Jean-Pierre Garnier – « Gentrification » : une notion importée… et importune (2)

Le déplacement des élites néo-petites bourgeoises et leurs franges faussement marginalisées, les « bobos », clientèle presque exclusive des partis sociaux-démocrates, participe à la mise en compétition des villes pour séduire les « investisseurs ».
La (re)conversion d’un ancien quartier populaire en quartier « branché » sous l’effet conjugué de la dynamique de marché et des politiques publiques n’est pas le fait d’une fraction de la bourgeoisie, toujours retranchée dans les « beaux quartiers » traditionnels ou les banlieues que l’on appelle « résidentielles » pour rappeler le caractère hypersélectif de l’habitat où elle demeure.

Les nouveaux habitants qui ont entrepris de s’approprier certains secteurs urbains où vivait une population majoritairement composée d’ouvriers et d’employés, auxquels on peut ajouter les petits commerçants et artisans qui subvenaient aux besoins des précédents, appartiennent pour la plupart à des catégories socio-professionnelles très diplômées occupant des emplois hautement qualifiés dans la « nouvelle économie » dite de la « connaisssance » par ses apologistes. Ses membres travaillent dans les laboratoires, les centres de recherche, les salles de marché ou les médias, mais peuvent être également artistes, psychanalystes ou enseignants du supérieur. Ce groupe très composite dispose d’un pouvoir d’achat élevé qui lui permet de consommer « autrement » que les « bourgeois » traditionnels, mais à des coûts élevés, que ce soit en matière d’habillement, d’alimentation, de loisirs, d’ameublement ou, bien sûr, de logement. Promues à longueur de pages « culturelles » par la presse qui lui est destinée, les pseudo-transgressions et autres « œuvres dérangeantes » dont cette catégorie privilégiée fait son miel participent d’une autre forme de conformité conservatrice en phase avec l’esthétisation du mode de vie qui lui permet de se démarquer du commun. Cependant, aussi dispendieux soit-il, cet hédonisme consumériste n’autorise pas à classer ce groupe parmi la bourgeoisie proprement dite. À cet égard, l’appellation oxymorique et médiatique de « bobos » qui sert couramment à désigner les néo-petits bourgeois qui tiennent le haut du pavé dans les quartiers « gentrifiés » est doublement trompeuse.
La « différence » dont les néo-petits bourgeois se targuent pour valoriser leur « style de vie » n’a d’abord rien à voir avec l’anticonformisme de la bohême artistique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sans le sou et souvent sans toit, les artistes qui composaient cette dernière (peintres, sculpteurs, poètes, musiciens…) refusaient la société bourgeoise, ses valeurs et ses codes, au point de rompre matériellement avec elle alors qu’ils en étaient parfois issus. Les « bobos », en revanche, se sentent parfaitement à l’aise dans la société capitaliste actuelle. Ils ne connaissent pas la marginalité et la misère qui étaient le lot de la bohême originelle. Bien au contraire : soi disant « hors normes », leurs coûteuses préférences culturelles contribuent à alimenter un marché de l’art et de la mode en pleine expansion à la grande satisfaction d’une bourgeoisie éclairée à l’affût des dernières nouveautés en matière de « création ».
À titre d’exemple, on peut mentionner les « super-bobos » que seraient les stars de l’architecture internationale : les Jean Nouvel, Christian de Portzamparc, Renzo Piano et autres Rem Koolhas. Multi-millionnaires en euros ou en dollars grâce aux projets faramineux dont ils sont les auteurs, à la tête d’agences aux effectifs nombreux, jouissant des privilèges que leur procure leur statut de concepteurs internationalement reconnus, on voit mal ce qui pourrait rattacher ces membres de la jet set mondialisée à la « bohême » de jadis, si ce n’est, pour certains, l’anticapitalisme de pacotille, répudié et oublié depuis, qu’ils professaient dans les écoles d’architecture lorsqu’ils étaient encore étudiants. Choyés par les puissants de ce monde devenus leurs clients, reçus dans tous les lieux du pouvoir pour leur talent à accroître le pouvoir symbolique des lieux et, par là, celui de leurs commanditaires, encensés par la critique la plus académique, ces maîtres d’œuvre qui sont aussi des maîtres à penser « la ville du futur » ne sont cependant pas pour autant des bourgeois. Solidaires de ces derniers, à qui ils doivent leur statut, leur prospérité et la possibilité de laisser une trace dans l’espace urbain, ils ne se confondent pas avec eux. Dessiner des bâtiments luxueux, spectaculaires et innovants (musées, médiathèques, auditoriums, théâtres, mairies, ambassades, sièges sociaux, etc.) commandités par des gens de pouvoir, qu’il soit économique ou politique, c’est, en fait, rester fidèle à une tradition pluriséculaire : celle où l’architecte se met au service du Prince.
Même si elle joue un rôle actif dans la reproduction des rapports de domination, la petite bourgeoisie intellectuelle, y compris pour ce qui concerne ses franges supérieures, ne fait pas, répétons-le, partie de la classe dominante. Aussi influente soit-elle sur le plan idéologique, sa place et sa fonction demeurent celles d’une classe intermédiaire structurellement dépendante de celle-ci. Mais, elle aussi doit s’approprier un espace pour y imprimer sa marque, même si le « boboland » diffère notablement, par son « urbanité », au sens lefebvrien du terme, des « ghettos du gotha [1] » : « Résider dans des quartiers centraux réhabilités est presque devenu un critère d’appartenance », la « pierre angulaire d’une stratégie de distinction sociale, voire de prise de pouvoir symbolique sur la ville » [2]. Une prise de pouvoir politique, également, au moins au niveau local. Car la « gentrification » ne touche pas seulement l’espace construit : elle affecte aussi la nature des partis de la gauche officielle dont l’assise populaire n’a cessé de se réduire.
Leurs dirigeants, leurs militants et la majeure partie de leur électorat appartiennent à la petite bourgeoisie intellectuelle, encore qu’il arrive à certains d’intégrer, grâce à leur carnet d’adresse copieusement rempli à l’occasion de leurs hautes responsabilités politiciennes, les rangs de la bourgeoisie. « Il s’agit d’un phénomène européen : un peu partout on assiste à une “gentrification” de la social-démocratie. [3]» Aussi ne s’étonnera-t-on pas du fait que les municipalités « de gauche » tendent la plupart du temps à aller au devant des souhaits et des aspirations de leur nouvelle base sociale, notamment dans les domaines du « cadre de vie » et de la consommation culturelle. « Virer en douceur les pauvres de l’hypercentre et monter en gamme le produit-ville pour séduire les bobos [4] » : la politique urbaine menée par le maire « socialiste » de Nantes et son équipe « rose-verte » n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. C’est, dans ses grandes lignes, la même que celle qui est poursuivie à Grenoble, Rennes Lille ou Strasbourg, comme d’ailleurs dans des villes gouvernées par la droite telles que Bordeaux ou Marseille, non sans difficultés dans ce dernier cas, en raison de l’enracinement persistant du peuple dans les quartiers centraux. Comme beaucoup de leurs homologues des pays voisins, les édiles de l’Hexagone ont pris acte de ce que la « qualité de la vie urbaine » dont ils ont fait leur priorité, « de même que la ville elle-même, est désormais une marchandise réservée aux plus fortunés, dans une monde où le consumérisme, le tourisme, les industries de la culture et de la connaissance sont devenus des aspects majeurs de l’économie politique urbaine [5] ».
Par-delà la nouveauté de ces aspects, l’économie politique urbaine reste plus que jamais tributaire des modalités de l’accumulation capitaliste, et donc des intérêts des classes dirigeantes. Les élites néo-petites bourgeoises qui ont pris les leviers de commande dans les grandes agglomération ne font que se plier aux desiderata de la bourgeoisie « mondialisée », comme le montre leur engouement récent pour la « métropolisation ». Présentée, tant par les politiciens et les journalistes que par les chercheurs inféodés, comme un processus à la fois inéluctable et bénéfique sans lien aucun avec les rapports de classes, elle n’est pourtant que l’inscription spatiale d’une tendance lourde de l’accumulation du capital : la polarisation des activités directionnelles liées à la « concentration du tertiaire noble aux niveaux supérieurs de l’armature urbaine », pour reprendre une formulation technocratique en vogue dans les années 1960 en France, à l’époque où l’État s’efforçait de promouvoir des « métropoles d’équilibre » pour contrebalancer l’hégémonie de la capitale.
Du fait de leur expansion, ces activités, les professions annexes et les gens qui les exercent se trouvent « à l’étroit » dans les centres-villes et même les villes-centres au cœur des agglomérations. L’étalement urbain, vilipendé aujourd’hui comme contraire à l’avènement d’une hypothétique « ville durable » continue d’aller de pair avec le renforcement de la centralité. Seule l’échelle du processus a changé : les anciennes limites politico-administratives sont devenues caduques pour gérer l’urbanisation capitaliste. D’où le dilemme auquel se trouvent confrontés élites locales, élues ou non, dans les grandes villes et leurs banlieues en matière de « gouvernance urbaine » : métropolisation ou marginalisation.
La « concurrence libre et non faussée », qui s’applique au « champ urbain » comme dans les autres domaines, met, en effet, les villes en compétition les unes avec les autres, au niveaux mondial, continental ou national, pour séduire les « investisseurs », c’est-à-dire les entrepreneurs, et la « matière grise », à savoir la fraction de la petite bourgeoisie intellectuelle qui, par goût culturel ou par nécessité professionnelle, préfère les avantages et les agréments de la centralité urbaine aux joies de l’habitat individuel périphérique et verdoyant. Menées sous l’égide de municipalités désireuses d’accroître l’attractivité d’une ville ou d’en effacer l’image sinistrée après la désindustrialisation, les politiques de « gentrification » peuvent prendre, comme cela a été souvent observé, la forme de la « réhabilitation » du patrimoine existant, avec ou sans réaffectation des lieux et reconversion de leur usage, ou de la « rénovation », c’est-à-dire de la destruction partielle ou complète, suivie de la construction. Ce « renouvellement urbain », à la fois spatial et social, ne concerne pas seulement le logement, mais aussi les espaces publics, commerciaux et de loisirs.
Que recouvre, en fin de compte, la « gentrification »? À la fois un processus et une politique, l’un entraînant ou encourageant l’autre, d’élitisation du « droit à la ville » au profit de la classe dirigeante et d’une partie de la nouvelle alliée, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui ne fait que parachever la dépossession urbaine des classes populaires.

Notes
[1] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Seuil, 1999.
[2] Anne Clerval, compte-rendu de David Brooks, Les Bobos. Les bourgeois bohèmes, mis en ligne le 17 mars 2005 sur Cybergeo, modifié le 12 décembre 2006.
[3] Christophe Guilly, « La nouvelle géographie sociale à l’assaut de la carte électorale », Cevipof, 2002.
[4] Jean-Pierre Garnier, La Brique, n° 16, juillet-août, 2007.
[5] David Harvey, « The right to the city », New Left Review, september-october 2008, n° 53.

Agone 2010.