Monique Jutrin – Benjamin Fondane, philosophe et écrivain (2006)

Benjamin Fondane, philosophe et écrivain (Jassy [Roumanie], 14 novembre 1898 – Auschwitz, 2 ou 3 octobre 1944)

Né en Moldavie, Benjamin Wechsler était le fils d’Isaac Wechsler, commerçant originaire de Hertza (Bucovine) et d’Adela Schwartzfeld. La famille Schwartzfeld comptait d’éminents intellectuels qui jouèrent un rôle décisif dans la vie communautaire juive. Benjamin Schwartzfeld, le père d’Adela Schwartzfeld, fut un poète de langue hébraïque qui fonda les premières écoles juives modernes en Moldavie ; ses fils, Élias (1855-1915) et Moses (1857-1943) furent des historiographes du judaïsme roumain. C’est dans cette atmosphère de renaissance culturelle juive que le jeune Benjamin grandit. Écrivain précoce, il prit pour faire son entrée en littérature le nom de Benjamin Fundoianu, d’après celui d’une terre affermée par son grand-père paternel, Fundoaia, laissant une œuvre considérable en langue roumaine. Aujourd’hui il est considéré en Roumanie comme un poète moderne important et un brillant essayiste.
Dès 1912, B. Fundoianu collabora à la presse littéraire, roumaine et juive. Durant son adolescence il fut marqué par trois personnalités juives : les poètes Jacob Groper et A. Steuerman-Rodion, ainsi que l’idéologue sioniste A. L. Zissu. En 1915-1916 il publia régulièrement dans la revue d’orientation sioniste Hatikvah des poèmes d’inspiration biblique et des traductions de poèmes yiddisch. Il collabora ensuite aux revues Lumea evree et Hasmonaea. En 1919 il rejoignit à Bucarest A. L. Zissu qui venait de créer le quotidien « national-sioniste » Mântuirea (Le Salut). Fundoianu, pour qui la Palestine restait un territoire plus mythique que réel, se méfiait du modèle socialiste pour un futur État juif. Une série de douze essais intitulés Judaïsme et Hellénisme (1919) constitue sa première étude philosophique importante. À partir de L’Esprit du judaïsme de Martin Buber, le jeune essayiste propose une réflexion sur deux modalités de pensées opposées, telles qu’elles s’expriment en philosophie, en morale et dans l’art. Il est attiré par la mystique de la Kabbale, qu’il considère comme une alternative à la connaissance rationnelle.
Fasciné par le rayonnement de la culture française et persuadé qu’il ne pourra s’épanouir pleinement dans le cadre de la littérature roumaine, B. Fundoianu quitta la Roumanie à la fin de 1923 pour s’installer à Paris, où il devint Benjamin Fondane. Dès son arrivée à Paris, il se mit à écrire en français. En 1933 paraissent simultanément son essai, fort remarqué, Rimbaud le voyou et son poème Ulysse ; en 1936, La Conscience malheureuse, recueil d’articles philosophiques consacrés à Bergson, Chestov, Heidegger, Husserl, Nietzsche etc. ; en 1937, le poème Titanic et en 1938 son Faux Traité d’esthétique, qui contient une vive critique du surréalisme. Malgré les espoirs qu’il avait mis en lui, Fondane n’a jamais rallié ce courant, à qui il reproche de vouloir « explorer rationnellement l’irrationnel ». Notons sa collaboration à diverses revues, littéraires et philosophiques, dont Les Cahiers du Sud où il tint une chronique : « La philosophie vivante ». Il fut parmi les premiers à voir clair en Céline et en Heidegger.
La rencontre vers 1927 du philosophe russe Léon Chestov (Lev Itzhak Schwarzmann) fut décisive, infléchissant sa vie et son œuvre. Philosophe existentiel appartenant à une lignée de philosophes non-systématiques, Chestov s’est attaqué à la théorie de la connaissance. Pour Chestov, il n’est point de paix possible entre la raison et la foi, entre Athènes et Jérusalem. La pensée existentielle commence là où se termine la pensée rationnelle, au lieu où surgit le désespoir devant le Mal, qui ne doit pas être accepté comme une nécessité. Pour lui, la pensée existentielle a ses sources dans la Bible, dans la foi d’Abraham, dans les cris de Job. Sans être « croyant » ni pratiquant, Chestov exige un Dieu créateur et tout-puissant. De même, le judaïsme de Fondane n’est ni une pratique ni une observance : c’est une exigence spirituelle, une force d’« irrésignation ». « Si le Juif, seul dans l’Antiquité, a témoigné de la présence effective de Dieu, du moins pourrait-il, dans le monde moderne, et contre le monde moderne, être seul à témoigner, de l’absence de Dieu » (« Chestov à la recherche du judaïsme perdu”, Revue juive de Genève, mai 1936).
Ayant obtenu la nationalité française en 1938, Fondane est mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il s’évade ; repris, il est relâché pour raisons de santé et retrouve à Paris sa femme, Geneviève Tissier, et sa sœur aînée, Line, qui vivait avec eux. Fondane ne changea pas de domicile, malgré les exhortations de sa femme et de ses amis. La période de la guerre fut très féconde ; Fondane travaille énormément, écrivant Baudelaire et l’expérience du gouffre, resté inachevé ; en même temps il met en chantier L’Être et la connaissance, trois essais sur Chestov, Lévy-Bruhl et Lupasco, ainsi que le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire, son testament philosophique. D’autre part, il ne cesse de remanier son poème Ulysse. La figure du voyageur s’éclaire de manière tragique à la lueur des événements, par une identification croissante avec le destin de son peuple. Plus proche de l’Ulysse tragique de Dante que de l’homme sage et mesuré de l’Odyssée, l’« Ulysse juif » de Fondane ne se confond ni avec le premier ni avec le second : il se révolte contre un destin imposé, réclamant un sens et un lieu, se situant dans l’Histoire et contre l’Histoire. L’Exode, sous-titré Sur les fleuves de Babylone, est un long poème dramatique fortement marqué par la Bible et les Psaumes ; sa « Préface en prose » est souvent citée : « Souvenez-vous seulement que j’étais innocent / et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là, / j’avais eu moi aussi, un visage marqué / par la colère, par la pitié et la joie, / un visage d’homme tout simplement. »
Fondane fut arrêté en même temps que sa sœur Line, à la suite d’une dénonciation, le 7 mars 1944. Sa femme réussit à obtenir sa libération en tant qu’époux d’une aryenne, mais ne put obtenir la libération de sa belle-sœur. Fondane refusa d’être libéré sans elle. Sa dernière lettre de Drancy contenait son testament : des indications précises pour la publication de son œuvre. Le 30 mai 1944, il fut déporté vers Auschwitz, et assassiné dans la chambre à gaz le 2 ou le 3 octobre 1944.
“Nous verrons bien vers 1980”, écrivait-il en 1943. C’est en effet à partir de 1980 que son œuvre, rééditée, fut rendue accessible au grand public.

Monique Jutrin

Œuvres de B. Fondane
En français : Trois scenarii : ciné-poèmes, Bruxelles, Documents internationaux de l’Esprit Nouveau, 1928 ; Ulysse, Bruxelles, Cahiers du Journal des Poètes, 1933 ; Rimbaud le voyou, Denoël, 1933 (rééd. Plasma, 1980, et Complexe, 1989) ; La Conscience malheureuse, Denoël, 1936 (rééd. Plasma, 1979) ; Titanic, Cahiers du Journal des Poètes, 1937 ; Faux traité d’esthétique, Denoël,1938 (rééd. Plasma, 1980, rééd. Paris-Méditerranée, 1998) ; Baudelaire et l’expérience du gouffre, Seghers, 1947 (rééd. Complexe, 1994) ; Le Mal des fantômes, Plasma, 1980 (rééd. Paris-Méditerranée, 1996) ; Rencontres avec Léon Chestov, Plasma, 1982 ; Écrits pour le cinéma, Plasma, 1984 ; Le Festin de Balthazar, Arcane 17, 1985 ; Le Lundi existentiel et le dimanche de l’histoire, Éditions du Rocher, 1989 ; Au seuil de l’Inde, Fata Morgana, 1994 ; Brancusi, Fata Morgana, 1995 ; Le Voyageur n’a pas fini de voyager, Paris-Méditerranée, 1996 ; L’Écrivain devant la révolution, Paris-Méditerranée,1997 ; Essai sur Lupasco, Paris-Méditerranée, 1998 ; Petre Raileanu et Michel Carassou (dir.), Fundoianu/Fondane et l’Avant-garde, coédition : Bucarest, Fondation Culturelle Roumaine ; Paris, Éditions Paris-Méditerranée, 1999 ; Images et Livres de France, Paris-Méditerranée, 2002. Traduit du roumain par Odile Serre. Introduction de Monique Jutrin.
En roumain : Tǎgǎduinta lui Petru, Jassy, Chemarea, 1918 ; Imagini şi cǎrti di Franţa, Bucarest, Socec, 1922 ; Privelişti, Bucarest, Culturǎ nationalǎ, 1930 ; Iudaism şi elenism, Bucarest, Hasefer, 1999. Textes édités par Léon Volovici et Remus Zastroiu.

Sources
Correspondance Fondane-Maritain, Paris-Méditerranée, 1997 ; Benjamin Fondane et les Cahiers du Sud. Correspondance, Éd de la Fondation culturelle roumaine, 1998 ; Monique Jutrin, Benjamin Fondane ou le périple d’Ulysse, Paris, Nizet, 1989 ; Olivier Salazar-Ferrer, Benjamin Fondane, Paris, Oxus, 2004 ; Pour une bibliographie plus détaillée, consulter les Cahiers Benjamin Fondane ainsi que le site internet www.fondane.org.

Archives Juives 2/2006 (Volume 39), pp. 125-127.


1 Antwort auf „Monique Jutrin – Benjamin Fondane, philosophe et écrivain (2006)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 16. September 2010 um 10:58 Uhr
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