Jean-Luc Porquet – Quand un ami s’en va. Jaime Semprun. (2010)

PARFOIS, il fait très froid en plein été. C’est qu’un ami est parti. Jaime Semprun était tout sauf un pipole. Quand les « news » dressaient la liste des intellectuels qui comptent, il n’en était jamais. Et s’en fichait bien. Jamais il n’acceptait d’aller sur les plateaux télé, ni même à la radio, pour parler de ses livres, ce qu’il écrivait, ce qu’il éditait. Jamais de pub. Jamais de compromis. La maison d’édition qu’il animait, L’Encyclopédie des nuisances, ne publiait que deux ou trois ouvrages par an. Du trié sur le volet. Du longuement mûri, travaillé. Texte au cordeau, maquette impeccable, couverture d’une parfaite sobriété, le tout imprimé dans l’une des dernières imprimeries en France utilisant encore linotype et caractères en plomb. De la belle ouvrage.
Jaime Semprun était de ceux qui disent non. Qui sont contre. Pour qui la critique sociale est une nécessité vitale. De l’aventure situationniste menée dans les années 60 par Guy Debord et sa bande, et dont on sait qu’elle fut alors la seule à conduire une pensée radicale, novatrice, tranchante, « L’Encyclopédie », d’abord revue plus maison d’édition, fût le seul surgeon vivace : là s’entêtèrent quelques esprits libres à mener une critique foudroyante de la société industrielle et de ses mécanismes, et de ses pseudo-évidences. On n’arrête pas le « progrès » ? Jaime et ses amis l’analysaient, perçaient son bluff, s’inscrivaient contre le nucléarisme, contre le TGV et son despotisme de la vitesse, contre la Très Grande Bibliothèque, contre les éoliennes, etc. Et argumentaient. Dans le camp d’en face, rien d’autre qu’une pensée magique (« Le progrès, c’est forcément bien ») et l’increvable mystique de la croissance. Chez eux, l’exercice de la raison, le déboulonnage des idoles, la volonté d’en finir avec la fausse conscience généralisée.
En une vingtaine d’années, quel catalogue ! Les quatre tomes magnifiques des essais, articles et lettres de George Orwell, aujourd’hui encore indépassables et indispensables. L’obsolescence de l’homme, l’œuvre majeure du philosophe Günther Anders, auteur que tous les éditeurs s’arrachent aujourd’hui. « La vie sur terre », de Baudoin de Baudinat, que tous les éditeurs s’arracheront demain. Les ouvrages lumineux de Mandosio décortiquant Foucault ou le situationnisme. La réédition du prophétique Jardin de Babylone de Bernard Charbonneau, alter ego de Jacques Ellul. Les livres écrits par René Riesel, complice de longue date de Jaime, sur le transgénique ou la « domestication de l’espèce humaine ». Celui qu’ils avaient écrit ensemble, au titre éloquent « Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable ». Son étude affairée de la novlangue contemporaine. Ses Dialogues sur l’achèvement des temps modernes. Et on en oublie.
Semprun avait l’exécration généreuse. Et BHL, Sollers, les insurrectionnistes-qui-viennent, les citoyennistes, tous des jean-foutre à ses yeux. Sur une affichette récente, il s’était amusé à dresser la liste des auteurs à la mode que L’Encyclopédie des nuisances s’honorait de ne pas publier: Alain Badiou, Gorgio Agamben, Slavoj Zizek, Judith Butler, etc. En dehors, secret mais doué pour l’amitié, polémiste sans être sectaire, il était la rectitude même: irréductible.

Le Canard enchaîné, 11 août 2010.

(via DNDF)