Georges Sorel – Contre les manifestations Ferrer (1909)

Un indépendant
A Boulogne-sur-Seine, par ce matin frais, doux, rempli d’une clarté diffuse un peu grise, nous suivons une rue déserte, bordée de maisonnettes et de blanchisseries ; nous nous arrêtons devant deux villas jumelles, décentes, mais sans style, qui dans l’architecture doivent tenir le même rang qu’un expéditionnaire dans la société.
M. Georges Sorel, coiffé d’astrakan et chaussé de sabots, vient nous recevoir à sa porte. D’un abord plein de cette urbanité qu’on ne rencontre plus que hors des villes, il nous engage bientôt à gravir les deux étages de sa maison, et nous gagnons l’acropole où il a logé ses livres et organisé son travail. Séparé de la terre par deux étages remplis de la vie familiale, qui le supportent dans son isolement aérien, c’est là que, muni d’une érudition qui embrasse l’Histoire Universelle, son esprit très libre – l’un des mieux informés des dessous de notre récente politique intérieure – recueille ses observations sur le monde contemporain dont les variations et les révolutions lui inspirent tour à tour du mépris ou de l’ironie, ou simplement la tristesse d’un honnête homme.
Il nous avait paru très utile d’interroger M. Georges Sorel sur les manifestations Ferrer.
Entre les jeunes éléments, intelligents et désintéressés, qui, à l’extrême-gauche ou à l’extrême-droite, cherchent la base normale d’une union théorique et pratique pour la reconstitution de l’avenir français, un léger différend philosophique avait semblé s’élever au sujet du pâle Francisco Ferrer. M. Georges Sorel nous parut un arbitre dont la décision importait à la solution de ce différend. Par son action politique passée, il semblerait appartenir au monde d’extrême-gauche. Mais l’indépendance de son jugement et de son caractère, dont il donnait encore des marques dans un récent article, reproduit ici même, le qualifiait singulièrement pour le rôle d’arbitre philosophique.

Les « aventuriers de l’esprit »
Quand il sut l’objet de notre visite, M. Georges Sorel commença par s’excuser de son ignorance ; mais, sur nos insistances, il voulut bien dessiner de Ferrer ce portrait :
« Ferrer me paraît appartenir à cette troupe d’aventuriers de l’esprit égarés dans notre monde, que Barbey d’Aurevilly appelle le ‘clapier de Jean-Jacques Rousseau’. Il est de la famille des Reclus, des Kropotkine. Dans toute l’Europe, dans le monde entier, ces gens-là, qui se connaissent et s’admirent tous, forment des cercles sympathiques et se sentent d’autant plus solidaires les uns des autres que le monde contemporain les rejette comme des retardataires. Leurs idées ne correspondent plus du tout aux idées modernes. Ce sont les derniers vagabonds de la Renaissance. Dès que l’un deux profère une parole, tout le grand clapier lève les oreilles. Et si quelques habitants du clapier est molesté, ils se serrent tous comme des frères ».
Et M. Sorel, dont la conversation abonde en fusées et en aperçus, en vient naturellement à constater l’effrayante succession d’Homais qui se parent encore du titre d’intellectuels. Le fatras de la production contemporaine lui fait comprendre la vérité de ce mot de Gavarni qui montrant un mendiant : « Ce homme, disait-il, n’a qu’une qualité, c’est de ne pas savoir lire ». Une grande partie de l’intellectualité actuelle est « horriblement vieille », poursuit M. Georges Sorel qui retrouve justement le souvenir d’une lecture récente pour confirmer cet aphorisme désenchanté. Il s’agit du récent ouvrage d’un ancien et éphémère secrétaire de la CGT. L’indigence intellectuelle de ce livre l’a confondu. « Je ne trouve, dit-il, à comparer à M. Niel, qu’un seul homme, M. Faguet. Leurs deux pensées se valent par la même décrépitude ». Or, en certains milieux protestants, à l’Union pour l’Action morale, ce Niel passa naguère pour un homme de génie. Ainsi, par petits traits, notre interlocuteur éclaire l’état intellectuel du monde contemporain et ne cache pas son dégoût. Ferrer et ses amis spirituels lui paraissent les forcenés de la bassesse d’esprit.

Les instigateurs de la campagne
Comme nous lui demandons si la sympathie instinctive qui unit toute la confrérie des faibles d’esprits, lui paraît une explication suffisante du concert de clameurs, qui s’est levée en faveur de Ferrer, M. Georges Sorel nous avoue que, pour le moment, il ne sait rien de précis. Il reconnaît la difficulté de bien juger d’un mouvement à ses origines, les instigateurs ayant intérêt à rester dans l’ombre tandis qu’ils éprouvent l’opinion publique. Il se rappelle le mystère impénétrable dont sut s’envelopper à ses débuts la grande révolution dreyfusienne. Les artisans n’en furent tout d’abord connus de personne. Leurs alliés extérieurs se méprirent même sur le sens des premières manifestations. On ne vit pas la conspiration, Reinach ayant même évité de mettre dans le secret la franc-maçonnerie. […]
Or, on sait qui conspirait dans l’ombre. L’hypothèse d’une manœuvre gouvernementale ou, en tout cas, républicaine, est parfaitement plausible dans cette affaire Ferrer, puisque la manœuvre servirait les intérêts du régime. M. Georges Sorel ne le niera pas. […]
Nous demandons alors à M. Georges Sorel si l’antimilitarisme grandissant ne pourrait pas donner des mécomptes au gouvernement dans la campagne Ferrer. Mais aussitôt l’auteur des Réflexions sur la violence nous avertit de ne pas confondre l’antimilitarisme et quelques antimilitaristes. Il nous donne des détails que nous ne croyons pas utile de reproduire, mais d’où il résulte clairement que le gouvernement de Briand sait très bien s’entendre avec certains premiers rôles de l’antimilitarisme :
« Voyez comme ils ont fini par enterrer la casquette d’Aristide. Ils n’en parlent plus. Et – un jour – ils tomberont d’accord avec Briand, sur le rôle de la police et aux dépens de l’ordre, pour insinuer qu’Aristide, à Saint-Nazaire, a bien pu être victime d’un faux rapport de police. Aristide a besoin d’une opposition de gauche et d’extrême-gauche canalisée, pour répondre à celle du Gaulois. Et les Arthur Meyer pullulent dans le monde politique.
C’est pourquoi je ne pense pas qu’Aristide, s’il a intérêt à occuper les syndicats avec Ferrer pour les distraire de sujets plus dangereux, puisse, en retour, redouter la moindre surprise désagréable. Il connaît son monde.
Ferrer n’est évidemment pas trop mal choisi. On ne le connaît pas, on ne le voit pas, c’est sa principale qualité. Et si jamais le mouvement devenait dangereux, soyez persuadé que le gouvernement l’arrêterait d’un signe ». […]

« Une conversation avec M. Georges Sorel – Ferrer et Briand », Action française, 29.09.1909.

L Action française (Paris. 1899)

(Sur le caractère « frontiste » des manifestations Ferrer, voir aussi Bordiga, Anticléricalisme et socialisme)

_____________________________________________

Jules Barbey d’Aurevilly – Le clapier de Jean-Jacques Rousseau (Le Réveil du 14 août 1858)

Voir aussi, au sujet de ce texte, la lettre de Barbey d’Aurevilly publiée par Jules Couët dans le Journal des débats du 4 août 1908.

Journal des débats politiques et littéraires


1 Antwort auf „Georges Sorel – Contre les manifestations Ferrer (1909)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 30. September 2010 um 11:11 Uhr
Die Kommentarfunktion wurde für diesen Beitrag deaktiviert.