Kafka et le « socialisme des intellectuels »

Nous rencontrâmes un cortège d’ouvriers se rendant à un meeting, drapeaux et bannières au vent. Kafka me dit alors :
« Ces gens sont si fiers, si confiants, si joyeux. Parce qu’ils sont maîtres de la rue, ils s’imaginent qu’ils sont maîtres du monde. En réalité, ils se trompent bel et bien. Il y a déjà derrière eux les secrétaires, les permanents, les politiciens, tous ces sultans des temps modernes, auxquels ils fraient la voie qui mène au pouvoir.
- Vous ne croyez pas à la puissance des masses ?
- Je la vois, cette puissance des masses : elle est informe et paraît indomptable, et elle n’a de cesse qu’elle ne soit domptée et formée. Au terme de toute évolution vraiment révolutionnaire, il surgit un Napoléon Bonaparte.
- Vous ne croyez pas que la révolution russe s’étende encore ? »
Après un long silence, Kafka répondit :
« Plus une inondation s’étend, moins son eau est profonde, et plus elle est trouble. La révolution s’évapore et il ne reste que la vase d’une nouvelle bureaucratie. Les chaînes de l’humanité torturée sont faites de paperasse ».

Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Paris, M. Nadeau, 1978, p.158.
(Selon Karl Heinz Roth, il est fort possible que Kafka ait lu Makhaïski dans des traductions tchèques.)