Karl Korsch – Thèses sur Hegel et la révolution (1931)


Thèses sur Hegel et la révolution
La revue allemande Gegner (l’Adversaire) publie, à propos de Hegel, de courtes thèses de Karl Korsch, dont suit la traduction :

I – On ne peut comprendre la philosophie hégélienne et sa méthode dialectique que dans sa connexion avec la révolution.
1) Elle est issue historiquement du mouvement révolutionnaire de son époque.
2) Elle a rempli la tâche de traduire dans la pensée le mouvement révolutionnaire de son temps.
3) La pensée dialectique est révolutionnaire aussi quant à la forme :
a) détachement des données immédiates, rupture radicale avec ce qui existe, culbute, nouveau commencement ;
b) principe de l’opposition et de la négation ;
c) principe du changement et du développement incessants – du bond qualitatif.
4) Concurremment avec le développement ultérieur de la société bourgeoise, la tâche révolutionnaire une fois accomplie, la méthode dialectique révolutionnaire disparaît inévitablement dans la philosophie et la science bourgeoises.

II – On ne peut critiquer la philosophie hégélienne et sa méthode dialectique sans la concevoir en connexion avec le caractère historique concret du mouvement révolutionnaire de son époque.
1) Elle est une philosophie, non point de la révolution en général, mais de la révolution bourgeoise des XVIIe et XVIII siècles.
2) Même comme philosophie de la révolution bourgeoise, elle n’exprime pas tout le processus de cette révolution, mais seulement sa dernière conclusion. En ce sens, elle est une philosophie non de la révolution, mais de la restauration.
3) cette double détermination historique apparaît sous forme d’une double limitation du caractère révolutionnaire de la dialectique hégélienne :
a) En dépit de la dissolution dialectique de tous les éléments figés, la dialectique hégélienne aboutit à une nouvelle congélation ; congélation de la méthode dialectique elle-même et, avec elle, de tout le contenu dogmatique du système philosophique édifié sur elle par Hegel.
b) La pointe révolutionnaire contenue dans le premier élan de la méthode dialectique, Hegel, dans la synthèse, la ramène artificiellement au « cercle », au rétablissement du concept de la réalité immédiate et à la réconciliation avec cette réalité, à la glorification de ce qui existe.

III – Marx-Engels d’abord, et Lénine après eux, ont « sauvé » la dialectique consciente en la transférant de la philosophie idéaliste allemande dans la conception matérialiste de la nature et de l’histoire, de la théorie révolutionnaire bourgeoise dans la théorie révolutionnaire prolétarienne. Ce « sauvetage par transfert » (1) n’a – historiquement et théoriquement – que le caractère d’une transition. Ce qu’il a créé est une théorie de la révolution prolétarienne non point telle qu’elle s’est développée sur sa propre base, mais au contraire telle qu’elle venait de sortir de la révolution bourgeoise, donc une théorie empreinte à tous points de vue, quant à son contenu et à sa méthode, des marques du jacobinisme de la théorie révolutionnaire bourgeoise.

(1) « Hinüberrettung » – Guillemets dans l’original

(La Critique sociale, n°5, mars 1932, p. 214)

Deutsch [Entdinglichung]