eux, les anarchistes, prônant la non-participation à la politique, ils sont à l’abri d’une telle dégénérescence.
Ce que nous avons dit, plus haut, sur la nature de tout l’enseignement socialiste du XIXe siècle prouve toute la vanité des espoirs et des assurances des anarchistes. Le fondement de l’enseignement socialiste — la formule de la socialisation comme panacée — sous quelque pure forme qu’il soit considéré, n’est par lui-même qu’une offensive contre l’une des formes du pillage, et non contre le pillage séculaire tout entier. Il n’y a rien à attendre d’autre de la doctrine anarchiste, car elle tente de conserver, de la même façon que les autres, le seul évangile socialiste révélé depuis longtemps, et elle se cantonne à cela.
En effet, le principal théoricien de l’anarchisme contemporain, Kropotkine, appelle tout le monde à la révolution, en avançant les mêmes motifs que les socialistes scientifiques. Nous pouvons lire dans Paroles d’un révolté ce qui suit:
«Nous constaterons que deux faits prédominants se dégagent : le réveil des peuples, à côté de la faillite morale, intellectuelle et économique des classes régnantes ; et les efforts impuissants, agonisants des classes aisées, pour empêcher ce réveil (p. 2). […] [ces classes régnantes] toujours peureuses, toujours le regard tourné vers le passé, toujours de plus en plus incapables de réaliser quoi que ce soit de durable (p. 4). […] Une maladie incurable les ronge tous : c’est la sénilité (p. 10). […] Si les classes dirigeantes pouvaient avoir le sentiment de leur position, certes, elles s’empresseraient de marcher au-devant de ces aspirations [nouvelles des peuples]. Mais, vieillies dans les traditions, sans autre culte que celui de la grosse bourse, elles s’opposent de toutes leurs forces à ce nouveau courant d’idées (p. 10).»
«[…] Le travailleur s’aperçoit de l’incapacité des classes gouvernantes : incapacité de comprendre ses aspirations nouvelles ; incapacité de gérer l’industrie ; incapacité d’organiser la production et l’échange (p. 7).»
Que ce soit sous la bannière du socialisme scientifique ou de l’anarchisme, les travailleurs mènent l’offensive contre les «classes gouvernantes», uniquement parce qu’elles sont «incapables de gérer l’industrie, d’organiser la production et l’échange», uniquement parce qu’elles sont devenues irréversiblement «séniles». L’attitude de l’anarchisme envers le régime séculaire de pillage, ainsi que peut le constater le lecteur, n’est pas plus hostile que celle des «socialistes parlementaristes» corrompus. Tout au contraire, Kropotkine, bien qu’il soit l’ennemi de tout gouvernement, révèle à l’égard des «classes dirigeantes» une naïveté d’enfant, telle qu’on aurait du mal à en trouver l’équivalent chez les sociaux-démocrates «corrompus». Il pense que si «les classes régnantes» n’étaient pas devenues «séniles» et si elles «pouvaient avoir le sentiment de leur position, certes, elles s’empresseraient de marcher au-devant de ces aspirations [nouvelles]», qu’elles seraient «capables de réaliser quoi que ce soit de durable». Tout cela rend assez perplexe ; sur quelle base Kropotkine se déclare-t-il, lui et son enseignement, hostile à tout gouvernement, alors qu’en même temps il ne s’indigne que contre les classes gouvernantes séniles ? Tous les gouvernements progressistes apparus plus d’une fois dans le développement historique, gouvernements qui «comprenaient» les aspirations nouvelles, comprenaient également à son avis, les besoins du peuple et garantissaient le bien-être aux masses populaires.
Mais que se passerait-il si les classes dirigeantes «séniles» étaient remplacées par d’autres, nouvelles, jeunes, non impuissantes et non ignorantes ? Alors toute raison de réaliser la révolution, de renverser le gouvernement, d’être anarchiste disparaîtrait d’elle-même. Cette issue fatale se profile devant l’anarchisme avec autant de force que devant le socialisme scientifique, comme en général devant tous les socialistes du siècle passé. Souvent dans l’Histoire, des révolutions ont éliminé les classes dirigeantes «séniles» pour les remplacer par de nouvelles. Où se trouve la garantie que les classes dirigeantes pourraient cesser d’exister en général et pour de bon ?
La seule garantie qu’il puisse y avoir, c’est l’aspiration consciente des masses exploitées au renversement de toutes les classes dirigeantes, qu’elles soient rétrogrades ou progressistes.
Selon le raisonnement des socialistes, la révolte des esclaves modernes est née non pas de l’existence des classes dirigeantes en général, mais à cause de leur dégénérescence. Cela signifie donc qu’il n’y a pour l’instant qu’une force véritable d’indignation et de lutte, uniquement dirigée contre la stagnation et la dégénérescence de la société dominante. Où se trouve la force qui renverserait en totalité la société dominante ? qui supprimerait l’existence même des classes dirigeantes ? C’est une force au-dessus des hommes, c’est une fin historique prédestinée, qui promet de transformer la protestation contre la dégénérescence et la faiblesse de l’ordre actuel, du siècle présent, en une lutte contre la domination en général. Les marxistes s’efforcent de développer cette croyance au moyen de considérations et promesses «scientifiques» et «économiques» ; quant aux anarchistes ils le font par une simple propagande religieuse de l’idéal anarchiste.
D’une manière semblable à la foi chrétienne qui ne crée pas un iota du royaume céleste sur terre et ne fait que contribuer et sanctifier le régime de pillage, la religion socialiste ne crée pas le paradis socialiste, et ne fait que contribuer au progrès bourgeois, à la naissance de nouvelles et jeunes classes dirigeantes, dont l’absence a motivé sa lutte.
Le socialisme du XIXe siècle s’efforce de ne comprendre que la faiblesse et le processus de décomposition de la forme contemporaine de domination. Il est compréhensible, par conséquent, que le mystère de la domination en général ne soit ni perçu, ni révélé. Le socialisme ne démontre que l’«incompétence» et l’inadéquation de la société dominante contemporaine, ce qui ne prouve en rien encore l’«inadéquation», le parasitisme et le pillage de toutes les dominations dans l’histoire. Bien au contraire, le marxiste considère comme sa tâche principale de prouver la nécessité, pour la communauté humaine, des classes dirigeantes qui sont déjà apparues dans l’histoire.
Par suite, le socialisme du XIXe siècle ne met pas à nu, et n’a aucune envie de le faire, le fondement de toute domination, faible ou forte. Il ne veut ni reconnaître, ni prendre conscience et voir en vérité le pillage constant qu’a représenté et représente l’existence même de maîtres au cours de toute l’évolution historique.
Il n’a ni la force ni la volonté de créer les véritables prémisses humaines qui engendreraient la chute du régime séculaire de pillage et de violence. Par contre, sa tâche essentielle consiste à acquérir la confiance des masses et à leur insuffler la foi inébranlable qu’il constitue précisément la seule voie vers le renversement du régime d’oppression. Voici sa tâche spécifique : convaincre de l’avènement inévitable du paradis socialiste, «indépendamment de la volonté des hommes», simplement provoqué par la marche historique, l’action de lois historiques et objectives.
C’est la tâche classique de toute religion, et la religion socialiste s’en acquitte très brillamment. La science positiviste et athée du XIXe siècle n’a pas préservé les socialistes d’inventer une substance surnaturelle et une nouvelle forme de providence. Bien au contraire, au moment même où le socialisme a ressenti le besoin irrépressible de devenir la science qui révèle et explique les lois du développement social, il s’est mis à élaborer des fictions religieuses. La science socialiste a porté les mêmes fruits que la science des prêtres païens ou que celle des théologiens chrétiens.
Les anarchistes s’efforcent de démontrer que si la science des marxistes s’est avérée aussi fatale pour le socialisme révolutionnaire c’est qu’ils n’ont pas utilisé les fondements et les méthodes authentiques de la science moderne, mais ceux et celles de la métaphysique surannée, et principalement de l’enseignement éculé des hégéliens. Les anarchistes ont eux, à l’opposé, posé comme fondement de leur doctrine un strict positivisme, la «véritable» méthode scientifique des sciences naturelles, la méthode inductive et déductive, qui préserve de toute métaphysique et garantit l’infaillibilité de l’enseignement socialiste.
Les anarchistes, avec leur aspiration à la «scientificité» tout comme les marxistes, ne font pas sortir le socialisme du domaine des croyances. La science socialiste accomplit ici une fonction commune à toutes les religions, du fait de son aspiration à la «scientificité», à l’objectivité, et de son caractère omniscient et obligatoire partout et pour tous.

(Jan Waclav Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda, Paris, Editions de Paris/Max Chaleil, 2001, pp. 209-221)


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