Roland Simon – A propos d’un texte d’Anselm Jappe (2009)

Anselm Jappe – C’est la faute à qui ? (Exit)

On peut comprendre le titre comme la simple critique de la crise vue comme le fait de quelques escrocs de la Finance. Ce titre, en fait, renvoie à plus. Il renvoie à la théorie de la valeur développée dans Krisis en liaison avec, en Allemagne, le mouvement dit de la « Critique de la valeur » et le mouvement « Anti-Deutsch ».
Pour le mouvement Anti-Deutsch l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale s’inscrit dans le développement du capitalisme, celui-ci étant le mouvement de la valeur développée, la force de travail étant incluse comme simple détermination du concept de valeur développé, il en résulte que l’on ne peut dédouaner la classe ouvrière allemande de la politique menée par la classe capitaliste allemande. Il en résulte également que toute théorie qui vise dans le capitalisme la simple lutte contre la classe capitaliste, qui se veut lutte de classes, en arrive toujours à la dénonciation du juif (ou équivalent). D’où, dans le texte de Jappe : « ce serait la pire des issues possibles de désigner une nouvelle fois des boucs émissaires, la ‘haute finance juive’ ou autre, à la vindicte du ‘peuple honnête’ des travailleurs et des épargnants. »
S’il est exact que le capital est la valeur totalement développée, il existe un risque d’occultation de l’exploitation et des classes si on n’ajoute pas à la première proposition, la suivante : la valeur totalement développée c’est le capital (sans la réciproque la première proposition est fausse). Avec la « Critique de la valeur », la théorie de l’implication réciproque devient folle.
Cette « folie » se retrouve dans la suite du texte : « Actuellement, il est à la mode de citer à nouveau Karl Marx. Mais le philosophe allemand n’a pas seulement parlé de luttes des classes (je serai tenté de dire qu’il n’a pas seulement parlé de cela dans la mesure où il n’a parlé que de ça, nda). Il a également prévu la possibilité qu’un jour la machine capitaliste s’arrête toute seule, que sa dynamique s’essoufflera ». Entre « l’arrêt tout seul » et « l’essoufflement » il y a tout de même une grande différence (cela n’empêche que le problème fondamental demeure de ne pas comprendre les contradictions économiques – essentiellement la baisse tendancielle du taux de profit comme lutte des classes). Quelques développements et quelques références auraient été les bienvenues.
Ce texte se range dans la catégorie (j’aime bien mettre des étiquettes) : la crise actuelle est la poursuite de la crise du début des années 1970, entre les deux il n’y eut qu’acharnement thérapeutique. Pour voir comment la chose est « prouvée », il faut suivre la démonstration de Jappe.
a) « La production capitaliste de marchandises contient, dès le début, une contradiction interne, une véritable bombe (…) On ne peut faire fructifier le capital, et donc l’accumuler, qu’en exploitant la force de travail » OK (à remarquer cependant cette « production capitaliste de marchandises » qui va permettre ensuite de centrer la question non sur la valorisation –production de plus-value – mais sur la nature de la marchandise). Suit un bref exposé de la baisse tendancielle du taux de profit. OK.
b) « La valeur de chaque marchandise singulière contient donc des parts toujours plus minces de travail humain – qui est cependant la seule source de la plus-value, et donc du profit ». Non. Tous les mots sont là et avec une lecture rapide on n’y voit que du feu. La valeur de chaque marchandise ne continue à contenir que du travail humain (quelle qu’en soit la quantité). La valeur de la marchandise contient le temps de travail nécessaire, le temps de surtravail est ce cadeau que le travail vivant fait au capital de transmettre à la marchandise nouvelle la valeur des moyens de production utilisés, cette valeur étant elle-même du travail humain. Ainsi, consciemment ou non, Jappe effectue un petit tour de passe-passe théorique : l’augmentation de la composition organique et la baisse tendancielle du taux de profit deviennent une décroissance du travail humain dans la valeur des marchandises, donc une valeur qui n’en est plus une. En outre, rappelons que la diminution de la valeur de chaque marchandise n’est pas du tout un problème pour le mode de production capitaliste (c’est l’artillerie qui lui permet de renverser toutes les murailles de Chine – la preuve les Chinois eux-mêmes – et cela s’appelle l’augmentation de la plus-value sous son mode relatif). Ce qui est un problème pour lui, ce sont les propres limites qu’ils imposent à la croissance de la productivité (cette croissance est enserrée dans les contraintes du taux de profit, je rappelle qu’il ne s’agit pas de libérer les forces productives dans la mesure où c’est cette contrainte qui les définit : elles sont le travail social objectivé face au travail actuel). A se « centrer » sur la valeur et la marchandise, on « oublie » que la valeur c’est le capital (dès TC 2, nous avions mené cette critique du centrage de la critique du capital sur la valeur, centrage très en vogue dans les milieux théoriques critique du programmatisme au début des années 1970, dans la mesure où elle permettait de lier indissociablement capital et classe ouvrière et de mener une critique du travail).
c) Résultat du tour de passe-passe : « Le développement de la technologie diminue les profits dans leur totalité. Cependant, pendant un siècle et demi, l’élargissement de la production de marchandises à l’échelle globale a pu compenser cette tendance à la diminution de la valeur de chaque marchandise ». Et voilà confondus « diminution des profits » et « diminution de la valeur de chaque marchandise » alors que la valeur d’une marchandise particulière peut très bien diminuer et la part de plus-value (temps de travail extra qu’elle contient) croître. Au travers de ces « approximations » le véritable but de l’opération est de faire passer la diminution de la valeur de chaque marchandise comme une diminution du travail humain comme source (définition) de la valeur.
d) « Depuis les années soixante-dix du siècle dernier, ce mécanisme – qui n’était déjà pas autre chose qu’une fuite en avant – s’est enrayé. (…) C’est à ce moment là que le ‘capital fictif’; comme l’appelle Marx, prend son envol ». En effet : «…lorsque la production de valeur, et donc de survaleur, dans l’économie réelle stagne (…) il n’y a que la finance qui permette aux propriétaires de capital de faire les profits désormais impossibles à obtenir dans l’économie réelle ». Que depuis trente-cinq ans la production de valeur dans « l’économie réelle » stagne, cela resterait à prouver, mais c’est la relation causale entre valeur et survaleur qui est ici intéressante. La production de valeur stagne donc celle de survaleur. Pas du tout : la production de survaleur stagne donc celle de valeur (où l’on retrouve l’importance de comprendre que la valeur développée ce n’est que le capital en tant qu’il est un mode de production spécifique). Le but de la production capitaliste ce n’est pas la valeur mais la plus-value qui est contenue en elle, on peut ajouter, à la suite du « philosophe allemand » que ce n’est même pas la survaleur le but spécifique du capital mais la reproduction des classes dans leur rapport (Le Capital, t.3, pp.19-20)
Finalement, de la finance pis-aller on n’est pas loin de la finance parasite (à la différence, dans la problématique de Jappe, qu’il n’y aurait plus rien à parasiter) mais surtout la restructuration a disparu. Comme le dit le texte, le capitalisme s’est prolongé depuis le début des années 1970 sur des « béquilles », parce que « personne ne voulait le détruire ». personne ne voulait le détruire, car personne ne voulait sortir de l’engrenage infernal, le « cycle incessant » dit Jappe « du travail qui valorise le capital et du capital qui emploie le travail ». Même si, à suivre le texte, c’était « pour du semblant ». Faire disparaître la restructuration et le nouveau cycle de luttes est une condition sine qua non à la persistance d’une perspective révolutionnaire comme critique du travail et de la valeur qui n’était que la phase finale de la crise du programmatisme au début des années 1970 (ce qui peut nous donner, dans un autre registre, cet étrange mariage dans les récentes publication d’Echanges entre une vision conseilliste qui n’ose plus s’affirmer en tant que telle comme révolution et définition du communisme, réduite qu’elle est à un syndicalisme autonome radical, et la problématique de la critique du travail).
Le texte de Jappe conjugue deux tendances (mon goût pour les étiquettes), d’une part celle de « l’épuisement » du capitalisme, d’autre part, celle du gommage de la restructuration et d’un nouveau cycle de luttes. Bien sûr les deux ne sont pas sans liaison. Cette vision d’une fin objective du capitalisme ne le comprend pas, dans son objectivité même, c’est-à-dire comme économie, en tant que lutte des classes. Sur ce point, la seule perspective que nous pouvons avoir est la caractérisation de la crise en termes de cycle de luttes, de contradiction entre le prolétariat et le capital dans son contenu et sa structure. Il s’agit d’une crise où s’affirme l’identité de la suraccumulation et de la sous-consommation, crise du rapport salarial et de l’implication réciproque entre le travail et le capital, crise dans laquelle le prolétariat se trouve confronté contre et dans le mode de production capitaliste à sa propre existence et action comme classe comme limite à dépasser. Il n’y a pas d’autre « épuisement » du mode de production capitaliste.

Conclusion générale
La théorie de la restructuration est un enjeu majeur de la compréhension des luttes de classe actuelles (je ne re-développerai pas ici comment dans le capital restructuré agir en tant que classe devient une limite de l’action en tant que classe), mais l’analyse de sa crise en est un autre tout aussi essentiel. Dans la production théorique de l’identité de la crise comme crise de suraccumulation et de réalisation ce qui est en jeu c’est la compréhension des luttes revendicatives actuelles et principalement des luttes salariales. Quand la question de la réalisation ne se distingue pas de celle de la suraccumulation, revendiquer pour le salaire ne sort pas de la contradiction entre les classes qu’est la baisse du taux de profit, le prolétariat demeure enfermé dans cette contradiction avec le capital pour lequel il est toujours nécessaire et toujours de trop. Les luttes sur le salaire contiennent cet écart à l’intérieur de la lutte en tant que classe entre agir en tant que classe et se remettre en cause comme telle dans sa lutte contre le capital.
De ce point de vue, il faut noter que contrairement au scénario classique des crises, celle-ci ne fut pas précédée, tout comme la précédente aux Etats-Unis, d’une phase de hausse des salaires. Dans la succession classique des séquences d’un cycle économique, la crise est précédée d’une phase dite « d’euphorie des affaires », une période de surchauffe (exacerbation de la compensation de la baisse du taux de profit par la masse, exacerbation de la concurrence) durant laquelle le marché du travail se tend de façon favorable aux salariés. Pourtant, même dans les pays « émergents », sur l’ensemble de la période, le partage de la valeur ajoutée évolue au détriment des salaires, on peut relever cependant une tendance à l’augmentation des salaires (avec d’énormes différences qui rendent les moyennes suspectes) en fin de période dans le cas de la Chine. On pourrait également considérer le grand essor du crédit à la consommation comme un substitut de l’augmentation des salaires mais ce n’est qu’un « substitut » et l’éclatement de la crise n’a laissé aucun doute sur la réalité du partage de la valeur ajoutée.
La seule façon de considérer correctement les choses c’est de partir du marché du travail. Il n’y a aucune nécessité dans les rapports quantitatifs de valeur à ce que les salaires augmentent avant la crise, la cause s’en trouve simplement dans les tensions du marché du travail. C’est donc les modifications de ce dernier qui ont fait qu’il n’a plus porté ces tensions. Déjà on avait pu observer, principalement aux Etat-Unis, que les phases de tension sur le marché du travail n’avait donné lieu à aucune augmentation salariale. Les modifications structurelles (précarisation, flexibilité, achat global de la force de travail, marché du travail international…) qui ont eu lieu sur le marché du travail ont supprimé les effets sur les salaires des « phases d’euphorie ». Principalement, jusqu’à la fin des Trente glorieuses, les marchés du travail demeurent des marchés nationaux, la concurrence n’est donc pas totale et les tensions peuvent se régler dans un cadre inflationniste. Il y avait bien l’immigration de travail, mais celle-ci avait un effet double. Elle maintenait une pression générale sur les salaires, mais elle introduisait parallèlement une segmentation de la force de travail qui créait un effet de cliquet en faveur de la main-d’œuvre nationale dans la division du travail.
On peut aller plus loin et voir dans cette absence une des déterminations qui signe la crise comme crise du rapport salarial. Le programmatisme est bien mort dans l’impossibilité du réformisme salarial légitime dans la reproduction même du capital, et dans la mort de la perspective de la généralisation de la condition salariale. Cette crise du rapport salarial est, en acte, la fin du programmatisme.