Karl Korsch – Crise du marxisme (1931)

I. Le marxisme en tant que mouvement et en tant que théorie traverse présentement une crise. Il ne s’agit plus d’une crise à l’intérieur du marxisme, mais d’une crise du marxisme lui-même.
Extérieurement, la crise réside dans l’effondrement total de cette position dominante à laquelle le marxisme s’était élevé, mi-réellement, mi-illusoirement, dans l’ensemble du mouvement ouvrier de la période avant-guerre. Intérieurement, elle consiste en une modification de la théorie et de la pratique marxistes elles-mêmes, modification que les marxistes ont étalée au grand jour en changeant de position vis-à-vis de leur propre État et du système d’État bourgeois en général.
Se borner à constater que la théorie révolutionnaire de Marx et Engels s’est abâtardie aux mains d’épigones et a été en partie abandonnées et croire qu’à ce marxisme appauvri et falsifié s’oppose la « doctrine pure » du marxisme de Marx-Engels, c’est une façon superficielle et erronée de concevoir l’essence théorique de la crise actuelle. En dernière analyse, il s’agit, dans la crise contemporaine du marxisme, bien davantage d’une crise de la théorie de Marx et Engels elle-même. La séparation idéologique et dogmatique de la « doctrine pure » d’avec le mouvement historique réel, jusque et y compris la poursuite du développement théorique, est elle-même une forme sous laquelle se manifeste cette crise.
II. La forme historique du marxisme qui est entrée de nos jours dans la phase critique de son développement nous vient de la seconde moitié du XIXe siècle : dans les pays d’Europe, où le capitalisme ne s’était pas encore pleinement développé, le mouvement ouvrier a conservé des éléments déterminés d’une théorie issue de tout autres conditions historiques.
C’est sur cette genèse historique du marxisme actuel que repose la séparation de la théorie et de la pratique qui lui est inhérente depuis le début. La théorie n’est pas au départ l’expression générale des luttes de classes existantes. Elle est plutôt le résultat concentré des luttes de classes d’une époque antérieure, sans aucune relation directe avec les luttes de classes contemporaines qui sont en train de réapparaître dans des conditions totalement transformées.
Cette séparation de la théorie et de la pratique qui s’est instaurée au départ ne s’est pas affaiblie dans le cours du développement, elle n’a fait au contraire que s’y renforcer.
Cette base constitue le support de trois phénomènes caractéristiques : le « révisionnisme » orthodoxie et les efforts qui visent de temps à autre à « ressusciter » la forme pure du marxisme révolutionnaire originel. En dernier ressort, c’est sur elle également que repose la crise du marxisme, telle qu’elle s’exprime à notre époque.
III. La théorie marxiste n’a pas pu continuer après 1850 à se développer de façon vivante dans la pratique du mouvement ouvrier parce que les conditions historiques transformées de la nouvelle époque du capitalisme et du mouvement de la classe ouvrière l’en ont empêchée.
Avec l’année 1850 s’achève le premier grand cycle historique du développement capitaliste. Au cours de celui-ci, le capitalisme a déjà parcouru sur sa base limitée d’alors toutes les phases de son développement jusqu’au point où la partie consciente du prolétariat put mettre à l’ordre du jour la révolution sociale de la classe ouvrière elle-même. Par conséquent, le mouvement de classe du prolétariat de l’époque a déjà atteint — sur cette base limitée — un assez haut degré de développement : les luttes révolutionnaires qu’ont alors menées des fractions isolées de la classe ouvrière en ont été l’expression pratique; ceux qu’on a appelés les « socialistes utopiques », en formulant à l’époque le premier contenu de la conscience de classe prolétarienne, en ont donné l’expression théorique.
À cette époque et sur la foi des enseignements capitaux qu’ils en ont tirés pour poursuivre l’élaboration de leur théorie, Marx et Engels ont opéré une double critique. D’une part, ils ont critiqué l’ensemble des phénomènes de la société capitaliste existante (base économique et superstructure) du nouveau point de vue de la classe prolétarienne; ce faisant, ils ont repris sans le modifier le contenu de cette nouvelle conscience de classe prolétarienne, telle que la réalité immédiate des luttes de classes existantes et les formulations des socialistes utopiques l’avaient dégagé. D’autre part, ils ont critiqué à la fois le mouvement prolétarien pratique de leur époque et les théories du socialisme utopique, et cela par l’annexion des meilleurs résultats de la science bourgeoise d’alors : en amenant la classe prolétarienne à concevoir les lois réelles du mouvement et du développement de la société capitaliste en place, et par-là même les conditions réelles de l’action de classe révolutionnaire du prolétariat.
Passé l’année 1850, le capitalisme entame sur une base élargie (du point de vue géographique, technique et de l’organisation) un nouveau cycle historique de son développement. Dans ces conditions, il était impossible au prolétariat de se rattacher directement à la forme révolutionnaire de la théorie originelle de Marx, issue des conditions de l’époque précédente. Le mouvement ouvrier put préserver formellement cette théorie à la faveur du développement d’une conscience de classe révolutionnaire dans les conditions créées par la période de crise et de dépression des années 1870. Mais il ne pouvait pas, ni en théorie ni en pratique, s’approprier pleinement le contenu révolutionnaire de cette théorie.

IV. La théorie marxiste que le mouvement ouvrier européen a préservée dans la seconde moitié du XIXe siècle, avait déjà à plus d’un égard perdu le caractère directement révolutionnaire qu’elle avait à l’origine.
La conception matérialiste de l’histoire est apparue dans la période révolutionnaire de 1850 comme élément direct de l’action subjective de la classe révolutionnaire aux prises avec la critique théorique et le bouleversement pratique auxquels étaient soumis la fausse apparence et le phénomène éphémère rapports sociaux existants. Par la suite, elle s’est toujours plus acheminée dans le sens d’une histoire intuitive qui a réduit abstraitement le développement social à un cours objectif défini par des lois extérieures.
À l’origine, l’économie marxiste était posée comme une critique radicale de l’économie politique de la classe bourgeoise qui devait trouver sa conclusion à la fois théorique et pratique dans une véritable révolution. Ce projet primitif subit plus tard des modifications de la part de Marx et plus encore d’Engels. Par économie marxiste, aussi bien les apologistes que les critiques du marxisme n’entendent plus d’ordinaire aujourd’hui qu’une tentative pour faire dériver théoriquement du concept axiomatique fondamental de « valeur », admis sans critique, tous les phénomènes économiques donnés dans la société bourgeoise, tentative dont la conclusion est l’achèvement d’un s’estime scientifique. Le fétiche que Marx voulait abolir et contre lequel il avait dirigé sa critique révolutionnaire de l’économie politique est devenu l’idole des économistes marxistes scientifiques et un objet de scandale pour les critiques bourgeois et réformistes de Marx.

V. Après la mort de Marx et d’Engels et de la première génération marxiste qu’ils avaient directement influencée, la science marxiste préservée par le mouvement ouvrier moderne ne l’a été qu’en tant qu’idéologie et a totalement cessé de se développer de manière vivante Les meilleurs tenants du principe révolutionnaire dans les partis marxistes, qui eurent à mener à cette époque une violente lutte défensive antre la théorie et la pratique réformistes qui gagnaient en nombre, ne surent que s’opposer avec hostilité à tout ce qui fut tenté pour redonner vie et expression à la lutte de classes du prolétariat, et inclinèrent a voir encore un moindre mal, comparé aux menaces de falsification que la bourgeoisie faisait penser sur la théorie marxiste, dans sa stagnation. Les impulsions qui ont troussé dans cette période à la poursuite d’un développement vivant de la théorie des luttes de classes prolétariennes, ont été essentiellement le fait de trois tendances qui se sont plus ou moins sciemment opposées à la théorie marxiste orthodoxe : il s’agit du réformisme syndical, du syndicalisme révolutionnaire et du bolchevisme léniniste. Malgré leur grande diversité sur tout le reste, ces tendances ont ceci de commun qu’à la place du développement objectif et soumis aux lois du capitalisme, elles ont toutes trois visé à faire de l’action subjective de la classe ouvrière elle-même l’objet principal de la théorie socialiste. Dans cette mesure, elles apparaissent à l’époque comme des tendances progressistes au sein du développement de la classe ouvrière et comme les premiers précurseurs de la nouvelle praxis et de la nouvelle théorie de classe du prolétariat qui vont devoir se constituer à l’avenir sur une base nouvelle.

VI. Cette esquisse des causes et des conditions historiques dont la crise contemporaine du marxisme est issue et s’est développée, permet de dégager quelques indications qui aideront à définir dans quelle direction elle doit être surmontée.
Aucune des tendances actuelles ne représente une expression théorique suffisante des besoins pratiques qui demeurent en dépit de la lourde défaite qu’il a subie, ceux de la lutte de classes du prolétariat, lutte révolutionnaire dans ses moyens et dans ses buts.
Le prétendu « marxisme orthodoxe » moins que tout autre ! De toutes les manifestations du marxisme, celle-ci apparaît comme la plus nocive pour le mouvement progressiste de la classe prolétarienne. Après avoir été figée pendant très longtemps en idéologie pure et s’être dans sa dernière phase même désagrégée en tant qu’idéologie (Kautsky), elle n’est plus qu’une entrave à la poursuite du développement de la théorie et de la praxis de la lutte de classes du prolétariat.
En revanche, on ne peut pas liquider simplement comme réactionnaires, même du point de vue du prolétariat révolutionnaire, les deux autres tendances dans lesquelles le mouvement marxiste d’avant-guerre se survit historiquement, le socialisme d’État des actuels partis sociaux-démocrates et l’anti-impérialisme communiste. Il s’agit plutôt là d’un rapport qui existe entre le mouvement du prolétariat révolutionnaire et les deux grands continuateurs du mouvement ouvrier marxiste d’avant-guerre et qui correspond assez exactement aujourd’hui à la position qu’a pu adopter l’ensemble du mouvement de la classe prolétarienne vis-à-vis de la théorie et de la pratique du parti progressiste bourgeois radical à une époque où le mouvement de classe bourgeois avait encore en Europe un caractère progressiste bien délimité.
C’est un fait historique, qui paraît s’être accompli de manière irrévocable, que dans la période qui a précédé et suivi la guerre mondiale l’ancienne idéologie révolutionnaire et anti-étatique du marxisme social-démocrate s’est renversée en un socialisme d’État réformiste dans les métropoles dominantes du système capitaliste mondial, les pays dits impérialistes — à la manière dont le christianisme révolutionnaire et hostile au pouvoir central s’est métamorphosé au début du Moyen Âge en religion officielle de l’Empire romain.
D’autre part, dans les grands territoires en marge du système capitaliste mondial, qui ne sont pas encore parvenus à un développement indépendant du capitalisme, la forme d’expression théorique que les classes opprimées et exploitées cherchent à adapter a leurs luttes dans la période actuelle, semble se constituer présentement en liaison avec le prétendu communiste. Elle ne peut se rattacher au vieux marxisme, puisque celui-ci prend pour base un rapport positif direct qui existe entre la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne, entre la victoire du capitalisme sur les formes d’économie et de société précapitalistes et la lutte de classes prolétarienne, et qu’ici le rapport de la lutte de classes du prolétariat aux luttes de la bourgeoisie indigène et étrangère s’ordonne tout autrement, non pas certes en principe, mais tel qu’il apparaît dans ses manifestations immédiates. Ils ne peuvent à coup sûr pas se rattacher au réformisme qui est de nos jours indissociablement lié à l’expansion et à la politique coloniale des métropoles du système capitaliste mondial. Ils trouvent par contre dans le bolchevisme léniniste et le communisme une forme d’idéologie marxiste dont ils peuvent adopter le caractère anti-impérialiste explicite comme idéologie provisoire de leur propre lutte de classes anti-impérialiste : il s’agit là d’un mécanisme qu’on peut de nouveau comparer à l’extension du christianisme parmi les barbares au-delà des frontières de l’Empire.

VII. Le marxisme en tant que phénomène historique qui a commencé par emprunter ses traits fondamentaux aux luttes de classes révolutionnaires de la première moitié du XIXe siècle, et s’est ensuite maintenu et changé dans la seconde moitié du siècle tout en devenant l’idéologie révolutionnaire d’un mouvement prolétarien qui, selon sa véritable essence, n’était plus révolutionnaire, est aujourd’hui une réalité du passé. Néanmoins, la nouvelle théorie de la révolution prolétarienne qui va émerger dans la période qui s’annonce, sera une continuation historique du marxisme dans un sens historique plus profond. La lutte des classes du prolétariat est à jamais redevable à Marx et à Engels de la première récapitulation grandiose des idées prolétariennes qu’ils ont donnée à l’époque des débuts de son développement révolutionnaire et qui reste la forme classique de la nouvelle conscience révolutionnaire de la classe ouvrière en lutte pour sa libération.


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