Michael Seidman – L’individualisme subversif des femmes à Barcelone, années 1930 (1992)

Quand la révo­lution a éclaté à Barcelone en juillet 1936, les révo­luti­onn­aires ont eu besoin de toute l’aide et de l’appui qu’ils pour­raient obte­nir, aussi bien des tra­vailleurs que des tra­vailleu­ses qu’ils prét­endaient représ­enter. À la radio et dans d’autres médias, les partis et syn­di­cats ont fait des appels pour obte­nir l’appui des femmes dans la lutte contre les natio­na­lis­tes de Droite. Nous savons que les femmes les plus célèbres de la pér­iode – la com­mu­niste, La Pasionaria, et l’anar­cho-syn­di­ca­liste, Federica Montseny – ont tra­vaillé de manière ardente et appa­rem­ment inlas­sa­ble pour la vic­toire de la Gauche. Nous connais­sons éga­lement bien les contri­bu­tions des mili­tan­tes des Mujeres Libres et d’autres orga­ni­sa­tions. Cependant, l’his­toire de beau­coup d’autres femmes prolét­aires est moins bien connue, et pres­que invi­si­ble. Une étude cen­trée sur elles change l’accent tra­di­tion­nel­le­ment mis sur la mili­tance col­lec­tive dans la révo­lution espa­gnole. La plu­part d’entre elles ont agi de manière ambi­va­lente envers la cause et les révo­luti­onn­aires ont été forcés d’affron­ter l’indi­vi­dua­lisme des femmes, qui se sont iden­ti­fiées seu­le­ment de manière mar­gi­nale avec le projet social col­lec­tif de la Gauche. Peut-être même plus que leurs homo­lo­gues mas­cu­lins, ces femmes ont refusé de se sacri­fier pour le bien de la lutte et ont déf­endu leurs besoins per­son­nels, pas ceux de la répub­lique ou la révo­lution.

La société révo­luti­onn­aire était inca­pa­ble d’intégrer ces nom­breu­ses femmes non-mili­tan­tes qui ont défié sa dis­ci­pline sociale. À cause de la recher­che des iden­tités col­lec­ti­ves de classe et de genre, l’indi­vi­dua­lisme des femmes prolé­tari­ennes a été ignoré. Au lieu de nég­liger ou de condam­ner le per­son­nel, les his­to­riens doi­vent essayer de com­pren­dre com­ment l’explo­ra­tion des variétés d’indi­vi­dua­lisme sub­ver­sif – la rés­ist­ance à la dis­ci­pline sur le lieu de tra­vail, l’oppor­tu­nisme et la petite fraude – peut étendre les fron­tières de l’his­toire sociale et aider à contri­buer à une théorie de l’Etat.

L’indi­vi­dua­lisme féminin ne doit pas être iden­ti­fié exclu­si­ve­ment avec le conser­va­tisme et la réaction, l’échec des femmes à se sacri­fier pour la révo­lution ne pas signi­fie qu’elles étaient pro-Franco ou qu’elle for­maient une « cin­quième colonne » fémi­nine. En fait, les régimes auto­ri­tai­res et fas­cis­tes ont éga­lement été forcés de s’y confron­ter et de contrôler l’indi­vi­dua­lisme sub­ver­sif, mais sa per­sis­tance et sa crois­sance pen­dant la révo­lution à Barcelone suggèrent qu’un projet social fondé sur la pro­priété col­lec­tive et la par­ti­ci­pa­tion de l’ouvrier avait peu d’attrait pour beau­coup de femmes. L’indi­vi­dua­lisme sub­ver­sif s’appa­rente à ce que Alf Ludtke a appelé Eigensinn. Ces deux concepts explo­rent les aspects de vie quo­ti­dienne, comme la rés­ist­ance au tra­vail, l’indis­ci­pline et le cha­par­dage. En fin de compte indi­vi­dua­lisme et Eigensinn sont pro­fondément dis­tincts. Ce der­nier n’englobe pas le conflit entre l’indi­vidu et la société. En effet, Ludtke impli­que que l’Eigensinn pour­rait avoir été la base d’un socia­lisme plus inclu­sif et libéré. L’indi­vi­dua­lisme sub­ver­sif rés­ulte, d’autre part, de la contra­dic­tion entre l’indi­vidu et la société et rap­pelle ainsi la tra­di­tion négligée de l’anar­chisme stir­ne­rien dans lequel les besoins per­son­nels et les désirs ont la prio­rité sur le tra­vail sala­rié, qu’il soit capi­ta­liste ou socia­liste. La per­sis­tance de l’indi­vi­dua­lisme pen­dant la fin des années 1930 à Barcelone dém­ontre l’inca­pa­cité de la société socia­liste à sur­mon­ter la scis­sion entre l’indi­vidu et la col­lec­ti­vité. La répugn­ance des femmes à se sacri­fier est une cri­ti­que impli­cite de l’anar­cho-syn­di­ca­lisme et de la vision révo­luti­onn­aire marxiste, que beau­coup de femmes ont res­senti trop sou­vent comme un renon­ce­ment per­son­nel au profit du social.

De manière assez iro­ni­que, la mili­tance col­lec­tive fémi­nine pour­rait avoir été plus com­mune avant qu’après la révo­lution, dans la pér­iode de trou­bles pré­cédant et sui­vant imméd­ia­tement l’établ­is­sement de la Deuxième République en avril 1931. En ce temps-là, et tout au long de la déc­ennie, les femmes ont déf­endu leur niveau de vie et leurs sour­ces de revenu. Bien que les émeutes pour l’ali­men­ta­tion sem­blent rares, les femmes ont acti­ve­ment par­ti­cipé à la grève des loyers de 1931, patronnée par la CNT (Confederacion Nacional de Trabajo) contre la rapide aug­men­ta­tion des dép­enses de loge­ment. Pendant les années 1920, la popu­la­tion de Barcelone avait grandi de 62,43 % et cette immi­gra­tion mas­sive avait élevé les loyers à une hau­teur jamais atteinte aupa­ra­vant. Après l’établ­is­sement de la Deuxième République en avril, la CNT exi­geait des réd­uctions de loyer de 40 %. En juin et juillet, les mee­tings du comité de grève des loyers atti­raient de nom­breu­ses femmes. Des pro­priét­aires, la plu­part d’entre-eux ne possédant que de peti­tes pro­priétés, réa­girent en orga­ni­sant leurs pro­pres réunions. Cependant, la grève se montra effi­cace et réveilla la par­ti­ci­pa­tion de peut-être 100 000 per­son­nes dans une ville de plus d’un mil­lion. La soli­da­rité de voi­si­nage ren­dait les expul­sions dif­fi­ci­les, sinon impos­si­ble. Dans cer­tains cas, les voi­sins menacèrent de lyn­cher ceux qui appli­quaient les ordres du tri­bu­nal. Des masses de femmes et d’enfants ont entravé les expul­sions de loca­tai­res. Le gou­ver­ne­ment réagit par la répr­ession. Il empri­sonna les lea­ders des grév­istes, envoya la police pour assu­rer les expul­sions et agit géné­ra­lement dans l’intérêt des pro­priét­aires.

Les femmes par­ti­ci­paient aussi aux luttes sur le temps de tra­vail. Quand une loi inter­di­sant le tra­vail de nuit pour les femmes a été changée, ce chan­ge­ment de pro­gramme « n’a pas été bien accueillie par les ouvriers » qui ont alors fait la grève. Les Femmes vou­laient que la pro­hi­bi­tion du tra­vail de nuit s’appli­que aux heures entre 23h00 et 5h00 « au lieu de 22h00 à 4h00 », refu­sant de venir une heure plus tôt. Les Femmes tra­vaillant dans une usine tex­tile de Badalona refusèrent la pro­po­si­tion patro­nale que la moitié d’entre-elles tra­vaille trois jours par semaine, et l’autre moitié, trois autres jours. Les femmes pré­féraient une semaine de tra­vail durant les mêmes trois jours pour chacun. L’Union Textile de la CNT anar­cho-syn­di­ca­liste exi­geait que les femmes encein­tes reç­oivent un congé de mater­nité de quatre mois et que les établ­is­sements de plus de 50 ouvrières four­nis­sent des cen­tres de gar­de­rie.

Les femmes se bat­taient col­lec­ti­ve­ment pour la hausse des salai­res. Des entre­pre­neurs tex­ti­les affir­maient que leurs ouvrières avaient refusé de contri­buer au fonds de mater­nité, et quand les indus­triels essayèrent de déd­uire la part des femmes de leurs paies, entrai­nant « des conflits sérieux en raison de la rés­ist­ance des ouvrières ». Le gou­ver­neur civil indi­qua que sala­riées et employeurs devaient obéir la loi, qui exi­geait de leur part des contri­bu­tions approxi­ma­ti­ve­ment égales, mais les femmes conti­nuèrent la grève pour empêcher la rete­nue sur leur paie. Selon le Gouverneur, elles refu­saient de com­pren­dre que l’assu­rance mater­nité leur per­met­trait de rece­voir des indem­nités qui excé­deraient énormément leur contri­bu­tion. Il envoya la Garde civile dans les villes cas­tilla­nes de Berga et de Pobila de Lillet où « le syn­di­cat » fai­sait de l’agi­ta­tion en fai­sant cir­cu­ler des « pros­pec­tus séditieux ». Les auto­rités crai­gnaient que les ouvrières puis­sent réagir en volant des pro­duits finis ou même des pièces de machi­nes, et elles ordonnèrent à la Garde civile d’évacuer les usines pour empêcher une grève avec occu­pa­tion. Finalement, les femmes acceptèrent les déd­uctions sur la paye, com­plétant la loi de 1907, qui avait accordé six semai­nes de congé mater­nité avant et après la nais­sance.

Les femmes ont déf­endaient aussi leurs emplois et leurs sour­ces de revenu. Pour pro­tes­ter contre une fusillade, elles par­ti­cipèrent à une des grèves les plus san­glan­tes de la pér­iode. Le 2 octo­bre, 760 ouvriers sor­tent d’une usine mét­all­ur­gique sous contrôle étr­anger, qui emploie 1100 ouvriers dans Badalona. Deux jours plus tard, la police arrête et empri­sonne deux ouvriers pour avoir violé le droit du tra­vail. Les auto­rités arrêtent éga­lement quatre femmes, dont la mili­tance et la soli­da­rité avec les grév­istes pro­vo­quent un trai­te­ment brutal de la part des Gardes civils. Les ouvriers mét­all­urg­istes pro­tes­tent contre ces arres­ta­tions et char­gent la police, qui s’occu­pait du char­ge­ment et du déch­ar­gement, agis­sant comme des bri­seurs de grève. Le 24 octo­bre, le syn­di­cat patro­nal de Badalona consent à rétablir les ouvriers licen­ciés, mais affirme le droit de l’employeur de licen­cier le per­son­nel pour « des motifs jus­ti­fiés ». En outre, les patrons inter­di­sent aux délégués syn­di­caux d’agir à l’intérieur de l’usine, mais pro­met­tent de ne pas licen­cier les ouvriers qui avaient une année d’ancien­neté. Les ouvriers doi­vent retour­ner tra­vailler le lundi sui­vant, mais, sans le noti­fier aux auto­rités, ils conti­nuent leur grève « illé­gale ».

La ten­sion monte le 29 octo­bre, quand les grév­istes déso­béissent à une som­ma­tion de se dis­per­ser, ordonnée par la police montée armée de sabres. La Garde arrête quatre femmes qui por­tent des pier­res, et cinq hommes. Le jour sui­vant, 250 « jaunes », selon les mots du Gouverneur, entrent dans l’usine. Quand un camion, accom­pa­gné par des poli­ciers, quitte l’entre­prise, des grév­istes, « vrai­sem­bla­ble­ment du Sindicato Unico [CNT] », atta­quent le véhi­cule avec des armes légères. Ceux qui sont dans le camion, peut-être des gardes, tirent en rép­onse et tuent deux grév­istes. Le jour sui­vant, le Gouverneur répond aux morts des ouvriers en empri­son­nant les pré­sidents des syn­di­cats du trans­port et de la cons­truc­tion de Badalona. Pendant les obsèques des grév­istes, la garde civile « a été forcé de char­ger [la foule] ».

Mais les juge­ments concer­nant la par­ti­ci­pa­tion des femmes dans les orga­ni­sa­tions mili­tan­tes doi­vent être mitigés. La plu­part des femmes avaient moins de rai­sons que les hommes de rejoin­dre et de mener les syn­di­cats, à cause de leur place mar­gi­nale sur le lieu de tra­vail. En 1930, les quel­que 1 109 800 de tra­vailleu­ses espa­gno­les cons­ti­tuaient 12,6 % de la main-d’œuvre totale et 9,16 % de la popu­la­tion fémi­nine. Seules 43 000 à 45 000 ont rejoint les syn­di­cats, et 34 880 à 36 380 d’entre elles appar­te­naient au mou­ve­ment syn­di­cal catho­li­que. On peut expli­quer cette rela­tive rés­erve face aux syn­di­cats par l’impor­tance de l’emploi pro­vi­soire féminin. Certaines com­mençaient le tra­vail entre 12 et 14 ans, mais le quit­taient imméd­ia­tement après avoir été épousées, d’habi­tude entre 25 et 30 ans. Si elles deve­naient veuves, elles pou­vaient retour­ner sur le marché du tra­vail. En 1922, les indus­triels de Barcelone affir­maient que la plu­part des ouvrières avaient quitté leur emploi pour se marier et que pres­que aucune n’avait tra­vaillé jusqu’à l’âge de la retraite. Dans les années 1930 – peut-être à cause de la dépr­ession éco­no­mique – des mères et des filles se sont engagées dans le tra­vail sala­rié. En 1930, 65,6 % des ouvrières étaient céli­bat­aires, 19,29 % étaient mariées et 14,26 % étaient veuves. À Barcelone, 65 % de la popu­la­tion active fémi­nine, qui com­po­saient approxi­ma­ti­ve­ment 30 % des sala­riés, tra­vaillait dans l’indus­trie.

Les obli­ga­tions fami­lia­les, dont les femmes contrôlaient le budget, auraient pu refroi­dir la mili­tance col­lec­tive. Dans cer­tai­nes famil­les, qui vou­laient acquérir un petit com­merce ou un lopin de terre, les femmes contrôlaient le budget fami­lial. Ces femmes devaient être peu dis­posées à voir leurs maris se join­dre à des grèves sau­va­ges. Certaines tra­vailleu­ses, qui bos­saient pour un salaire com­plétant les gains des autres mem­bres de la famille, étaient aussi réc­al­citr­antes quant à la grève. Les femmes des clas­ses moyen­nes appau­vries, tra­vaillant pour garder les appa­ren­ces, pou­vaient aussi rés­ister à la par­ti­ci­pa­tion aux mou­ve­ments mili­tants. En juillet 1931, 560 ouvriers – prin­ci­pa­le­ment le per­son­nel de bureau et les répa­rateurs – se sont battus contre la société télép­ho­nique, et les jeunes femmes sem­blent avoir été parmi les pre­mières à retour­ner tra­vailler. Pendant le conflit, trois grév­istes mas­cu­lins – pro­ba­ble­ment des mem­bres d’une filiale de la CNT – sont arrêtés par la police pour avoir traîné trois seno­ri­tas non-grév­istes. La grève a abouti « à l’échec », peut-être à cause du manque d’appui féminin. Les chif­fres dis­po­ni­bles mon­trent que les hommes étaient beau­coup plus par­tants pour faire grève que leurs homo­lo­gues fémi­nines, qui rece­vaient sou­vent la moitié des salai­res mas­cu­lins.

Pendant la Deuxième République, par­ti­cu­liè­rement pen­dant le bienio negro (1934-1935), l’adhésion syn­di­cale a baissé, au moment ou l’Etat et les employeurs ont pris des mesu­res répr­es­sives contre les orga­ni­sa­tions ouvrières. Au début de la révo­lution, de nom­breux sala­riés – par­ti­cu­liè­rement des femmes, la plu­part d’entre-elles n’ayant jamais appar­tenu à aucun syn­di­cat avant juillet 1936 – se sont assem­blé dans la CNT et, dans une moin­dre mesure, à l’UGT marxiste (Union General de Trabajadores). Il faut sou­li­gner que de nom­breux ouvriers n’ont pas rejoint les syn­di­cats pour des rai­sons idéo­lo­giques, mais pour des rai­sons per­son­nel­les : la vie dans le Barcelone révo­luti­onn­aire était très dif­fi­cile sans une carte syn­di­cale. Pour manger un repas dans une cui­sine col­lec­tive, béné­ficier d’une aide sociale, obte­nir ou conser­ver un tra­vail, intégrer un centre de for­ma­tion tech­ni­que, obte­nir un loge­ment, être admis dans une cli­ni­que ou à l’hôpital, pour voya­ger à l’extérieur de Barcelone, pour être exempté du ser­vice mili­taire, etc., une carte syn­di­cale était sou­vent dési­rable, sinon néc­ess­aire.

Selon les pro­pres chif­fres de la CNT, elle représ­entait seu­le­ment 30 % des ouvriers indus­triels cata­lans en mai 1936, un mois avant la révo­lution, beau­coup moins que les 60 % en 1931. Ainsi, « des dizai­nes de mil­liers », dont beau­coup de femmes, avec une faible « cons­cience de classe » ou une faible adhésion aux buts de la Gauche, sont entrées dans l’un ou l’autre syn­di­cat à la recher­che d’une pro­tec­tion sociale et d’un emploi stable. Un cadre de la CNT au pou­voir pen­sait que :

« Une des prin­ci­pa­les erreurs des syn­di­cats était de forcer les ouvriers à rejoin­dre l’un d’entre eux. Nous ne sommes pas vrai­ment sûrs d’un nombre énorme des nou­veaux mem­bres, bien qu’il ne soit pas sou­hai­ta­ble de dis­cu­ter de ceci à l’ extérieur du syn­di­cat ».

En juin 1937, H. Rudiger, un représ­entant à Barcelone de la Première Internationale res­sus­citée (AIT), a écrit qu’avant la révo­lution, la CNT avait seu­le­ment 150 000 à 175 000 mem­bres en Catalogne. Dans les mois après le début de la guerre, l’adhésion à la CNT cata­lane avait bondi à pres­que un mil­lion, des­quels,

« Quatre-cin­quièmes sont, ainsi, de nou­vel­les per­son­nes. Nous ne pou­vons pas considérer une grande partie de ces gens comme des révo­luti­onn­aires. Vous pour­riez pren­dre n’importe quel syn­di­cat comme un exem­ple de cela. Beaucoup de ces nou­veaux mem­bres pour­raient être dans l’UGT ».

Ce fonc­tion­naire de l’AIT res­sus­citée en concluait que la CNT ne pou­vait pas être « une démoc­ratie orga­ni­que ». Dans le syn­di­cat rival, la situa­tion était peu différ­ente. Un mili­tant offi­ciel de l’UGT affir­mait que la Fédération cata­lane de l’UGT avait 30 000 mem­bres avant le 19 juillet et 350 000 à 400 000 après. Il recom­man­dait une nou­velle orga­ni­sa­tion du syn­di­cat puis­que beau­coup de filia­les man­quaient d’expéri­ence. Bien que les res­pon­sa­bles syn­di­caux n’aient pas fait des remar­ques sur le sexe de leurs nou­veaux mem­bres, il semble pro­ba­ble que, par­ti­cu­liè­rement dans le sec­teur tex­tile, il y avait un nombre dis­pro­por­tionné de femmes. Quelques syn­di­cats CNT ont déc­ouragé l’élection de mem­bres arrivés après le 19 juillet 1936 aux postes de res­pon­sa­bi­lité dans l’orga­ni­sa­tion ou dans les col­lec­tifs, à moins que ces nou­veaux mem­bres n’aient été una­ni­me­ment approuvés. Cette règle doit avoir eu pour effet l’exclu­sion de la plu­part des femmes des posi­tions de direc­tion. Donc, le grand afflux de nou­veaux mem­bres dans les syn­di­cats et partis poli­ti­ques cata­lans n’était pas une indi­ca­tion de conver­sion idéo­lo­gique à l’anar­cho-syn­di­ca­lisme, au socia­lisme, ou au com­mu­nisme, mais une ten­ta­tive de la base ouvrière, par­ti­cu­liè­rement des femmes, de déf­endre leurs pro­pres intérêts du mieux qu’elles pou­vaient dans une situa­tion révo­luti­onn­aire. Pendant la révo­lution, les syn­di­cats se sont intégrés dans l’Etat. Ils ont donc perdu leur statut d’orga­ni­sa­tions indép­end­antes dont la pre­mière prio­rité était de déf­endre les intérêts immédiats des ouvriers et de protéger les sala­riés insa­tis­faits. Au lieu de cela, ils sont deve­nus res­pon­sa­bles de l’effi­ca­cité de la pro­duc­tion.

Au début de la révo­lution, les syn­di­cats ont col­lec­ti­visé les gran­des usines et ont encou­ragé le contrôle ouvrier dans les ate­liers plus petits. Cependant, même après que la col­lec­ti­vi­sa­tion ou le contrôle ouvrier aient été ins­ti­tués, beau­coup de sala­riés étaient peu dis­posés à par­ti­ci­per aux acti­vités col­lec­ti­ves sur le lieu de tra­vail. Ils ont indi­vi­duel­le­ment évité d’aller au conseil d’usine, aux réunions syn­di­ca­les ou de payer des coti­sa­tions syn­di­ca­les. En fait, les acti­vis­tes prét­endaient sou­vent que la seule façon d’obte­nir des ouvriers qu’ils sui­vent les assem­blées était de les tenir pen­dant les heures tra­vaillées et donc aux dépens de la pro­duc­tion. Dans une grande entre­prise mét­all­ur­gique, seuls 25 % du per­son­nel ont par­ti­cipé acti­ve­ment aux assem­blées. Les ouvriers les plus actifs avaient plus de 30 ans, avaient au moins cinq ans d’ancien­neté et une compét­ence tech­ni­que. Nous pou­vons sup­po­ser qu’ils étaient géné­ra­lement des hommes. La plu­part du temps, les assem­blées ont sim­ple­ment rati­fié des décisions prises en petits grou­pes de mili­tants ou de tech­ni­ciens. Certains ouvriers – à nou­veau, pro­ba­ble­ment beau­coup de femmes – se sont sen­ties mal à l’aise et peu dis­posés à parler, et plus encore à pro­tes­ter, pen­dant les réunions. Par exem­ple, seuls 29 des 74 ouvrières dans une société de vêtements dominée par l’UGT, une bran­che où les femmes étaient une écras­ante majo­rité, ont suivi l’assem­blée en octo­bre 1937. A d’autres réunions, même quand la base était prés­ente, elle arri­vait sou­vent tard et par­tait tôt. Le per­son­nel télép­ho­nique UGT- appa­rem­ment pas intéressé par le double far­deau féminin du tra­vail domes­ti­que et du tra­vail sala­rié – cri­ti­quait les collègues féminins – la majo­rité d’entre elle ayant rejoint le syn­di­cat après le 19 juillet – parce qu’elles n’avaient jamais suivi une seule assem­blée. Quelques acti­vis­tes ont, sans succès, pro­posé des amen­des pour les mem­bres qui n’étaient pas avenus aux réunions.

Même quand les syn­di­cats ont amélioré les condi­tions de tra­vail, ils ont dû affron­ter l’indi­vi­dua­lisme des ouvrières. Au début de la révo­lution, un cer­tain nombre de col­lec­tifs ont aboli le tra­vail à la pièce dans le sec­teur. En conséqu­ence, quand la pro­duc­ti­vité des sala­riés féminins a baissé, les mili­tants mas­cu­lins se sont trouvés à « ser­mon­ner les ouvrières ». Le jour­nal CNT, Solidaridad Obrera, prét­endait que les femmes qui fai­saient les uni­for­mes dans les nou­veaux ate­liers de cou­ture de la CNT étaient conten­tes et mon­trait le contraste entre l’espace, l’écl­ai­rage et les machi­nes des ate­liers de la Confédération avec les condi­tions peu hygié­niques qui pré­valaient avant la révo­lution. La CNT expo­sait chaque jour fiè­rement : « nous orga­ni­sons cer­tains ate­liers avec le même système qu’aux Etats-Unis ». Même en juin 1937, la Junte cen­trale des tailleurs cri­ti­quait « la majo­rité immense » des ouvriers qui com­pre­naient mal la révo­lution. La base ne s’était pas encore rendu compte qu’elle devait se sacri­fier et, en conséqu­ence, les plans pour la col­lec­ti­vi­sa­tion de l’indus­trie de la cou­ture durent être remis à plus tard.

Différents ont montré que les femmes non-mili­tan­tes étaient peu dis­posées à se sacri­fier pour la révo­lution, et on par­fois exigé d’être payées pour le tra­vail « volon­taire ». Le Sindicato de Vestir UGT avait invité quatre hommes et femmes à ras­sem­bler des vêtements pour les trou­pes. Les volon­tai­res n’avaient pas « com­pris » qu’ils ne seraient pas rémunérés pour leurs ser­vi­ces, et exigèrent leurs salai­res. Comme dans d’autres révo­lutions socia­les, la dis­pa­ri­tion des clas­ses for­tunées a privé un nombre considé­rable des domes­ti­ques féminins de leurs sour­ces de revenu. Ces domes­ti­ques étaient sou­vent concernés par leurs pro­blèmes per­son­nels plutôt que par les besoins col­lec­tifs. Avec l’appro­ba­tion du gou­ver­ne­ment rég­ional cata­lan, la Generalitat, les comp­tes ban­cai­res qui appar­te­naient aux employeurs avaient été gelés et employés pour payer le per­son­nel de ménage. Les anciens domes­ti­ques, cepen­dant, gon­flaient par­fois la somme de leurs salai­res en retard. Il se peut que leurs faus­ses reven­di­ca­tions aient reflété l’indi­vi­dua­lisme des domes­ti­ques et des autres ouvriers qui étaient en contact per­son­nels avec les employeurs. L’indi­vi­dua­lisme, cepen­dant, ne s’est pas limité aux ancien­nes bonnes. Au lieu de faire grève pour la sécurité de l’emploi, comme c’était arrivé avant la révo­lution, les ouvriers étaient connus pour passer d’un syn­di­cat à une autre pour trou­ver l’orga­ni­sa­tion qui serait la plus com­pa­tis­sante envers leurs deman­des. Par exem­ple, quand l’Union Métallurgique de la Confédération refusa un tra­vail à deux femmes mem­bres de la CNT, elles essayèrent d’acquérir des cartes UGT.

Abandonnant la pra­ti­que pré-révo­luti­onn­aire de par­ti­ci­pa­tion aux grèves de loyer, de nom­breu­ses famil­les refusèrent de payer leur loyer, ainsi que les fac­tu­res de gaz et d’élect­ricité. Plusieurs semai­nes après que la révo­lution ait éclaté, le Comité de contrôle du gaz et de l’élect­ricité choi­sit d’employer les Milices anti­fas­cis­tes pour recou­vrer les dettes « des éléments qui pro­fi­tent des cir­cons­tan­ces prés­entes pour éviter de payer leurs fac­tu­res ». Deux mois plus tard, le comité s’est plaint à un représ­entant de l’Union de la cons­truc­tion CNT que beau­coup de consom­ma­teurs étaient mal­honnêtes,

« En essayant tou­jours de trou­ver une façon de récupérer des kilo­watts libres. Malheureusement, des cama­ra­des prolét­aires sont parmi les frau­deurs. Si nous attra­pons un frau­deur de classe supéri­eure, nous lui don­nons ce qu’il mérite, mais nous ne pou­vons rien faire aux ouvriers puis­que beau­coup plai­dent le fait qu’ils n’ont pas de tra­vail. »

Les mili­tants se sont demandés pour­quoi, malgré l’achat de tous les four­neaux élect­riques dis­po­ni­bles, aucune aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion n’avait été enre­gis­trée, impli­quant que les ménages – vrai­sem­bla­ble­ment avec le consen­te­ment féminin – fal­si­fiaient leur consom­ma­tion. À la fin de l’année, le Comité étudia une pro­po­si­tion pour établir une sec­tion spéc­iale consa­crée à la lutte contre la fraude. Les mem­bres suggé­rèrent que les consom­ma­tions de gaz et élect­riques ne soient plus séparées, mais ras­sem­blées. Une lec­ture com­mune éco­no­mi­serait non seu­le­ment le tra­vail, mais mena­ce­rait aussi les frau­deurs poten­tiels de l’inter­rup­tion des deux sour­ces d’énergie. Le Comité vou­lait pren­dre des mesu­res fortes pour forcer les consom­ma­teurs qui avaient déménagé pour éviter de payer les fac­tu­res à leur ancienne adresse. Un mili­tant demanda à la Commission de loge­ment de ne pas louer à quelqu’un qui n’avait pas présenté le reçu d’une fac­ture d’élect­ricité réc­ente. Quand la Gauche a com­mencé à perde en 1937, le désir de se sacri­fier avait encore reflué plus et beau­coup d’ouvrières du tex­tile sem­blent avoir dimi­nué leurs efforts. Les syn­di­cats ont rép­ondu en essayant de rép­rimer les rés­ist­ances indi­vi­duel­les au tra­vail. Le comité de contrôle CNT-UGT de la société Rabat, où les femmes étaient majo­ri­tai­res, aver­tit que n’importe quelle cama­rade qui man­que­rait le tra­vail sans être malade per­drait sa paie ; on expli­qua aux ouvrières de cette société que la déso­béi­ssance pour­rait mener à des amen­des et peut-être à la perte de tra­vail, dans une indus­trie où – il faut le rap­pe­ler – malgré la mobi­li­sa­tion des hommes en temps de guerre, le chômage était élevé. On a exigé que toutes les ouvrières de Rabat sui­vent les assem­blées sous la menace d’amen­des. Seules les conver­sa­tions concer­nant le tra­vail étaient auto­risées pen­dant des heures de tra­vail. D’autres col­lec­tifs dans l’indus­trie de l’habille­ment, qui avait sans succès demandé aux ouvriers d’aug­men­ter la pro­duc­tion, mirent aussi en appli­ca­tion des règles inter­di­sant les conver­sa­tions, le retard et même la réc­eption d’appels télép­ho­niques.

Plutôt que de s’orga­ni­ser pour des salai­res plus élevés, comme cela s’était passé au début des années 1930, des femmes ont pris indi­vi­duel­le­ment des vacan­ces non auto­risées pen­dant la révo­lution. Celles qui tra­vaillaient dans des bureaux CNT ont ignoré le slogan, « pen­dant la guerre, il n’y a aucune vacance ». Les mili­tants se sont sentis contraints de pren­dre des mesu­res dis­ci­pli­nai­res contre une dac­tylo qui avait refusé de tra­vailler le diman­che. Ils ont craint que si la contre­ve­nante n’était pas été sanc­tionnée, « beau­coup de cama­ra­des [femmes] man­que­raient le tra­vail le diman­che ». Une entre­prise occupée aver­tit une employée que si elle conti­nuait à man­quer le tra­vail pour « faire la fête », elle serait rem­placée ». En termes sem­bla­bles, le comité des ouvriers de la Casa Alemany, a menacé deux autres femmes qui avaient pris un « congé illi­mité ». Même les Mujeres Libres – le groupe des femmes de la CNT qui vou­lait intégrer les femmes dans le pro­ces­sus pro­duc­tif – s’est senti contraint de rép­rimer l’indi­vi­dua­lisme. Elles accusèrent une de leurs mili­tan­tes d’absen­ces injus­ti­fiées, d’indis­ci­pline et d’immo­ra­lité et pri­rent des mesu­res dis­ci­pli­nai­res contre elle.

Les actions répr­es­sives des syn­di­cats et de leurs orga­ni­sa­tions satel­li­tes sur le lieu de tra­vail trou­vaient un parallèle à un niveau plus élevé, par la recons­truc­tion d’un Etat puis­sant. Dès mars 1937, quand la CNT par­ti­ci­pait au gou­ver­ne­ment, tous les citoyens entre dix-huit et qua­rante-cinq ans (à l’excep­tion des sol­dats, des fonc­tion­nai­res et des inva­li­des) durent posséder un « cer­ti­fi­cat de tra­vail ». Les auto­rités pou­vaient deman­der cette carte « à n’importe quel moment » et assi­gner ceux qui ne la por­taient pas au tra­vail de cons­truc­tion des for­ti­fi­ca­tions. « Si les frau­deurs ont été trouvés dans des cafés, des théâtres et d’autres lieux de dis­trac­tion, ils pour­raient être empri­sonnés durant trente jours ». Dans les colon­nes du quo­ti­dien CNT, Solidaridad Obrera, le socia­liste Luis d’Araquistain louait la Confédération pour avoir reconnu « la néc­essité de l’Etat comme un outil de conso­li­da­tion des conquêtes révo­luti­onn­aires. Quelle joie pour un Socialiste de lire […] le pro­gramme de la CNT. ». En mars 1938, la CNT se met­tait d’accord avec l’UGT sur le fait que l’Etat devait jouer le rôle prin­ci­pal dans la direc­tion des affai­res mili­tai­res, éco­no­miques et socia­les. En même temps, l’UGT et le CNT affir­maient que :

« Un salaire lié au coût de la vie et qui tienne compte des caté­gories pro­fes­sion­nel­les et de la pro­duc­ti­vité doit être établi. Dans ce sens, les indus­tries contrôlées par [les syn­di­cats] déf­endront le prin­cipe de ’ meilleure et plus impor­tante est la pro­duc­tion, plus grande sera la paie’ sans dis­tinc­tion au sexe ».

L’échec des syn­di­cats à se mon­trer à la hau­teur de ce prin­cipe, et par conséquent, la per­sis­tance du salaire et de la dis­cri­mi­na­tion au tra­vail est peut-être par­tiel­le­ment res­pon­sa­ble de l’indis­ci­pline fémi­nine et de l’indiffér­ence. Les femmes se sont moins iden­ti­fiées que les hommes au lieu de tra­vail, à cause des paies basses et du tra­vail sans intérêt. La révo­lution, quoi­que nive­lant par­tiel­le­ment les différ­ences de salaire, n’a détruit ni les salai­res féminins inférieurs à ceux des hommes, ni la divi­sion sexuelle tra­di­tion­nelle de tra­vail. Quand la Fédération locale de l’UGT a eu besoin de secrét­aires ou de per­son­nel d’entre­tien, elle a natu­rel­le­ment cher­ché des femmes. A la Comedor Popular Durruti, tous les ser­veurs, les cui­si­niers et les plon­geurs étaient des hommes. Les deux pre­mières caté­gories gagnaient 92 pese­tas et la troi­sième 69 pese­tas ; tandis que les sept femmes de ménage gagnaient 57,5 pese­tas. A la grande usine Espania Industrial, où plus de la moitié du per­son­nel était fémi­nine, les femmes gagnaient 45 à 55 pese­tas par semaine ; tandis que les hommes en rece­vaient 52 à 68. Dans un grand col­lec­tif mét­all­ur­gique, les femmes dans la même caté­gorie pro­fes­sion­nelle que leurs homo­lo­gues mas­cu­lins gagnaient une paie inféri­eure. Le salaire mini­mal pro­posé pour des employés du télép­hone était de 90 pese­tas ; pour les femmes, 70. Quand les employés du télép­hone UGT se sont assem­blés pour dis­cu­ter de la for­ma­tion mili­taire, ils ont été d’accord – avec le consen­te­ment des par­ti­ci­pan­tes fémi­nines – pour que les femmes reç­oivent l’ins­truc­tion comme infir­mières, pas comme sol­dats.

Les syn­di­cats étaient par­fois insen­si­bles aux besoins des femmes. Quand les fabri­cants de cais­ses ont ren­contré des pro­blèmes éco­no­miques, les mili­tants CNT ont approuvé un mou­ve­ment pour ne pas payer des tra­vailleu­ses, « qui avaient d’autres moyens d’appui ». Dans d’autres cas, cer­tai­nes sociétés ont conti­nué à four­nir des can­ti­nes séparées par sexes, ins­ti­tu­tion­na­li­sant effi­ca­ce­ment la cou­tume d’avant-guerre qui – par exem­ple – a eu ten­dance à inter­dire aux femmes cer­tains espa­ces sociaux. Dans un autre cas, les syn­di­cats se sont sentis contraints de ratio­na­li­ser l’indus­trie tex­tile cata­lane arriérée pour aug­men­ter son effi­ca­cité. La ratio­na­li­sa­tion a signi­fié que la main-d’œuvre, sur­tout fémi­nine, a dû tra­vailler à l’usine et aban­don­ner la maison, où elle exé­cutait le tra­vail à domi­cile ou, comme on l’appe­lait, tra­bajo un domi­ci­lio. Les femmes ont donc eu un moin­dre contrôle de leur pro­gramme de tra­vail, et les mères ont été forcées de pren­dre de nou­vel­les dis­po­si­tions pour la garde des enfants.

La situa­tion éco­no­mique de plus en plus dure à Barcelone a rendu des femmes de moins encli­nes à avoir le temps ou l’envie de se sacri­fier ou même à tra­vailler pour la révo­lution. Les femmes ont conti­nué à porter le double far­deau du tra­vail sala­rié et du tra­vail domes­ti­que sans, bien sûr, l’aide d’appa­reils électro­ménagers moder­nes. Ces far­deaux ont aug­menté avec détér­io­ration rapide de la situa­tion éco­no­mique de la ville. L’infla­tion en temps de guerre a cer­tai­ne­ment aggravé le méc­ont­en­tement, puis­que des prix de gros ont été mul­ti­pliés par 2,5 pen­dant la révo­lution. A la fin de 1936 et au début de 1937, les femmes ont mani­festé contre le manque de pain. Les divers partis poli­ti­ques, par­ti­cu­liè­rement les com­mu­nis­tes, ont tenté d’employer le méc­ont­en­tement causé par l’infla­tion pour aug­men­ter leur popu­la­rité. En effet, les célèbres journées de mai 1937, quand les hommes com­mu­nis­tes se sont battus contre les anar­cho-syn­di­ca­lis­tes et la gauche anti-sta­li­nienne, pour­raient avoir été causées, en partie, par le méc­ont­en­tement féminin sur la hausse des prix et le manque d’appro­vi­sion­ne­ment. En tout cas, le 6 mai 1937, des mani­fes­tan­tes ont montré leur esprit de réb­ellion par l’action directe. Reprenant la tra­di­tion bar­ce­lo­naise de saisie popu­laire des vivres, « un large groupe de femmes est des­cendu sur le port de Barcelone où elles ont pillé un cer­tain nombre de camions rem­plis d’oran­ges ». Des pro­duits ali­men­tai­res de base ont été rationnés et les ménagères ont été forcées d’atten­dre en lon­gues files. En 1938, le lait, le café, le sucre et le tabac étaient très mal appro­vi­sionnés. Aucune mort de la faim n’a été annoncée en 1936 et seu­le­ment 9 en 1937, mais en 1938 le chif­fre est monté à 296. La Faim a conti­nué à inci­ter d’autres mani­fes­ta­tions de femme à propos des pro­duits ali­men­tai­res. Il n’est pas étonnant qu’en ayant à faire sur­vi­vre, elles et leurs famil­les, les femmes aient eu peu de temps pour les réunions des col­lec­tifs ou les autres affai­res publi­ques.

Même dans des cir­cons­tan­ces aussi dif­fi­ci­les, les révo­luti­onn­aires ont fait une ten­ta­tive sincère pour réa­liser cer­tai­nes deman­des fémi­nines. Ils ont essayé de socia­li­ser le tra­vail domes­ti­que féminin en orga­ni­sant des cen­tres de gar­de­rie, qui, de manière assez pré­vi­sible, ont employé seu­le­ment des ouvrières. Cependant, les parents des tra­vailleu­ses (géné­ra­lement les mères ou les belles-mères) ont pro­ba­ble­ment conti­nué à porter la prin­ci­pale res­pon­sa­bi­lité de la garde d’enfants. Les mili­tants se sou­ciaient par­fois des enfants de cam­pa­ne­ras pour qu’elles puis­sent suivre les réunions syn­di­ca­les. Les acti­vis­tes ont légalisé l’avor­te­ment et ont rendu la contra­cep­tion plus libre­ment dis­po­ni­ble. Ils ont sim­pli­fié les procé­dures de mariage et ont permis aux res­pon­sa­bles partis et des syn­di­cats de cer­ti­fier de facto les maria­ges, ou ce que les liber­tai­res ont préféré appe­ler des « unions libres ». La révo­lution a favo­risé l’amél­io­ration de la retraite, de la santé et des assu­ran­ces mater­nité.

Quand on com­pare à la situa­tion d’avant-guerre, les révo­luti­onn­aires ont réduit les iné­galités de salaire et ont offert plus d’emplois. En novem­bre 1937, de nou­veau avec l’aide du gou­ver­ne­ment, les orga­ni­sa­tions cata­la­nes ont par­ti­cipé à l’établ­is­sement d’un lns­ti­tuto para la Adaption Profesional de la Mujer qui a permis des femmes de maît­riser des compét­ences non seu­le­ment en secré­tariat et en cui­sine, mais aussi en ingén­ierie, en élect­ricité et en chimie. Les Mujeres Libres, sou­te­nues par la CNT, ont fait cam­pa­gne pour réd­uire le taux d’anal­phabét­isme élevé parmi les femmes et ont essayé de créer une école tech­ni­que, qui four­ni­rait aux femmes une for­ma­tion pour leur per­met­tre de rem­pla­cer les hommes mobi­lisés. Les mili­tan­tes de cette orga­ni­sa­tion ont offert « de par­cou­rir les usines et des ate­liers sti­mu­lant les ouvriers à pro­duire le maxi­mum » et les encou­ra­ger à se porter volon­taire pour le tra­vail de for­ti­fi­ca­tion et le front.

Le désir d’intégrer les femmes dans le pro­ces­sus pro­duc­tif était aussi l’objec­tif de la cam­pa­gne contre la pros­ti­tu­tion. En condam­nant les hommes qui fréqu­entaient les pros­ti­tuées, les acti­vis­tes anar­cho-syn­di­ca­liste et les mem­bres des Mujeres Libres ont argu­menté en faveur d’une réf­orme des mem­bres de ’la plus ancienne pro­fes­sion’ par la thé­rapie par le tra­vail. Elles ont voulu copier le modèle sovié­tique qui, pen­saient-elles, avaient éliminé le trot­toir. Federica Montseny, la minis­tre CNT, a affirmé que la révo­lution avait offert aux pros­ti­tuées la chance « de chan­ger leurs vies et faire partie de la société ouvrière ». C’était plutôt iro­ni­que, car il y a main­te­nant des preu­ves qu’avant la révo­lution, cer­tai­nes femmes se pros­ti­tuaient précisément pour éviter le tra­vail pro­duc­tif et les condi­tions de tra­vail misér­euses. La cam­pa­gne anti-pros­ti­tu­tion a reflété un cer­tain puri­ta­nisme parmi les mili­tants. Bien que, comme men­tionné, l’avor­te­ment ait été légalisé et l’infor­ma­tion sur la régu­lation des nais­san­ces rendue dis­po­ni­ble, cer­tains acti­vis­tes ont recom­mandé que la sexua­lité et les nais­san­ces soient retardés à la fin la révo­lution, « quand les outils enton­ne­ront la sym­pho­nie du tra­vail ». La sexua­lité et la pros­ti­tu­tion ont sans aucun doute per­sisté, d’autant plus que les domes­ti­ques féminins, qui avaient perdu leurs emplois à cause du départ des clas­ses for­tunées, avaient rejoint les pro­fes­sion­nel­les.

La cam­pa­gne de l’UGT pour adap­ter les femmes au lieu de tra­vail était cou­ronnée de plus de succès que les efforts contre la pros­ti­tu­tion. Le syn­di­cat marxiste vou­lait coopérer avec la CNT pour ensei­gner aux appren­ties fémi­nines com­ment pro­duire les matériaux néc­ess­aires pour la guerre. Selon le secrét­aire général de la Fédération UGT de Barcelone, « les femmes cata­la­nes dém­ontraient tou­jours un amour du tra­vail et une grande capa­cité sur le lieu de tra­vail ». Il exigea que cer­tains col­lec­tifs en finis­sent avec leur pra­ti­que de payer les femmes moins que des hommes même quand elles exé­cutaient le même tra­vail. Il pressa éga­lement les syn­di­cats de pro­mou­voir des femmes aux posi­tions de direc­tion dans leurs orga­ni­sa­tions. Dans quel­ques ate­liers, les femmes com­mencèrent à mener une cam­pa­gne en faveur de l’égalité des salai­res. Dans d’autres, les mères reçurent un congé payé de mater­nité de douze semai­nes, et trente minu­tes quo­ti­dien­nes pour les soins. En août 1938, une diri­geante UGT demanda aux mem­bres des syn­di­cats d’étudier les pos­si­bi­lités d’embau­cher plus de femmes. Les rép­onses des diri­geants syn­di­caux révèlent à la fois l’état de l’indus­trie cata­lane et une gamme d’atti­tu­des mas­cu­li­nes envers les tra­vailleu­ses. Le Secrétaire général de l’Union des tra­vailleurs du bois rép­ondit que le manque de matières pre­mières et d’énergie élect­rique empêchait l’intég­ration des femmes dans sa bran­che. Il affir­mait aussi que les femmes ne possédaient pas les compét­ences pour se sub­sti­tuer aux tra­vailleurs du bois, dans ce sec­teur tou­jours non-stan­dar­disé. De plus, ce leader UGT sexiste pen­sait que « avec des excep­tions hono­ra­bles », les femmes étaient qua­li­fiées uni­que­ment pour des tâches « sim­ples », comme le ver­nis­sage, pas pour les tra­vaux lourds ou dan­ge­reux. Le syn­di­cat UGT des tra­vailleurs de la santé publi­que prét­endait que le mono­pole du tra­vail CNT l’a empêché d’embau­cher plus de femmes, qui étaient pour­tant « bio­lo­gi­que­ment » mieux adaptées pour les ser­vi­ces médicaux.

Dans d’autres sec­teurs, les besoins de la guerre ont amené des chan­ge­ments dans la divi­sion tra­di­tion­nelle du tra­vail. Dans les bureaux de poste ruraux, les femmes ont occupé les places de parents mas­cu­lins mobi­lisés ou décédés, et dans les villes, elles ont com­mencé à tra­vailler comme trans­por­teurs de cour­rier. Malgré le sou­ve­nir de bri­seu­ses de grève au début des années 1930, le res­pon­sa­ble UGT des syn­di­cats pos­taux recom­manda que les femmes ser­vent aussi dans les bureaux. Le Secrétaire général du syn­di­cat UGT du Papier pen­sait qu’avec une for­ma­tion appro­priée, les femmes seraient capa­bles d’exé­cuter la plu­part des emplois dans la pro­duc­tion de papier, mais pas dans la fabri­ca­tion de carton qui exi­geait plus de force brute. Le syn­di­cat du Papier était fier de son record d’emploi féminin, dans les usines et dans le syn­di­cat lui-même. Le syn­di­cat de l’Imprimerie citait un exem­ple où deux impri­meu­ses pro­dui­sait aussi bien que leurs homo­lo­gues mas­cu­lins. Dans l’indus­trie tex­tile, 80 % des 250 000 ouvriers étaient des femmes, mais seul le manque de matières pre­mières et la perte des mar­chés a empêché l’emploi de plus de femmes encore.

Ainsi, malgré des efforts sincères pour intégrer les femmes dans un projet social col­lec­tif, l’indi­vi­dua­lisme féminin a per­sisté et a peut-être aug­menté, com­paré à la situa­tion preré­vo­luti­onn­aire. Autrement dit, la cons­cience fémi­nine menait sans doute tout autant à des actions indi­vi­duel­les pour déf­endre ce que l’his­to­rienne Temma Kaplan a nommé l’objec­tif de « prés­er­vation de la vie », qu’elle favo­ri­sait une déf­ense col­lec­tive du rôle ’nour­ri­cier’. L’indi­vi­dua­lisme féminin a reflété l’alié­nation des orga­ni­sa­tions qui ont prét­endu représ­enter le prolé­tariat. Cette indiffér­ence envers les partis et les syn­di­cats dém­ontre la prio­rité imméd­iate que beau­coup de femmes ont accordée aux ques­tions per­son­nel­les. Le tra­vail pour une société socia­liste ou liber­taire éloignée était un but secondaire. En outre, les femmes avaient moins de raison de se sacri­fier. Les mâles ont conti­nué à domi­ner les orga­ni­sa­tions révo­luti­onn­aires, et même si les oppor­tu­nités pour les femmes se sont étendues pen­dant la révo­lution, il était clair, que les hommes conti­nue­raient à régner même si la Gauche était vic­to­rieuse. Les mili­tants mas­cu­lins et les sol­dats ont été sûrs de souf­frir si la République était perdue, mais les femmes, pour leur part, pou­vaient trou­ver plus simple d’éviter de s’iden­ti­fier comme « rouges », et s’épargner ainsi l’empri­son­ne­ment ou la mort.

Il ne s’agit pas de sou­te­nir que les femmes prolét­aires étaient crypto-fran­quis­tes, mais plutôt qu’elles oppo­se­raient une rés­ist­ance à n’importe quel régime – de gauche ou de droite, qui empié­terait sur leurs pro­pres intérêts per­son­nels sur le lieu de tra­vail, dans les rues, ou à la maison. Des his­to­riens sociaux ont négligé l’indi­vi­dua­lisme pour plu­sieurs rai­sons. Par sa nature même, l’his­toire sociale impli­que l’étude des grou­pes, pas des indi­vi­dus, Bien que son centre se soit éloigné des partis et des syn­di­cats vers les mou­ve­ments popu­lai­res et le genre, elle conti­nue d’exa­mi­ner des ensem­bles. De plus, l’indi­vi­dua­lisme est tou­jours pres­que asso­cié au capi­ta­lisme libéral, voire à la réaction. L’indi­vi­dua­lisme, cepen­dant peut avoir un aspect cri­ti­que et même sub­ver­sif. Le refus de tra­vailler et de se sacri­fier s’oppose à la vision révo­luti­onn­aire sociale des marxis­tes et des anar­cho-syn­di­ca­lis­tes. Beaucoup de femmes n’ont pas trouvé de satis­fac­tion sur le lieu de tra­vail col­lec­ti­visé et elles ont refusé de se consa­crer à une révo­lution dont le but était de les trans­for­mer en bonnes tra­vailleu­ses sala­riées. Pour com­bat­tre leur rés­ist­ance à la dis­ci­pline sur le lieu de tra­vail, l’oppor­tu­nisme et la petite fraude, les anar­cho-syn­di­ca­lis­tes ont ins­ti­tué un ordre répr­essif dans les col­lec­tifs et ont col­la­boré avec les socia­lis­tes et les com­mu­nis­tes pour cons­truire un état puis­sant capa­ble de contrôler les indi­vi­dua­lis­mes sub­ver­sifs. Les héritiers des tra­di­tions anar­chis­tes et marxis­tes ont échoué sur­mon­ter la divi­sion entre les indi­vi­dues fémi­nines et la société.

Michael Seidman

[Texte ori­gi­nal paru dans International Review of Modern History, n° XXXVII (1992), avec des notes et une biblio­gra­phie abon­dante, non tra­dui­tes. Traduction : Nico, pour le Cercle social.]


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