Michael Seidman – Pour une histoire de la résistance ouvrière au travail. Paris et Barcelone pendant le Front populaire français et la Révolution espagnole, 1936-1938 (2001)

Contribution au débat sur le refus du travail. Une brochure d’Echanges et Mouvement publiée en 2001.

Introduction

L’étude de la rés­ist­ance ouvrière au tra­vail – l’absenté­isme, les retards, les simu­la­tions de mala­die, les vols, le sabo­tage, les ralen­tis­se­ments du tra­vail, l’indis­ci­pline et l’indiffér­ence – permet de mieux com­pren­dre deux évé­nements poli­ti­ques contem­po­rains : la révo­lution espa­gnole et le Front popu­laire français. Un examen atten­tif de la rés­ist­ance au tra­vail dans les usines de Paris et de Barcelone sous les gou­ver­ne­ments de Front popu­laire en France et tout au long de la révo­lution en Espagne fait appa­raître dans la vie de la classe ouvrière des cons­tan­tes essen­tiel­les. L’absenté­isme, l’indis­ci­pline, et autres mani­fes­ta­tions d’une aver­sion pour le tra­vail préex­istaient à la vic­toire du Front popu­laire en France et à l’écla­tement de la guerre et de la révo­lution en Espagne, mais il est intér­essant de noter que cette rés­ist­ance per­sista après la prise du pou­voir poli­ti­que et, à des niveaux différents, du pou­voir éco­no­mique, dans ces deux pays, par les partis et les syn­di­cats qui prét­endaient représ­enter la classe ouvrière. En effet, tant dans la situa­tion révo­luti­onn­aire que dans la situa­tion réf­orm­iste, les partis et syn­di­cats de gauche furent contraints de faire face à d’innom­bra­bles refus des ouvriers à tra­vailler.

La rés­ist­ance ouvrière au tra­vail au xxe siècle a été lar­ge­ment ignorée ou sous-estimée par les his­to­riens marxis­tes du tra­vail et les théo­riciens de la moder­ni­sa­tion – deux écoles de l’his­to­rio­gra­phie du tra­vail impor­tan­tes, sinon domi­nan­tes (1). Quoique opposées sur bon nombre de ques­tions, toutes deux par­ta­gent une vision pro­gres­siste de l’his­toire. La plu­part des marxis­tes considèrent la classe ouvrière comme acquérant gra­duel­le­ment une cons­cience de classe, allant de l’an sich (en soi) au für sich (pour soi), se cons­ti­tuant en classe pour soi et ayant pour but final d’expro­prier les moyens de pro­duc­tion ; les théo­riciens de la moder­ni­sa­tion, eux, envi­sa­gent les tra­vailleurs dans leur adap­ta­tion au rythme, à l’orga­ni­sa­tion et aux exi­gen­ces géné­rales de la société indus­trielle. Ni les marxis­tes ni les théo­riciens de la moder­ni­sa­tion n’ont suf­fi­sam­ment pris en compte les cons­tan­tes de la culture de la classe ouvrière que révèle sa rés­ist­ance opiniâtre au tra­vail. En fait, ces concep­tions pro­gres­sis­tes de l’his­toire de la classe ouvrière sont inca­pa­bles d’appréh­ender cor­rec­te­ment la per­ma­nence de l’absenté­isme, du sabo­tage et de l’indiffér­ence. Il n’est pas pos­si­ble non plus de reje­ter la rés­ist­ance ouvrière au tra­vail dans les deux situa­tions, l’une révo­luti­onn­aire, l’autre réf­orm­iste, du second tiers du xxe siècle en la trai­tant de « pri­mi­tive » ou d’exem­ple de « fausse cons­cience ». La per­sis­tance de mul­ti­ples formes de refus du tra­vail est cer­tai­ne­ment l’indice d’une rép­onse com­préh­en­sible aux dif­fi­cultés sans fin de la vie quo­ti­dienne des ouvriers, et d’un sain scep­ti­cisme vis-à-vis des solu­tions pro­posées tant par la gauche que par la droite.

La pre­mière partie de cet essai exa­mi­nera la situa­tion révo­luti­onn­aire à Barcelone. Elle cher­chera à mettre en évid­ence les diver­gen­ces de cons­cien­ces de classe entre les ouvriers mili­tants de gauche, voués corps et âme au dével­op­pement des forces pro­duc­ti­ves pen­dant la révo­lution espa­gnole, et le bien plus grand nombre de ceux non-mili­tants qui conti­nuèrent à rés­ister au tra­vail, sou­vent tout comme ils le fai­saient aupa­ra­vant. Différentes cons­cien­ces de classe s’affrontèrent ainsi durant la révo­lution espa­gnole. Mon propos n’est pas de définir quelle fut la forme de cons­cience de classe « la plus juste », mais de mon­trer com­ment la per­sis­tance de la rés­ist­ance au tra­vail a sapé les des­seins révo­luti­onn­aires des mili­tants et remis en ques­tion leur prét­ention à représ­enter la classe ouvrière.

La seconde partie de cet arti­cle ten­tera de dém­ontrer l’impor­tance de la rés­ist­ance au tra­vail pen­dant le Front popu­laire à Paris. De même qu’en Espagne, le refus du tra­vail était pro­fondément enra­ciné dans la culture de la classe ouvrière franç­aise et devait per­sis­ter, et même s’étendre, indép­end­amment des impor­tan­tes réf­ormes socia­les mises en œuvre par la coa­li­tion des partis et syn­di­cats de gauche qui com­po­saient le Front popu­laire. Tout comme, à Barcelone, les mem­bres des syn­di­cats et des partis qui appe­laient de leurs vœux une pro­duc­tion et une pro­duc­ti­vité accrues dans le but de mettre fin à la sta­gna­tion éco­no­mique, échouèrent à cause du refus d’un grand nombre d’ouvriers de tra­vailler avec zèle. Ici encore, des cons­cien­ces de classe de formes différ­entes entrèrent en conflit, et la ten­ta­tive réf­orm­iste du Front popu­laire, à l’instar de la révo­lution espa­gnole, en fut désunie et affai­blie.

En Espagne, la rés­ist­ance ouvrière au tra­vail a, bien sûr, une longue his­toire qui date d’avant la guerre civile et la révo­lution. Au XIXe siècle, les ouvriers cata­lans, comme les ouvriers français, étaient atta­chés à la tra­di­tion du dilluns sant (Saint-Lundi), un jour de congé offi­cieux pris sans auto­ri­sa­tion par beau­coup de tra­vailleurs en pro­lon­ge­ment de la trêve domi­ni­cale. Les conflits sur l’horaire de tra­vail se pour­sui­vi­rent au xxe siècle, y com­pris sous la seconde République. En 1932, par exem­ple, les ouvriers mani­festèrent leur volonté de ne pas tra­vailler le lundi 2 mai, parce que le 1er mai était tombé un diman­che. Plus impor­tant, il y avait une lutte inces­sante autour de la « récu­pération » des jours fériés de milieu de semaine, qui étaient sou­vent des jours de fête tra­di­tion­nels ; les ouvriers cata­lans, en grande majo­rité déchr­ist­ianisés et anti­clé­ricaux, per­sis­taient à les célébrer. En 1927, l’asso­cia­tion patro­nale (Fomento del Trabajo Nacional), sise à Barcelone, notait qu’en dépit de la loi les patrons qui ten­taient de forcer leurs employés à récupérer les jours fériés autres que le diman­che pou­vaient s’atten­dre à des trou­bles (2). Effectivement, il y eut au prin­temps et à l’été 1927, durant plu­sieurs jours, des grèves pour pro­tes­ter contre un projet de faire des jours de fête des jours ouvrés. En 1929, les ouvriers se bat­taient à nou­veau pour conser­ver leurs congés tra­di­tion­nels. Le conflit fut par­ti­cu­liè­rement dur dans la pro­vince de Barcelone, car « la pres­sion de la classe ouvrière a empêché la récu­pération des jours fériés tom­bant en semaine, ainsi que l’auto­rise la loi » (3). Les « ten­sions socia­les » ren­daient impos­si­ble toute récu­pération des jours fériés à Barcelone.

Les ouvriers bar­ce­lo­nais bataillèrent ferme pour une semaine de tra­vail plus courte ; cette ques­tion fut au cœur d’une mul­ti­tude de grèves durant la seconde République. A la fin de 1932 et au début de 1933, les menui­siers firent grève pen­dant trois mois pour la semaine de 44 heures. En 1933, les ouvriers de la cons­truc­tion de la CNT (Confederación Nacional del Trabajo) se mirent en grève pen­dant plus de trois mois pour la semaine de 40 heures, et à la fin août, ils obte­naient une semaine de 44 heures au lieu des 48 heures qu’ils devaient faire aupa­ra­vant. En octo­bre 1933, les ouvriers de l’eau, du gaz et de l’élect­ricité de la CNT et de l’UGT (Unión General de Trabajadores) obte­naient, sans la moin­dre grève, la semaine de 44 heures (4). Lorsque la semaine de tra­vail de 48 heures fut rétablie en novem­bre 1934, plu­sieurs grèves éclatèrent et les ouvriers quit­taient les usines après n’avoir tra­vaillé que 44 heures.

La rés­ist­ance ouvrière au tra­vail pen­dant la seconde République n’emprun­tait pas uni­que­ment les formes col­lec­ti­ves que sont les débra­yages et les grèves, mais aussi celles d’actions indi­vi­duel­les telles que par exem­ple l’absenté­isme, la simu­la­tion de mala­dies et l’indiffér­ence. En 1932, les indus­triels du tex­tile accu­saient leurs pro­pres contre­maîtres d’absen­ces non auto­risées (5). Le fleu­ron de l’indus­trie de la cons­truc­tion méca­nique, la Maquinista Terrestre y Marítima, signa­lait que lors de la cons­truc­tion d’un pont à Séville, les ouvriers se ren­daient eux-mêmes mala­des en se cou­pant inten­tion­nel­le­ment afin de tirer avan­tage des indem­nités mala­die ; ce qui, par contre­coup, pro­vo­qua l’exclu­sion de la Maquinista de sa com­pa­gnie d’assu­rance. D’une manière géné­rale, les employeurs cata­lans étaient opposés à un pro­gramme d’assu­rance acci­dent et d’indem­ni­sa­tions imposé par le gou­ver­ne­ment, parce qu’ils crai­gnaient que ce pro­gramme n’incite les ouvriers à faire traîner leurs mala­dies. Leur argu­ment était que l’expéri­ence des com­pa­gnies d’assu­rance confir­mait l’étendue de la fraude dans les déc­la­rations de mala­die, sans comp­ter les auto­mu­ti­la­tions (6). La res­sem­blance est frap­pante avec l’affir­ma­tion des indus­triels cata­lans, au temps du bienio negro* (1934-1935), années où la droite était au pou­voir, que les ouvriers fai­saient sou­vent montre d’« un désir mini­mal de tra­vailler ». Au cours de ces années 1930, les employeurs repoussèrent les deman­des conti­nuel­les de la CNT et de l’UGT de sup­pri­mer le tra­vail aux pièces.

Les mili­tants anar­cho-syn­di­ca­lis­tes de la CNT le sup­primèrent dans leurs col­lec­ti­vités quand la révo­lution éclata en rép­onse au pro­nun­cia­miento, mais pres­que imméd­ia­tement, les mili­tants anar­cho-syn­di­ca­lis­tes et marxis­tes, qui avaient pris le contrôle des usines, furent amenés à réagir contre la rés­ist­ance des ouvriers. Après la déf­aite de la rév­olte des généraux du 18 juillet 1936, dans les pre­miers jours de la révo­lution, la CNT adju­rait plu­sieurs fois les ouvriers de se remet­tre à l’ouvrage. Le 26 juillet, un com­mu­ni­qué dans le jour­nal de la CNT, Solidaridad Obrera, deman­dait que les chauf­feurs de bus jus­ti­fient de leur absence au tra­vail. Le 28 juillet, un autre arti­cle ordon­nait vigou­reu­se­ment à tous les ouvriers d’Hispano-Olivetti de retour­ner à leur poste et menaçait de sanc­tions ceux qui ne vien­draient pas tra­vailler sans raison vala­ble. Quoique le 30 juillet, le même jour­nal eût déclaré que le tra­vail avait repris dans la plu­part des entre­pri­ses de Barcelone, le 4 août, il lançait encore un appel à l’« auto­dis­ci­pline ». Le len­de­main, le syn­di­cat des coif­feurs por­tait « à la connais­sance de ses adhérents qu’ils avaient l’obli­ga­tion » de tra­vailler 40 heures par semaine et fai­sait savoir qu’il ne tolé­rerait pas une réd­uction de la journée de tra­vail.

Cette aver­sion pour le tra­vail posa, dès le début de la révo­lution, un pro­blème aux mili­tants syn­di­ca­lis­tes qui géraient les usines et ate­liers à Barcelone, et il leur fallut bien s’en occu­per. Incontestablement, cette rés­ist­ance au tra­vail contre­di­sait la théorie anar­cho-syn­di­ca­liste de l’auto­ges­tion qui appe­lait les ouvriers à s’impli­quer acti­ve­ment, et à contrôler leur lieu de tra­vail, avec l’avè­nement de la révo­lution. Autrement dit, les acti­vis­tes anar­cho-syn­di­ca­lis­tes et marxis­tes deman­daient aux tra­vailleurs de Barcelone d’assu­mer avec entrain leur rôle d’ouvriers. Mais ces der­niers ne cédaient pas aux exi­gen­ces des mili­tants syn­di­caux, qui se plai­gnaient entre autres du manque de par­ti­ci­pa­tion aux assem­blées d’usine et du non-paie­ment des coti­sa­tions syn­di­ca­les, et dép­loraient que la seule façon de faire assis­ter les ouvriers aux assem­blées étaient de tenir celles-ci pen­dant les heures de tra­vail, donc au dét­riment de la pro­duc­tion. C’est ainsi, par exem­ple, que la col­lec­ti­vité Construcciones Mecánicas modi­fia ses pro­jets de convo­quer les assem­blées le diman­che, étant donné que « per­sonne n’y vien­drait », et choi­sit le jeudi à la place (7). Dans Barcelone révo­luti­onn­aire, les ouvriers se mon­traient par­fois hos­ti­les à par­ti­ci­per à la démoc­ratie ouvrière.

Selon les pro­pres chif­fres de la CNT (à uti­li­ser avec pru­dence), elle ne représ­entait en mai 1936 que 30 % des ouvriers indus­triels cata­lans (en baisse par rap­port aux 60 % de 1931). Par conséquent, les « dizai­nes de mil­liers » d’ouvriers censés avoir peu de « cons­cience de classe » entraient dans les syn­di­cats pour y trou­ver une pro­tec­tion sociale et un emploi stable (8). H. Rüdiger, un délégué de l’AIT (Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs) à Barcelone, écrivait, en juin 1937, qu’avant la révo­lution la CNT comp­tait seu­le­ment de 150 000 à 175 000 mem­bres en Catalogne. Dans le mois qui suivit l’écla­tement de la guerre civile, le nombre d’adhérents cata­lans à la CNT attei­gnit d’un bond qua­si­ment le mil­lion. Rüdiger en concluait : Les quatre cin­quièmes sont donc des nou­veaux venus. Une grande partie d’entre eux ne peu­vent pas être comptés comme des révo­luti­onn­aires. Je pour­rais vous citer n’importe quel syn­di­cat en exem­ple. Beaucoup de ces nou­veaux mem­bres pour­raient tout aussi bien être à l’UGT (9).

Les mili­tants syn­di­ca­lis­tes s’efforçaient d’exau­cer cer­tai­nes atten­tes de leur base. Comme on l’a vu, le syn­di­cat CNT de l’indus­trie tex­tile et ves­ti­men­taire satis­fit, au com­men­ce­ment de la révo­lution, à une reven­di­ca­tion qu’il avançait depuis des années en sup­pri­mant les inci­ta­tions à la pro­duc­tion, en par­ti­cu­lier le tra­vail aux pièces, selon lui « cause prin­ci­pale des condi­tions misé­rables » des ouvriers. Néanmoins, à cause de la faible pro­duc­ti­vité et de l’indiffér­ence des ouvriers, la sup­pres­sion du tra­vail aux pièces devint rapi­de­ment l’objet des atta­ques du syn­di­cat lui-même : Dans les bran­ches indus­triel­les regroupées dans notre syn­di­cat [CNT], et où pré­valait en grande partie avant le 19 juillet le tra­vail aux pièces, la pro­duc­tion a lar­ge­ment décliné main­te­nant qu’il y a un salaire heb­do­ma­daire fixe (…). Avec tout cela, nous ne pou­vons pas donner à notre éco­nomie une base ferme, c’est pour­quoi nous espérons que tous les tra­vailleurs (…) feront extrê­mement atten­tion à tirer le meilleur parti des outils de tra­vail et des matières pre­mières, et qu’ils four­ni­ront le ren­de­ment maxi­mum (10).

Les pro­blèmes au sujet du tra­vail aux pièces ont per­duré dans l’indus­trie de l’habille­ment tout au long de la révo­lution. La col­lec­ti­vité de la confec­tion F. Vehils Vidals, avec plus de 450 ouvriers, qui fabri­quait et ven­dait des che­mi­ses et des lai­na­ges, imposa, dès février 1937, un système élaboré de primes pour sti­mu­ler son per­son­nel. En 1938, le tra­vail aux pièces fut réint­roduit dans les ate­liers de fabri­ca­tion de chaus­su­res réc­emment regroupés, et un cor­don­nier, membre du syn­di­cat CNT du tex­tile, pro­testa contre cette réint­rod­uction en menaçant d’arrêter le tra­vail. En mai 1938, les ouvriers des che­mins de fer de Barcelone se virent noti­fier le rétabl­is­sement quasi total du tra­vail aux pièces :

Il faut obéir aux ordres des chefs et les exé­cuter.

Lors de la fixa­tion des tarifs, il faudra partir du prin­cipe qu’ils soient équi­tables (…) [et] per­met­tent d’obte­nir un salaire aux pièces rai­son­na­ble. N’oublions pas la règle de base qui est de tra­vailler en commun et de ne pas cher­cher à tri­cher entre nous ni avec son chef. Un compte rendu détaillé du tra­vail accom­pli (…) devra être présenté tous les mois à la date qui convien­dra dans chaque sec­teur, accom­pa­gné d’un rap­port suc­cinct sur les rés­ultats obte­nus et les com­pa­rant avec ceux des mois pré­cédents, jus­ti­fiant les ren­de­ments et les varia­tions observées dans le tra­vail (11).

En août 1937, le Conseil tech­nico-admi­nis­tra­tif du syn­di­cat CNT du bâtiment pro­po­sait une révision des théories anar­cho-syn­di­ca­lis­tes sur les salai­res. Pour le Conseil, le dilemme était le sui­vant : ou bien il res­tau­rait la dis­ci­pline du tra­vail et abo­lis­sait le salaire unique, ou il cou­rait au dés­astre. Le Conseil cons­ta­tait des « influen­ces bour­geoi­ses » au sein de la classe ouvrière et appe­lait à rétablir les gra­ti­fi­ca­tions pour les tech­ni­ciens et l’enca­dre­ment. Il recom­man­dait en outre de ne se char­ger que des « tâches ren­ta­bles » ; il fal­lait contrôler le tra­vail, les « masses devaient être réé­duquées mora­le­ment », et l’ouvrage rémunéré en fonc­tion de l’effort et de la qua­lité. En juillet 1937, une déc­la­ration com­mune de la Agrupación Colectiva de la Construcción CNT-UGT de Barcelone admet­tait que la paye devait dép­endre de la pro­duc­tion. Les spéc­ial­istes de chaque sec­tion fixe­raient une « éch­elle de ren­de­ment mini­mum » :

Tout cama­rade qui ne réa­li­sera pas ce mini­mum dét­erminé par la sec­tion à laquelle il appar­tient sera sanc­tionné, et pourra même être exclu s’il réci­dive.

Le rap­port CNT-UGT recom­man­dait l’affi­chage de cour­bes de ren­de­ment, en plus des textes de pro­pa­gande, afin de sti­mu­ler le moral et d’accroître la pro­duc­ti­vité ; tout en sou­li­gnant que les ouvriers de la cons­truc­tion fai­saient sou­vent traîner les choses de crainte de se retrou­ver au chômage une fois un chan­tier fini. Tant en public qu’en privé, les marxis­tes de l’UGT pré­co­nisaient que le salaire soit lié au ren­de­ment et que des sanc­tions soient imposées aux contre­ve­nants. Le 1er février 1938, l’UGT disait à ces mem­bres de taire toute reven­di­ca­tion en ces temps de guerre, et les exhor­tait à tra­vailler plus. Néanmoins, le syn­di­cat UGT des maçons signa­lait le 20 novem­bre 1937 qu’un conflit sala­rial dans la Agrupación Colectiva avait entraîné des arrêts de tra­vail, et même des actes de sabo­tage. Il notait aussi que cer­tains ouvriers ne vou­laient pas tra­vailler parce qu’ils ne rece­vaient pas 100 pese­tas par semaine, et qua­li­fiait l’atti­tude de ces ouvriers de « dés­astr­euse et hors de propos en ce moment » (12). Le 15 déc­embre 1937, il infor­mait que les ouvriers les moins payés exi­geaient une éga­li­sation des salai­res et qu’il était en pour­par­lers avec la CNT en vue de fixer des normes de pro­duc­tion minima. En jan­vier 1938, le syn­di­cat UGT du bâtiment fai­sait savoir dans un rap­port que le pré­sident de la Agrupación Colectiva de la Construcción CNT vou­lait condi­tion­ner une pro­po­si­tion d’aug­men­ta­tion de salaire à une amél­io­ration de la dis­ci­pline chez les ouvriers.

Confrontés à de nom­breu­ses reven­di­ca­tions sala­ria­les, les syn­di­cats adoptèrent des tac­ti­ques différ­entes pour accroître la pro­duc­ti­vité et cher­chèrent à assu­jet­tir la paye à la pro­duc­tion. Lorsqu’on aug­men­tait les salai­res dans des entre­pri­ses col­lec­ti­visées ou contrôlées par les syn­di­cats, on exi­geait dans le même temps une aug­men­ta­tion cor­res­pon­dante du ren­de­ment. En juillet 1937, le syn­di­cat CNT des ouvriers du plomb deman­dait que les salai­res fus­sent liés à la pro­duc­tion. Le 11 jan­vier 1938, le syn­di­cat CNT de la cons­truc­tion mét­al­lique déc­larait que les aug­men­ta­tions de salaire devaient s’accom­pa­gner d’un allon­ge­ment de l’horaire de tra­vail. La petite entre­prise de fabri­ca­tion de vêtements J. Lanau, avec ses trente ouvriers, se trou­vait elle aussi dans une situa­tion ana­lo­gue. Selon un rap­port de son comp­ta­ble de novem­bre 1937, le per­son­nel, en majo­rité féminin, était assuré pour les acci­dents, les mala­dies et les gros­ses­ses. Les ouvrières, écrivait-il, entre­te­naient de bonnes rela­tions avec le pro­priét­aire et dis­po­saient d’un comité de contrôle com­posé de deux représ­entants de la CNT et d’un de l’UGT. Néanmoins, la pro­duc­tion avait baissé de 20 %, et le comp­ta­ble recom­man­dait, pour régler ce pro­blème, d’établir des « quotas de pro­duc­tion bien définis » à l’ate­lier et dans les ventes.

Conflits sala­riaux et liti­ges sur le tra­vail aux pièces étaient loin d’être les seules mani­fes­ta­tions du méc­ont­en­tement ouvrier ; les syn­di­cats, tout comme les employeurs avant la révo­lution, durent aussi faire face à de gros pro­blèmes concer­nant les horai­res de tra­vail. Pendant la révo­lution, la classe ouvrière cata­lane, en grande majo­rité indiffér­ente en matière de reli­gion, conti­nuait à res­pec­ter les jours de congés reli­gieux tra­di­tion­nels qui tom­baient en milieu de semaine. La presse anar­cho-syn­di­ca­liste et com­mu­niste cri­ti­quait sou­vent la déf­ense indéf­ec­tible de ces tra­di­tions par les ouvriers, dont il sem­blait, comme on l’a vu, qu’elles étaient pro­fondément enra­cinées dans la culture de la classe ouvrière espa­gnole. En déc­embre 1936, Síntesis, la publi­ca­tion de la col­lec­ti­vité CNT-UGT Cros, et en jan­vier 1938, Solidaridad Obrera, fai­saient savoir que les congés reli­gieux tra­di­tion­nels ne pou­vaient pas servir d’excuse pour ne pas se prés­enter au tra­vail. En fait, l’obser­vance des congés reli­gieux tom­bant un jour ouvré (aucun obser­va­teur n’a jamais noté une par­ti­ci­pa­tion impor­tante des ouvriers de Barcelone aux messes domi­ni­ca­les), parallè­lement à l’absenté­isme et aux retards, expri­mait un désir cons­tant d’éch­apper à l’usine, qu’elle fût ratio­na­lisée ou démoc­ra­tique.

Les luttes à propos de l’horaire de tra­vail et des congés n’étaient pas rares. En novem­bre 1937, un cer­tain nombre de che­mi­nots refusèrent de tra­vailler les same­dis après-midi et s’attirèrent un blâme de l’UGT pour indis­ci­pline. Le Comité cen­tral de contrôle ouvrier du gaz et de l’élect­ricité réc­lama la liste de ceux qui avaient quitté leur poste le jour du nouvel an 1937 afin que des sanc­tions puis­sent être prises à leur encontre (13). Le 4 octo­bre 1937, lors d’une réunion extra­or­di­naire du Conseil général du gaz et de l’élect­ricité, des représ­entants de la CNT reconnu­rent que cer­tains de ses mem­bres ne res­pec­taient pas l’horaire de tra­vail ; alors qu’un délégué UGT lui deman­dait si la Confédération était en mesure de l’impo­ser, l’un des représ­entants de la CNT rép­ondait :

J’ai bien peur que non. Ils [les ouvriers réfr­act­aires] se com­por­te­ront tou­jours de la même façon, et ne vou­dront jamais tran­si­ger (…). C’est inu­tile d’essayer de faire quel­que chose alors qu’ils ont montré qu’ils se fichaient des accords et des ins­truc­tions émanant du comité du bâtiment, des com­mis­sions de sec­tion, etc. Ils n’y accor­dent aucune atten­tion, que les ordres vien­nent d’un syn­di­cat [anar­cho-syn­di­ca­liste] ou de l’autre [marxiste].

Dans de nom­breu­ses bran­ches d’indus­trie les cama­ra­des étaient sou­vent « mala­des ». En février 1937, le syn­di­cat CNT de la mét­all­urgie déc­larait sans amba­ges que cer­tains ouvriers abu­saient des acci­dents du tra­vail. En déc­embre 1936, un mili­tant impor­tant du syn­di­cat des ouvriers du plomb se plai­gnait des « irré­gu­larités com­mi­ses dans qua­si­ment tous les ate­liers par rap­port aux mala­dies et aux horai­res [de tra­vail] ». En jan­vier 1937, un autre ouvrier du plomb notait « du relâche­ment » dans plu­sieurs ate­liers :

Il y a beau­coup d’ouvriers qui s’absen­tent une journée ou une demi-journée par conve­nance per­son­nelle, et non parce qu’ils sont mala­des (14).

La com­mis­sion tech­ni­que CNT des maçons attira l’atten­tion sur le cas d’un ouvrier qui, ayant un cer­ti­fi­cat médical d’« épil­ep­tique », fut sur­pris en train de jar­di­ner lors d’une visite des mem­bres de la com­mis­sion (15).

On signa­lait des vols dans les ate­liers et les col­lec­ti­vités. Le syn­di­cat CNT des métaux non fer­reux affirma qu’un cama­rade tra­vaillant dans une usine contrôlée par la CNT avait emporté des outils lors de son départ à l’armée. En déc­embre 1936, la sec­tion des méca­niciens de la fameuse colonne Durruti avi­sait le syn­di­cat CNT de la mét­all­urgie qu’un cama­rade était parti avec des outils « sans doute sans y prêter atten­tion », et deman­dait que le syn­di­cat lui fasse res­ti­tuer l’outillage man­quant le plus rapi­de­ment pos­si­ble. Le syn­di­cat CNT des cor­don­niers fit lui aussi état de vols. Et cer­tains mili­tants et offi­ciels des col­lec­ti­vités furent même accusés de déto­ur­nements et d’abus de fonds (16).

Confrontés au sabo­tage, au vol, à l’absenté­isme, aux retards, aux mala­dies simulées et autres formes de rés­ist­ance de la classe ouvrière au tra­vail et au lieu de tra­vail, les syn­di­cats et les col­lec­ti­vités coopé­rèrent pour établir des règles et règ­lements stricts équi­valents aux contrôles des entre­pri­ses capi­ta­lis­tes, ou les sur­pas­sant. Le 18 juin 1938, les délégués CNT et UGT de la col­lec­ti­vité Gonzalo Coprons y Prat, qui fabri­quait des uni­for­mes mili­tai­res, fai­saient part d’un sérieux déclin de la pro­duc­tion pour lequel il n’y avait pas d’« expli­ca­tion satis­fai­sante ». Les délégués des deux syn­di­cats appe­laient au res­pect des quotas de pro­duc­tion et de l’horaire de tra­vail, à un contrôle rigou­reux des absen­ces, et au « ren­for­ce­ment de l’auto­rité morale des tech­ni­ciens » (17). La col­lec­ti­vité de la confec­tion F. Vehils Vidals, qui avait mis en place un système com­plexe de sti­mu­lants pour ses 450 ouvriers, approu­vait le 5 mars 1938, lors d’une assem­blée géné­rale, un ensem­ble de règles assez sévères (18) : on nomma un ouvrier pour contrôler les retards et un trop grand nombre d’arrivées après l’heure entraînait une exclu­sion ; les cama­ra­des mala­des rece­vaient la visite d’un délégué du conseil de la col­lec­ti­vité, et s’ils n’étaient pas chez eux, ils étaient mis à l’amende ; il était inter­dit de quit­ter la col­lec­ti­vité durant les heures de tra­vail, et toute tâche effec­tuée à l’intérieur de la col­lec­ti­vité devait l’être dans l’intérêt de celle-ci, autre­ment dit, les pro­jets per­son­nels étaient bannis ; les cama­ra­des quit­tant les ate­liers avec des paquets étaient obligés de les prés­enter aux gardes chargés de la sur­veillance ; si un ouvrier était témoin d’un vol, d’une fraude ou de tout autre acte mal­honnête, il devait le signa­ler ou sinon en être tenu pour cores­pon­sa­ble ; les tech­ni­ciens étaient priés de faire un rap­port heb­do­ma­daire sur ce qui avait été réalisé ou non dans leurs sec­tions ; enfin, on ne tolé­rerait pas que les cama­ra­des per­tur­bent l’« ordre au sein de l’usine ni au-dehors », et tout ouvrier qui n’assis­tait pas aux assem­blées devait payer une amende.

D’autres col­lec­ti­vités de l’indus­trie ves­ti­men­taire publièrent un ensem­ble de règles simi­lai­res. En février 1938, le conseil CNT-UGT de Pantaleoni Germans ins­tau­rait un horaire de tra­vail inten­sif et des pénalités pour les retards. On nomma un cama­rade afin de contrôler les entrées et les sor­ties. Il fal­lait accep­ter les tâches impar­ties et les ins­truc­tions « sans dis­cu­ter » et les exé­cuter en temps voulu. Tout dép­la­cement à l’intérieur de l’usine était soumis à l’auto­ri­sa­tion du chef de sec­tion, et un dép­la­cement non auto­risé avait pour conséqu­ence une mise à pied et une rete­nue de salaire pou­vant aller de trois à huit jours. Aucun outil ne devait sortir de la col­lec­ti­vité sans auto­ri­sa­tion et une pér­iode pro­ba­toire d’un mois fut ins­ti­tuée pour tous les ouvriers. Le comité de contrôle CNT-UGT de l’entre­prise Rabat prévint que tout cama­rade absent au tra­vail, alors qu’il n’était pas malade, se ver­rait sup­pri­mer sa paye. Les ouvriers de cette entre­prise, en majo­rité des femmes, furent avisés que l’indis­ci­pline entraînait la perte de son tra­vail, dans une indus­trie, rap­pe­lons-le, où le taux de chômage était élevé. Tous les tra­vailleurs de Rabat étaient tenus d’assis­ter aux assem­blées sous peine d’amen­des. Seules les conver­sa­tions ayant trait au tra­vail étaient admi­ses durant les heures de tra­vail. D’autres col­lec­ti­vités, telles qu’Artgust qui avait demandé sans succès aux ouvriers d’aug­men­ter la pro­duc­tion, impo­saient à leur tour des règles pros­cri­vant les conver­sa­tions, les retards, et même de rece­voir des coups de télép­hone. En août 1938, en prés­ence de représ­entants de la CNT, de l’UGT et de la Generalitat de Catalogne, l’assem­blée ouvrière de la Casa A. Lanau pro­hi­bait les retards, les mala­dies simulées, et le fait de chan­ter durant le tra­vail. Les Magetzems Santeulàlia ins­pec­taient tous les paquets qui entraient et sor­taient de leur usine. Les syn­di­cats CNT et UGT de Badalona, un fau­bourg indus­triel de Barcelone, met­taient sur pied un contrôle des mala­des et conve­naient que les ouvriers devaient jus­ti­fier de leurs absen­ces­qui, se plai­gnaient-ils, étaient « incom­préh­en­sibles » et « abu­si­ves », puis­que la semaine de tra­vail avait été réd­uite à 24 heures (19).

Il sem­ble­rait que la sévérité de ces règles et règ­lements ait été une conséqu­ence de la dég­ra­dation de la pro­duc­tion et de la dis­ci­pline dans de nom­breu­ses entre­pri­ses tex­ti­le­set ves­ti­men­tai­res. Le 15 juin 1937, le comp­ta­ble de la Casa Mallafré CNT-UGT fit un rap­port sur les ate­liers de confec­tion. Selon lui, en conclu­sion, l’admi­nis­tra­tion de la col­lec­ti­vité était intègre et irrép­roc­hable, mais « la partie la plus déli­cate du pro­blème » res­tait la pro­duc­tion, or « dans la pro­duc­tion résid[ait] le secret de l’échec ou du succès indus­triel et com­mer­cial ». Si le ren­de­ment des ate­liers se main­te­nait aux niveaux extrê­mement bas d’aujourd’hui, pré­venait-il, l’entre­prise – qu’elle fût col­lec­ti­visée, sous contrôle syn­di­cal ou bien socia­lisée – ferait faillite. La pro­duc­tion actuelle ne cou­vrait même pas les dép­enses heb­do­ma­dai­res, et il fal­lait abso­lu­ment accroître le ren­de­ment si l’entre­prise vou­lait sur­vi­vre. Une autre col­lec­ti­vité ves­ti­men­taire CNT-UGT, Artgust, écrivait le 9 février 1938 : « En dépit de nos appels inces­sants au per­son­nel de l’usine, nous n’avons pas réussi jusqu’à main­te­nant à amél­iorer le ren­de­ment » (20), et deman­dait conseil à la CNT et à l’UGT au sujet de la dis­pro­por­tion entre les coûts élevés et la faible pro­duc­ti­vité.

Dans plu­sieurs col­lec­ti­vités des ouvriers furent licen­ciés ou mis à pied. On demanda à un cama­rade d’un ate­lier CNT de cor­don­ne­rie de partir à cause de sa faible pro­duc­ti­vité. Un tailleur méc­ontent, qui avait demandé à être muté dans un autre ate­lier, agressa phy­si­que­ment un collègue, insulta le conseil d’usine, et menaça le direc­teur et un tech­ni­cien. Il fut mis à pied en juin 1938 (21). Une mili­tante de Mujeres Libres, le groupe de femmes de la CNT, fut accusée d’immo­ra­lité, d’absen­ces injus­ti­fiées, et subit même un simu­la­cre de procès de la part de ses cama­ra­des, qui réclamèrent des mesu­res dis­ci­pli­nai­res à son encontre. Cette accu­sa­tion d’« immo­ra­lité » n’était pas excep­tion­nelle pen­dant la révo­lution espa­gnole ; elle révèle que les mili­tants syn­di­ca­lis­tes considéraient l’incompét­ence ou le manque de rés­ultats dans le tra­vail « immo­raux », quand ce n’était pas carrément cri­mi­nels. Ils jugeaient aussi avec rép­ro­bation les acti­vités sans rap­port direct avec la pro­duc­tion. Les mili­tants de la CNT vou­laient en finir avec l’« immo­ra­lité » en fer­mant dès 22 heures les lieux de diver­tis­se­ment tels que bars, salles de concerts et bals (22). On par­lait de réf­ormer les pros­ti­tuées par la thé­rapie du tra­vail, et d’éli­miner la pros­ti­tu­tion comme elle l’avait été en Union sovié­tique. Il fal­lait remet­tre aux len­de­mains de la révo­lution les rela­tions sexuel­les et le désir d’avoir des enfants (23).

Les syn­di­cats de la mét­all­urgie CNT et UGT cher­chèrent à se rendre maîtres de l’indis­ci­pline signalée dans de nom­breu­ses col­lec­ti­vités. En 1938, un ouvrier fut exclu d’une col­lec­ti­vité, lui aussi pour « immo­ra­lité », c’est-à-dire pour n’être pas venu tra­vailler sans jus­ti­fi­ca­tion. Une autre col­lec­ti­vité expri­mait le désir de licen­cier une femme « incons­ciente » qui avait à plu­sieurs repri­ses donné de faus­ses excu­ses pour ses absen­ces (24). En août 1936, le syn­di­cat CNT de la mét­all­urgie aver­tis­sait les cama­ra­des qui ne s’acquit­taient pas des tâches qui leur étaient assi­gnées qu’ils seraient rem­placés « sans aucune considé­ration ». Comme dans le tex­tile, la plu­part des col­lec­ti­vités de la mét­all­urgie publièrent des règles de contrôle des arrêts mala­die :

Le conseil se voit obligé de faire vérifier les absen­ces pour mala­die par un ou une cama­rade que tous et toutes les cama­ra­des de l’usine devront lais­ser entrer chez eux… L’ins­pec­tion pourra avoir lieu autant de fois par jour que le conseil le jugera utile (25).

La Collectivité des ascen­seurs et appli­ca­tions indus­triel­les (Ascensores y Aplicaciones Industriales) annonça que toute ten­ta­tive de fraude concer­nant les arrêts mala­die serait punie d’exclu­sion. L’assem­blée de l’entre­prise Masriera i Carreras, où l’UGT était majo­ri­taire, notait le 1er sep­tem­bre 1938 que « cer­tains cama­ra­des avaient l’habi­tude de com­men­cer le tra­vail avec quinze minu­tes de retard tous les jours » et adop­tait à l’una­ni­mité de rete­nir une demi-heure de paye pour toute absence de cinq minu­tes. En jan­vier 1937, le syn­di­cat des ouvriers du plomb fai­sait savoir que si un tra­vailleur entrait à l’usine avec une demi-heure de retard, il per­drait une demi-journée de salaire. En juillet 1937, la col­lec­ti­vité Construcciones Mecánicas ins­tau­rait une pénalité équi­valant à une perte d’un quart d’heure de paye pour s’être lavé les mains ou changé avant la fin de la journée de tra­vail.

Les pro­blèmes étaient les mêmes dans le ser­vice public. Le 3 sep­tem­bre 1937, le Conseil général des indus­tries de l’élect­ricité et du gaz cons­ta­tait une « baisse de ren­de­ment » et déc­larait que son devoir était de déf­endre l’intérêt commun contre une mino­rité qui man­quait de « mora­lité ». Les ouvriers qui arri­ve­raient en retard ou seraient absents de manière répétée seraient mis à pied ou licen­ciés. Il était expressément inter­dit aux tra­vailleurs de se réunir pen­dant les heures de tra­vail, et le Conseil infor­mait qu’il pren­drait des mesu­res dis­ci­pli­nai­res toutes les fois que ce serait néc­ess­aire. En jan­vier 1938, lors de sa ses­sion éco­no­mique, la CNT défin­issait « les droits et les devoirs du pro­duc­teur » :

Il y aura dans chaque sec­teur pro­fes­sion­nel quelqu’un chargé de rép­artir les tâches, qui sera offi­ciel­le­ment res­pon­sa­ble (…) pour la quan­tité et la qua­lité du tra­vail et le com­por­te­ment des ouvriers.

Ce rép­ar­titeur des tâches était habi­lité à ren­voyer un ouvrier pour « paresse ou immo­ra­lité » ; et d’autres offi­ciels étaient là pour vérifier si des acci­dents mineurs du tra­vail d’« ori­gine sus­pecte » étaient fondés ou « dou­teux » : Tous les ouvriers et employés auront un dos­sier où seront consi­gnés les détails de leur per­son­na­lité pro­fes­sion­nelle et sociale (26).

Les syn­di­cats com­bi­naient ces règles et règ­lements répr­ess­ifs avec de vastes cam­pa­gnes de pro­pa­gande afin d’amener la base ouvrière, par la per­sua­sion ou la contrainte, à tra­vailler plus éner­giq­uement. Cette pro­pa­gande révélait l’ampleur du bas niveau de la pro­duc­ti­vité et de l’indis­ci­pline. La col­lec­ti­vité Vehils Vidals lançait à tous vents des appels à l’« amour du tra­vail, [au] sacri­fice et [à] la dis­ci­pline ». La col­lec­ti­vité CNT-UGT Pantaleoni Germans vou­lait que son per­son­nel « se consa­cre à son tra­vail ». Les fabri­cants de chaus­su­res exi­geaient « mora­lité, dis­ci­pline et sacri­fice » (27). En avril 1937, la revue de la grande entre­prise tex­tile Fabra i Coats conju­rait sur une pleine page ses ouvriers de « tra­vailler, tra­vailler et tra­vailler » (28). La CNT met­tait fréqu­emment en garde ses mili­tants de base de ne pas confon­dre liberté et laxisme, et déc­larait que ceux qui ne tra­vaillaient pas d’arra­che-pied étaient des fas­cis­tes (29). Pour la Confédération, les ouvriers, parce qu’ils ne tra­vaillaient pas autant qu’ils le devraient, possédaient sou­vent une « men­ta­lité bour­geoise ». D’après elle, les ouvriers avaient le choix entre des avan­ta­ges immédiats ou de réelles amél­io­rations dans le futur. L’heure était à l’« auto­dis­ci­pline ».

En février 1937, la col­lec­ti­vité CNT-UGT Marathon, un fabri­cant de moteurs auto­mo­bi­les, se plai­gnait dans son jour­nal Horizontes :

De nom­breux ouvriers ne voient dans les col­lec­ti­vi­sa­tions rien de plus qu’un simple chan­ge­ment de béné­fici­aires ; ils jugent de manière sim­pliste que leur contri­bu­tion à l’usine (…) se limite à louer leurs ser­vi­ces tout comme lors­que l’indus­trie était privée, et ne s’intér­essent qu’à (…) leurs salai­res à la fin de la semaine.

En mai 1937, les mili­tants de Marathon tentèrent de convain­cre leur base de tirer « le maxi­mum » de ces machi­nes tant haïes autre­fois.

En jan­vier 1938, Solidaridad Obrera, le quo­ti­dien de la CNT, publiait un arti­cle inti­tulé : « Nous impo­sons une stricte dis­ci­pline sur le lieu de tra­vail », qui fut réimprimé plu­sieurs fois par les pér­io­diques de la CNT et de l’UGT : Certains, mal­heu­reu­se­ment, se sont mépris sur le sens de la lutte héroïque que mène le prolé­tariat espa­gnol.

Ce ne sont ni des bour­geois, ni des offi­ciers mili­tai­res, ni des curés, mais des ouvriers, d’authen­ti­ques ouvriers, des prolét­aires habi­tués à souf­frir de la répr­ession bru­tale du capi­ta­lisme (…). Leur indis­ci­pline sur le lieu de tra­vail a empêché le fonc­tion­ne­ment normal de la pro­duc­tion (…). Avant, quand le bour­geois payait, il était logi­que de faire du tort à ses intérêts, de sabo­ter la pro­duc­tion et de tra­vailler le moins pos­si­ble (…). Mais aujourd’hui, c’est tout à fait différent (…). La classe ouvrière com­mence à cons­truire une indus­trie qui ser­vira de base à la société nou­velle.

Dans une conver­sa­tion confi­den­tielle avec des mem­bres CNT de la col­lec­ti­vité d’opti­que, une per­son­na­lité com­mu­niste, Ruiz y Ponseti, l’un des diri­geants les plus impor­tants de l’UGT, reconnais­sait que c’était le com­por­te­ment des ouvriers qui met­tait le plus en danger les col­lec­ti­vités. Selon lui, sans aller jusqu’à le dire publi­que­ment, les ouvriers n’étaient tout sim­ple­ment que les « masses », dont, mal­heu­reu­se­ment, la coopé­ration était indis­pen­sa­ble au bon fonc­tion­ne­ment des entre­pri­ses (30).

Par suite, dans Barcelone révo­luti­onn­aire, les diri­geants et mili­tants des orga­ni­sa­tions qui affir­maient représ­enter la classe ouvrière furent forcés de faire la guerre à la rés­ist­ance opiniâtre des ouvriers au tra­vail. Cette pour­suite des luttes ouvrières contre le tra­vail dans des cir­cons­tan­ces où les orga­ni­sa­tions ouvrières étaient à la tête des forces pro­duc­ti­ves, pose la ques­tion de la mesure dans laquelle elles incar­naient véri­tab­lement les intérêts de la classe ouvrière. Il sem­ble­rait que la CNT, l’UGT et le PSUC (Partit Socialista Unificat de Catalunya/parti com­mu­niste cata­lan) reflétaient les vues des ouvriers que ces orga­ni­sa­tions considéraient « cons­cients ». Les « incons­cients », dont le nombre dép­assait de loin celui des « cons­cients », n’avaient aucune représ­en­tation for­melle ni orga­ni­sa­tion­nelle. Ils n’ébr­uitaient géné­ra­lement pas leur refus de tra­vailler, pour des rai­sons faci­les à com­pren­dre : après tout, leur rés­ist­ance au tra­vail était sub­ver­sive dans une révo­lution et une guerre civile où une nou­velle classe diri­geante se consa­crait avec fer­veur au dével­op­pement éco­no­mique. Leur silence était un moyen de se déf­endre et une façon de rés­ister. Il empêche tout déco­mpte sta­tis­ti­que des rés­ist­ances au tra­vail ; et de nom­breux refus n’ont cer­tai­ne­ment jamais été chif­frés ni fait l’objet d’aucun tém­oig­nage.

Cette his­toire de la rés­ist­ance ouvrière au tra­vail peut être par­tiel­le­ment recons­ti­tuée à partir des comp­tes rendus des assem­blées des col­lec­ti­vités et, para­doxa­le­ment, des cri­ti­ques venant des orga­ni­sa­tions qui prét­endaient représ­enter la classe. Les luttes contre le tra­vail met­tent en évid­ence la dis­tance, le fossé séparant les mili­tants, adep­tes du dével­op­pement des moyens de pro­duc­tion, et l’immense majo­rité des tra­vailleurs qui n’étaient pas prêts à se sacri­fier sans rés­erve pour exau­cer l’idéal des mili­tants. Alors que ces der­niers iden­ti­fiaient la cons­cience de classe au contrôle et au dével­op­pement des forces pro­duc­ti­ves, à la mise en œuvre d’une révo­lution pro­duc­ti­viste et d’un effort sans rés­erve pour gagner la guerre, la cons­cience de classe de la plu­part des ouvriers se mani­fes­tait, elle, dans le fait d’éch­apper à l’espace et au temps de tra­vail, tout comme avant la révo­lution.

Notes

1. Pour l’his­to­rio­gra­phie marxiste, cf. Georg Lukacs, History and Class Consciousness (Cambridge, Mass., 1971), p. 46-82 [Histoire et cons­cience de classe, éditions de Minuit, 1960, cha­pi­tre : « La Conscience de classe » (NdT)] ; George Rudé, Ideology and Popular Protest (New York, 1980), p. 7-26 ; cf. aussi les nou­vel­les posi­tions de Lukacs dans Eric Hobsbawn, Workers : Worlds of Labor (New York, 1984), p. 15-32. On trou­vera les concep­tions des théo­riciens de la moder­ni­sa­tion dans Peter N. Stearns, Revolutionary Syndicalism and French Labor : A Cause without Rebels (New Brunswick, NJ, 1971), et idem, Lives of Labor : Work in a Maturing Industrial Society (New York, 1975). Pour une cri­ti­que de l’appro­che de Lukacs, voir Richard J. Evans, The German Working Class (London, 1982), p. 26-27.

2. Fomento del Trabajo Nacional, actas, 15 avril 1932 ; Fomento, actas, 14 février 1927.

3. Federación de Fabricantes de Hilados y Tejidos de Cataluña, Memoria (Barcelona, 1930).

4. Alberto Balcells, Crisis económica y agi­ta­ción social en Cataluña de 1930 a 1936 (Barcelona, 1971), p. 218.

5. Federación de Fabricantes, Memoria (Barcelona, 1932).

6. Alberto del Castillo, La Maquinista Terrestre y Marítima : Personaje histórico, 1855-1955 (Barcelona, 1955), p. 464/465. Fomento, Memoria, 1932, p. 143.

* Bieno negro : les deux années noires. (NdT.)

7. Actas de Junta y los mili­tan­tes de las indus­trias cons­truc­cio­nes metá­licas CNT, 25 février 1938, car­peta (abrégé ci-après : c.) 921, Servicios Documentales, Salamanca (abrégé ci-après : SD).

8. Balcells, Crisis, p. 196 ; Albert Pérez Baró, 30 meses de colec­ti­vismo en Cataluña (Barcelona, 1974), p. 47.

9. H. Rüdiger, « Materiales para la dis­cu­sión sobre la situa­ción española », Archives Rudolf Rocker, n° 527-30, Institut inter­na­tio­nal d’his­toire sociale, Amsterdam. Mon propre éch­antillon de 70 ouvriers donne des rés­ultats quel­que peu différents : 54 % des ouvriers inter­rogés avaient adhéré à la CNT après juin 1936 ; le reste pour la plu­part (42 %) s’était affi­lié à la Confédération après mars 1936 ; 4 % seu­le­ment en étaient mem­bres avant 1936. Ce phénomène a été qua­li­fié par Balcells de « recu­pe­ra­ción sin­di­ca­lista bajo el Frente Popular ».

10. Boletín de Información, 9 avril 1937.

11. Red nacio­nal de fer­ro­car­ri­les, Servicio de Material y Tracción, Sector Este, mai 1938, c. 1043, SD.

12. Libro de actas del Comité UGT, Sociedad de Albañiles y Peones, 20 novem­bre 1937, c. 1051, SD.

13. Lettre du Consejo Obrero, MZA, Sindicato Nacional Ferroviario UGT, 24 novem­bre 1937, c. 467, SD ; Actas de la reu­nión del Pleno, 1er jan­vier 1937, c. 181, SD.

4. Sindicato de la Industria Sidero-Metalúrgica, Sección lam­pis­tas, Asamblea General, 25 déc­embre 1936, c. 1453, SD.

15. Boletín del Sindicato de la Industria de Edificación, Madera y Decoración, 10 novem­bre 1937.

16. Actas de la reu­nión de Junta de Metales no-fer­ro­sos CNT, 18 août 1938, c. 847, SD ; Sección mecá­nica, CNT-FAI, Columna Durruti, Bujaraloz, 13 déc­embre 1936, c. 1428, SD ; Actas de la Sección Zapatería, 15 mai 1938, c. 1436, SD.

17. Gonzalo Coprons y Prat, Empresa Colectivizada, Vestuarios Militares, c. 1099, SD.

18. Les infor­ma­tions qui sui­vent sont extrai­tes de Projecte de Reglemantació inte­rior de l’empresa, c. 1099, SD.

26. José Peirats, La CNT en la Revolución española, 3 vol. (Paris, 1971), t. 3, p. 21/22.

27. Projecte de Reglementació Interior, 5 mars 1938, c. 1099, SD ; Projecte d’esta­tut inte­rior per el qual hauran de regir-se els tre­bal­la­dors, février 1938, c. 1099, SD ; Actas de la Sección Zapatería, 15 mai 1938, c. 1436, SD.

28. Revista dels tre­bal­la­dors de Filatures Fabra i Coats, avril 1937.

29. Boletín del Sindicato de la Industria de Edificación, Madera y Decoración, 10 sep­tem­bre 1937.

30. Voir Informe confi­den­cial, 27 jan­vier 1938, c. 855, SD.

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