Raymond Henry – Jeunesse contemporaine. Schluckebier de Georg Glaser (1933)

La misère physique, la détresse morale, l’anarchie intellectuelle des jeunes Allemands, ou, du moins, de beaucoup d’entre eux ont déjà fourni la matière de plusieurs œuvres littéraires : une pièce de Lampel : Révolte dans la maison de correction, et deux livres de « choses vues » : Jeunesse trompée, de M. Albert Lamm et Jeunesse sur la grand’route, de M. Ernst Haffner. Il vient de s’y joindre un livre de M. Georg Glaser, Schluckebier, qui est un document remarquable et poignant.
En nous présentant son héros Schluekebier, M. Glaser veut nous représenter une destinée typique. Schluckebier est né pendant la guerre, dans un milieu pauvre de petits bourgeois, et, après quelques écarts de jeunesse sans importance, il s’enfuit pour se soustraire à la rude autorité paternelle. Alors commence une carrière dont les diverses étapes se succèdent suivant une implacable logique. Schluckebier, dont les seuls amis pont des adolescents aussi abandonnés et pauvres que lui, est d’abord embauché dans une usine où les ouvriers semblent être particulièrement maltraités. Le personnel finit par se soulever et le résultat le plus clair est que Schluckebier est mis à la porte avec beaucoup d’autres camarades et se trouve sans travail. D’après ce que nous raconte l’auteur, Schluckebier a, dès ce moment, une assez nette conscience de sa situation. La contrainte des événements dont il est le produit le pousse à résister aux idées admises et officielles et à percer à jour les commandements des professeurs et des prêtres. Sa critique de la société devient de plus en plus profonde et amère, à mesure qu’il se rend compte davantage d’être enfermé dans une existence sans issue. Toutes les démarches aux offices de placement sont vaines, et il a grand faim. Aussi, en Schluckebier, s’amasse-t-il une énorme quantité de haine qui conduit l’adolescent à des actes de rébellion. Le résultat, c’est la prison, puis la maison de correction, qu’on appelle en allemand « maison d’éducation » et où des maîtres mal payés, et encore plus mal instruits, règnent par le fouet. Ce système barbare d’éducation suscite une révolte des jeunes gens maltraités, révolte que l’auteur présente comme un cas de légitime défense et qui se termine par une orgie désespérée. A la fin, Schluckebier le rebelle est frappé à mort par la balle d’un policier.
Cette histoire d’une triste jeunesse n’est pas simplement racontée comme un reportage, mais présentée comme un roman, Il vaut la peine de la considérer en dehors de son contenu : car le livre trahit un talent de conteur d’autant plus étonnant que l’auteur, âgé de 21 ans, est, d’après les données consignées dans la préface, un pupille de l’Assistance publique allemande. Cette origine fait que l’ouvrage est doublement curieux (si toutefois Schluckebier n’a pas été revu, corrigé et remis en forme).
Sans doute, M, Glaser prend exemple de certains écrivains, dont l’influence se fait sentir sur son style. Mais il surprend par un usage infiniment habile de l’argot et par de brèves descriptions où il n’y a pas un mot de trop, et par des détails de composition fort adroits.
Seulement, ce qu’on pourrait reprocher à l’auteur, c’est d’avoir nui à la force de sa démonstration en lui donnant la forme d’un roman. M. Glaser sort de l’Assistance publique, et, sans doute, a-t-il lui-même souffert de la plupart des événements qu’il ra conte : d’autant plus devait-il s’attacher à reproduire la vérité toute nue, sans y joindre aucune affabulation, et à titre purement documentaire. Le sujet poussait impérieusement à un reportage. En préférant la forme du roman au simple récit objectif, l’auteur affaiblit précisément ce caractère de fait qui aurait donné au livre sa véritable force. Les scènes de la maison de correction sont-elles des réalités, ou bien des souvenirs déformés et stylisé ? On ne sait plus. Le lecteur est partagé entre la sympathie directe et le sentiment d’avoir affaire à une œuvre d’art fabriquée avec adresse. Rien, cependant, dans le cas présent, n’aurait été plus nécessaire que de subordonner l’élément esthétique à la véridique simplicité, puisque le livre, dans l’esprit de son auteur a pour but d’alerter l’opinion publique, de la faire réfléchir sur la situation de milliers et de milliers de jeunes Allemands. M. Glaser essaie bien d’éveiller l’indignation par des moyens d’artiste, mais, en dépit du talent dont il fait preuve, il y réussit moins que s’il laissait parler les faits tout simplement.
Schluckebier n’en reste pas moins une oeuvre intéressante et surtout caractéristique d’une époque. Ce n’est pas par hasard que Lampel, Lamm, Haffner, Glaser et plusieurs autres se rencontrent en même temps pour raconter, sous des formes littéraires diverses, les mêmes aventures, la même inquiétude, le même désespoir.

(L’Européen, 10 février 1933)


1 Antwort auf „Raymond Henry – Jeunesse contemporaine. Schluckebier de Georg Glaser (1933)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 16. September 2010 um 10:57 Uhr
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