Robert Michels – Le socialisme en Allemagne (1906)

D’après une conférence faite à Paris, au Collège Libre des Sciences Sociales, le 12 février 1906.

I. Le socialisme en Allemagne. Considérations.

Si nous considérons le socialisme actuel, nous observons facilement qu’il consiste en même temps en deux choses assez différentes, qui semblent même, à première vue, former une réelle antinomie. Le socialisme est tout d’abord un mouvement d’idées ayant pour but la fin du chaos de la production en rendant les producteurs maîtres de la production. En second lieu, le socialisme, c’est le mouvement conscient d’une des classes de la société, le prolétariat, vers un but, en soi purement égoïste, l’émancipation du prolétariat.
Le socialisme conçu comme mouvement hors classes, c’est-a-dire comme mouvement idéal, a besoin d’intellectuels, qui, loin de concentrer en eux-même le mouvement, ont la mission de servir d’éclaireurs à la classe prolétarienne en lui montrant, moyennant leurs études et leur instruction supérieure que le hasard d’être bien né leur a voulu fournir, la route à suivre; enfin, d’accompagner cette lutte en analysant le terrain.
Le socialisme conçu, d’autre part, comme mouvement dynamique d’une classe contre une autre classe demande a son tour comme conditio sine qua non, un haut degré de développement économique, en d’autres termes l’existence d’un prolétariat industriel et par conséquent organisable et organisé, des masses qui soient en état de réaliser par le stimulant de leurs propres besoins économiques et moraux, les idées des penseurs socialistes.

Or, si nous observons le socialisme sous ces deux aspects, que je viens d’esquisser, la constatation s’impose que c’est justement l’Allemagne qui semble être comme prédestinée à faire surgir un mouvement formidable de révolutionnarisme ouvrier. C’est en Allemagne en effet, que le socialisme, comme mouvement d’idées, s’il avait été enfanté en France et pour ainsi dire baptisé en Angleterre, a été élevé à la dignité d’homme mûr. C’est là que le socialisme, pour me servir d’une expression connue, a fait son évolution en quittant son épisode d’utopisme pour devenir une science. Quoi qu’on pense de l’efficacité politique et de l’exactitude scientifique du système de Marx et d’Engels, quoi qu’on pense de l’originalité ou non originalité de leurs doctrines — et nous avouons volontiers que leurs idées ont subi largement l’influence de leurs prédécesseurs français et anglais — il est pourtant incontestable que le marxisme a été, parmi toutes les doctrines socialistes, celle qui a laissé les traces les plus profondes sur la conscience du monde ouvrier international et que ses auteurs ont été élevés essentiellement en Allemagne. On peut même dire qu’ils résumaient en eux la science allemande de la première moitié du XIX. siècle. Et si enfin nous observons le mouvement ouvrier dans son entité, il faut bien reconnaître que l’écho que le socialisme marxiste a trouvé en Europe n’est nulle part ailleurs si fort que dans celte même Allemagne. Et cela se comprend. L’Allemagne est le pays où l’industrie surgie dans un bref délai de temps, semblable à un huitième miracle et dont le développement est loin d’être terminé, a évolué en surpassant la France jusqu’à devenir une concurrente plus que dangereuse pour l’Angleterre. L’Allemagne dispose donc de masses prolétariennes terribles en nombre et en compacité. A ces masses correspond un mouvement ouvrier qui, s’il est certainement encore loin d’embrasser tout le prolétariat allemand, compte tout de même dans son sein les chiffres les plus imposants d’adhérents. Le parti socialiste en Allemagne compte environ 400.000 cotisants, chiffre qui, dans les élections parlementaires, se gonfle jusqu’à 3.020.000 votants qui se cristallise dans un groupe de 81 députés au Reichstag et, à côté de lui, un mouvement syndical soi-disant libre avec environ 1.300.000 ouvriers organisés dans son sein.
Nous nous croyons donc scientifiquement assez autorisé à maintenir la thèse suivante : le socialisme allemand semble disposer de tous les facteurs indispensables à l’existence d’un mouvement socialiste vigoureux et capable de donner à l’histoire actuelle de son pays une empreinte ineffaçable, d’une doctrine qui par la démonstration qu’elle a produite en matière de philosophie de l’histoire a déterminé la nécessité scientifique de l’émancipation des prolétaires et de l’expropriation des expropriateurs et par ses études sur le problème de la valeur a cherché à expliquer la racine économique de la méthode moralement inique de la répartition des richesses et de l’exploitation industrielle des ouvriers, a semé dans le cœur du prolétariat allemand la sécurité de sa victoire, doctrine enfin qui — et permettez-moi d’insister sur ce fait — si elle n’est peut-être pas parfaite, n’a jusqu’à nos jours pas encore été dépassée par une doctrine économique plus approfondie, puis de l’existence de masses prolétariennes, ferment nécessaire pour la formation d’un parti vraiment révolutionnaire dans son but. Aussi voyons-nous le socialisme allemand chanter, dans les concerts des socialismes internationaux, le rôle du ténor — ses ennemis diraient de la grosse caisse — imposant, par le poids de sa renommée scientifique et la crâne grandeur de ses organisations, sa manière de voir et d’agir aux frères ennemis des partis socialistes des autres pays.
Mais, malheureusement, cet avers de la médaille brillant de la social-démocratie allemande a son revers. On peut dire sans aucune crainte d’exagération que les congrès internationaux sont, dans la vie du parti, les seuls moments d’ivresse et de force intrinsèque. Retournés vainqueurs dans leurs pays ces hommes se voient réduits au rôle qui ne correspond guère au fait de leur hégémonie socialiste internationale.
Retournés en Allemagne, les social-démocrates allemands se trouvent, malgré le fonds formidable de capacités intellectuelles, le nombre des inscrits au parti et les victoires aux élections, plus impuissants que le moindre des groupements socialistes de l’univers. C’est justement de nos jours, l’affaire du Maroc encore chaude dans notre mémoire, que cette impuissance des forces modernes et démocratiques, ouvrières et pacifiques de l’Allemagne s’est manifestée douloureusement aux yeux de la France. Lorsque tout le monde civilisé s’attendait avec impatience au langage franc et fort du grand parti du prolétariat organisé de l’Allemagne, apte à entrecroiser les desseins d’une oligarchie guerrière et agressive, celui-ci se tint dans une réserve difficilement explicable pour tous ceux qui ne connaissent pas l’Allemagne à fond. Et voilà pourquoi le bruit absurde se répandit que les socialistes allemands étaient patriotes et adhérents au comte de Bulow dans sa politique africaine. D’où vient cette impuissance évidente des socialistes allemands ? La cause en est à trouver en partie dans le milieu même de la social-démocratie allemande.

II. L’Allemagne autocrate

a) légale et constitutionnelle.

On a prétendu qu’après la chute de la réaction russe, l’Allemagne a pris le premier rang comme puissance anti-moderne et anti-démocratique. Et cela est vrai. L’Allemagne n’a point encore su se débarrasser de son passé moyenâgeux. Elle nous donne un véritable exemple – modèle d’une société dans laquelle l’hégémonie d’une caste vieillie au point de vue économique et social, a survécu sur le terrain politique. Nous voyons en effet, continuer à gouverner l’Allemagne, et à la gouverner d’une façon presque absolue, en plein régime capitaliste, bourgeois, la classe d’un ordre économique passé, savoir la noblesse représentant le type féodal—ou, comme on a coutume de dire en Allemagne, patriarcal — de l’économie politique. L’Allemagne, ce pays industriel par excellente qui, par son commerce et le développement énorme de son industrie, se met présentement à l’emporter même sur le commerce de la Grande Bretagne, ne connaît pas encore le fait historique de l’avènement du tiers état. La caste féodale jouit encore de bien des privilèges, partie légaux, partie sociaux. Seuls les nobles ont, de par leur naissance, le droit aux charges supérieures de la cour et celui de fréquenter les cours. La femme du sous-lieutenant comte Meyer est invitée à la cour; la femme du colonel Meyer (roturier, celui-là !) doit rester à la maison. Bien plus graves que ces enfantillages-là sont les privilèges des nobles subsistant sur le terrain bureaucratique et économique. C’est que les nobles se sont réservé tous les postes d’officiers du grade de sous-lieutenant h celui de général dans le corps d’armée de la Garde — ce sont à peu près 1.690 postes d’officiers, les plus recherchés et les plus enviés. De même dans quantité de régiments de cavalerie de ligne. La méthode de recrutement des officiers facilite les aspirations de la noblesse dans l’armée: puisque les colonels ont seuls le droit d’accepter ou de refuser les aspirants au grade d’officier dans leurs régiments — on les appelle en Allemagne les « avantageurs » (c’est qu’ils ont en effet bien des avantages sur les autres) — une fois un colonel noble arrivé à la tête d’un régiment, les postes de ce régiment sont bien des fois réservés à des nobles.
La situation est pire encore sur le terrain économique où les nobles ont le privilège de faire déclarer inaliénables leurs biens de famille, fameux moyen de se soustraire à toutes les déroutes, à tous les déficits de ce bas monde. Pour démontrer jusqu’à quel degré d’absurdité sont les privilèges spéciaux d’une partie de la noblesse, je vous dirai que les anciennes familles régnantes — une cinquantaine — dont nous a débarrassés, au commencement du siècle passé, le balai de fer de Napoléon Ier —et nous lui en savons gré encore de nos jours —se sont conservé le droit, ou plutôt ont reconquis le droit puisqu’il n’existait pas encore à l,époque de leur détrônement, de ne pas payer la poste, d’écrire des lettres sans timbres. A ces vieux restes de l’ancien régime correspond assez nettement l’hégémonie sociale de la noblesse. Il n’est pas chose concevable à une tête allemande qu’un premier ministre d’État, ou ambassadeur auprès d’une nation qui se respecte, pourrait être un homme sans naissance, pourrait être un de ces fils de millionnaires qui ont donné à leur pays son aspect mondial. Un fait tout à fait caractéristique : le représentant politique de la classe féodale, le parti conservateur, ne compte au Reichstag que 74 membres lesquels prennent rarement la parole, et quand ils la prennent, ce n’est guère pour tenir de grands discours, comme les adhérents des autres groupes du Reichstag, mais pour ré citer de simples déclarations. D’ailleurs les membres du parti conservateur font largement usage de leur droit à la paresse, comme disait M. Lafargue, en ne fréquentant la Chambre qu’en nombre infiniment petit. En automne ce sont les chasses, en hiver les dîners et les bals et au printemps le voyage en Suisse et en Italie. Mais nonobstant tout cela, malgré leur faiblesse numérique, le manque d’importance de leurs chefs, la rareté de leurs discours et la fainéantise, à laquelle ils sacrifient généralement, leur parti, le parti féodal conservateur, est le seul qui règne en Allemagne; c’est dans son sein et le sein de ses amis qu’on prend régulièrement messieurs les ministres. Depuis la fondation de l’Empire germanique jusqu’à nos jours l’Allemagne n’a eu que des ministères conservateurs féodaux. Même dans la vie industrielle moderne, les nobles, grands propriétaires de terres, se sont, en Allemagne, conservé une part à eux. Pendant que les seigneurs roturiers de l’industrie ne pouvaient pas se refuser à faire à la marée montante du prolétariat conscient quelques concessions, en leur donnant les droits des libertés publiques, droit à la grève, à l’association; à la réunion, les seigneurs fonciers, les vieux nobles propriétaires des terres se sont maintenus dans toute leur roideur d’anciens maîtres; encore aujourd’hui les ouvriers de la terre se trouvent complètement dépourvus de tout droit, et entièrement entre les mains de leurs patrons ; ils sont — par un truc remarquable de commentaire juridique — considérés non comme des ouvriers libres, mais comme des domestiques personnels ; comme tels, le patron a même le droit, en des cas déterminés bien soigneusement par la loi (résistance, désobéissance, fainéantise, impertinence), de leur infliger de légers châtiments corporels, de leur appliquer, par exemple, un petit soufflet. Il est vrai qu’il y a des juristes qui sont d’avis que ces anciennes ordonnances barbares n’ont plus de vigueur, qu’elles sont anéanties de fait par le nouveau Code civil introduit en 1900 ; il est vrai aussi que les tribunaux devant lesquels, bien rarement du reste, le soufflet est porté, rendent des jugements pas toujours équitables.
Autre exemple : le duel, triste débris de temps sans juridiction réglée, en Allemagne subsiste encore, comme un usage impérissable, non seulement toléré, mais ordonné par les lois. Bien que défendu par le code civil de l’an 1900, le duel est encore obligatoire pour les officiers de l’armée et de la marine et certaines catégories d’employés supérieurs, qui, en cas de question d’honneur, se trouvent de la sorte dans un conflit de conscience terrible: s’ils acceptent le duel, ils sont punis par la loi ; s’ils ne l’acceptent pas, par l’Etat, antinomie autant cruelle que ridicule. Malheureusement l’instrument, auquel devait appartenir la tâche de progrès national, le parlement allemand, le Reichstag n’est qu’un parlement embryonnaire, une espèce d’annexe, ou si l’on veut d’ornement décoratif de l’autocratie réelle de l’Empereur et de la classe noble et agraire. Parlement sans influence et sans autorité, dépourvu de tous les droits indispensables h une démocratie efficace, sans responsabilité ministérielle, sans possibilité d’influencer le choix des ministres par l’Empereur, sans exécution, et embarrassé dans le moindre de ses pas par le veto de l’Empereur comme chef d’État et des Princes confédérés dans le Bundesrath, espèce de Sénat héréditaire, enfin, parlement tout à fait inapte à inaugurer une période de réformes constitutionnelles de quelque importance. Aussi tous les démocrates et socialistes de l’Allemagne, vis-à-vis de la démocratie républicaine de France, ne peuvent-ils pas se passer d’un vif sentiment d’envie.
Le terrain que nous venons d’esquisser en quelques lignes, n’est pas trop favorable à la social-démocratie.

b) psychologique.

Le terrain, sur lequel le mouvement ouvrier en Allemagne se voit forcé de se battre, est donc sans doute des moins avantageux. De tous côtés il voit autour de lui des barrières légales lui barrant la vie et domptant son énergie, La mentalité de la bourgeoisie allemande même semble garantir à cette classe, pour longtemps encore, les clefs de la victoire. Bourgeoisie forte et énergique, pas encore infectée d’idées morales qui puissent affaiblir son action, pleine de confiance en elle-même et dans son droit et ne se laissant guider dans sa stratégie vis-à-vis du prolétariat organisé que par un sens très net d’égoïsme de classe, violente, intolérante, implacable, et, avant tout, compacte.
La subsistance des coteries féodales qui continuent à gouverner la patrie, a fait, il est vrai, que la bourgeoisie au capital mobilier a renoncé presque volontairement à toute influence politique directe. De là, en partie, le manque de toute opinion politique en Allemagne, manque qui étonne tous les observateurs de la vie politique de l’empire. C’est la machine bureaucratique centralisée, machine imposante par grandiosité, fidélité atavique et obéissance aveugle à l’Empereur, dans la main duquel elle concentre toute sa volonté statique en lui servant de marteau de fer contre toutes tendances destructives. L’opinion publique de l’Allemagne se fait, au moins en ce qui concerne la politique étrangère, presque toute dans les antichambres du ministère. Pareillement la politique ouvrière se fait. Nous voyons le bloc de la bourgeoisie le plus arrondi possible, toutes les fois qu’il s’agit de faire front contre les vœux, les désirs, les desiderata du prolétariat. Si l’on ajoute h tous ces faits les caractéristiques du caractère allemand, passivité, penchant vers la discipline aveugle, respect pour l’autorité, et de l’histoire des classes en Allemagne, force financière inouïe de la part du capital et manque presque absolu d’épisodes révolutionnaires de la part du prolétariat, il résulte évidemment la logique du fait que nous avons constaté: la faiblesse du prolétariat socialiste allemand.

III. Les syndicats

Les buts et l’essence, la quintessence même des syndicats allemands se caractérisent le mieux parla phrase, par laquelle un de leurs chefs essaya d’en donner une définition précise : « Les syndicats sont des organisations qui se sont donné comme but d’atteindre, sur le terrain de l’Etat actuel, les avantages les plus grands possible pour la classe ouvrière; comme tels ils ont, jusqu’à présent, continué à refuser de traiter les questions des formes d’économie politique de l’avenir. » En conformité avec cette tendance les syndicats allemands ne sont pas socialistes. Ils n’adhèrent à aucun parti politique ni à aucun ordre d’idées. Quoique à quelques exceptions près, leur noyau le plus énergique et le plus remuant et presque la totalité de leurs chefs appartiennent au parti socialiste où jouent généralement quelques-uns d’entre eux, comme députés, un rôle très important, et que les grandes masses dont ils disposent, forment les groupements les plus sûrs du socialisme, sinon organisé en parti de classe, au moins en socialisme électoral, ils poussent leur neutralité politique si loin qu’ils cherchent même à se distinguer des socialistes dans les dehors les plus futiles. Dans leurs assemblées, les syndicalistes, au lieu de s’appeler, d’après le modèle socialiste, « Genossen » c’est-à-dire, camarades, préfèrent le titre pompeux de « Kollege » (collègues).
Tout à fait différents des syndicats français, les syndicats allemands ont la politique en horreur. La question du militarisme et de l’antimilitarisme, de la guerre et de la paix, ne les intéresse guère. Ils conçoivent leur lâche comme purement corporative. Politiquement indifférents, ils cherchent entre les cadres du système capitaliste, les intérêts immédiats et matériels. Au lieu de la grande lutte de classe contre classe, travail contre capital, ils combattent toute une série d’escarmouches de fabriques contre des patrons. Manquant, comme tels, d’esprit socialiste et de conceptions philosophiques de l’histoire, ils s’allient volontiers dans leurs grèves aux syndicats catholiques auxquels ils n’hésitent pas à laisser même le commandement en chef de l’action (comme dans la grève de la Ruhr, 1905).
L’unité syndicale véritable est non pas le syndicat local (excepté dans la Fédération des syndicats localisés, organisation ouvertement socialiste, mais relativement faible de membres et d’influence), mais la fédération. Les syndicats locaux manquent de fonctions administratives ; ils doivent se conformer aux décisions collectives de la fédération même dans lus questions de salaires et de grèves. Ils sont fermement centralisés. La psychologie des syndicalistes en partie, et le pouvoir effectif réglementaire des employés d’un autre côté ont produit une stricte centralisation entre les mains des chefs et une bureaucratie toute puissante. Leurs fonctions sont des plus multiples: à côté des devoirs simplement ouvriers, comme la fondation de caisses de résistance, des tendances de mutualité comme les Caisses pour la maladie, pour le chômage, etc., qui leur attirent une foule toujours croissante d’adhérents, enfin des tendances d’harmonie sociale comme des conventions de tarifs. Ainsi organisés il se comprend que les syndicats allemands forment les délices de beaucoup d’ennemis convaincus du socialisme, surtout parmi les universitaires qui voient en eux, avec raison ou non nous n’osons pas le dire ici, un contrepoids salutaire contre la révolution sociale et même le parti socialiste.
En tout cas il est très intéressant de constater que c’était seulement parmi les syndicats moins nombreux, moins pourvus de caisses et d’une bureaucratie plus faible — les syndicats des ouvriers verriers, le syndicat des ouvriers de pierre, le syndicat des ouvriers de tabac et le syndicat des ouvriers couvreurs, que les idées purement mutualistes du congrès de Cologne trouvaient une opposition plus ou moins sérieuse. Les grands syndicats de l’Allemagne, les métallurgistes, les mineurs, les typographes, les ouvriers menuisiers, les maçons, etc., continuaient à battre la grosse caisse de la neutralité syndicaliste pour toutes les questions ne regardant pas strictement la vie des ateliers ; ce qui prouve une fois de plus combien de grandes organisations centralisées et riches sont des éléments de ralentissement de la lutte de classe ; en adoptant les préjugés de calme et de prudence du monde bourgeois, leur mécanisme s’enroue et les qualités que l’on peut considérer comme les facteurs moteurs de tout mouvement de progrès, la versabilité, l’énergie d’action et le sentiment de sacrifice vont disparaître. Et la bureaucratie des syndicats bien qu’admirable par son esprit organisateur et financier, ne peut point se soustraire à l’évolution de tout mécanisme bureaucratique : la peur de perdre les économies et l’organisation même de laquelle elle dépend et tire son existence.

IV. Le parti socialiste

A côté des syndicats nous observons le parti de la social-démocratie, semblable en beaucoup de choses — méthode de lutte — à l’ancien parti socialiste français mais plus prolétaire (la plupart des députés socialistes au Reichstag ont exercé le métier d’ouvriers manuels) et sauf les mesures. Donc nous pouvons être bref. L’organisation de ce parti, compliquée et fine, fonctionne à merveille. C’est un vrai bijou d’organisation comparable seulement aux grands partis anglais et américains. Son attitude tactique est d’une stricte opposition au gouvernement, comme, dans une monarchie absolue, il convient à un parti socialiste. Vis-à-vis du militarisme, le parti, sans oser être antimilitariste au sens français, a combattu une lutte pacifiste. Depuis 1870 où Bebel et Liebknecht ont voté contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine, jusqu’à présent les socialistes n’ont pas cessé de voter contre toute augmentation militaire et contre tout budget du ministère de la guerre, sans aucune défaillance. Toutefois le parti socialiste allemand, parti éminemment parlementariste et qui ne connaît point d’action directe, a dû faire quelques concessions aussi sur ce point-ci et on a vu Bebel plaider pour des uniformes moins visibles et l’abolition des boulons scintillants de cuivre, défaillance de la théorie marxiste qui considère les armées comme moyen de défense des classes dirigeantes contre les classes oppressées. Il n’est pas à nier que le parti socialiste allemand, quoique rien moins qu’énergique et téméraire en face du gouvernement, possède un fonds intarissable de foi dans son avenir et d’opiniâtreté au travail et se différencie, au point de vue socialiste, très avantageusement du mouvement syndical.

V. Parti socialiste et syndicats

Quels sont, en effet, les rapports entre le parti socialiste et les syndicats ? Nous savons déjà deux choses : 1° qu’ils sont distincts l’un de l’autre par leurs champs d’action, leurs maximes et leurs buts ; 2° qu’ils sont ralliés l’un à l’autre par une parenté assez étroite, une espèce d’union personnelle. Tous les membres ouvriers du parti adhèrent en même temps aux syndicats. Et les chefs des syndicats sont, quelques exceptions faites, « en professions secondaires » députés socialistes au Reichstag.
Aussi est-il à l’ordre du jour dans les milieux des socialistes militants en Allemagne, de prétendre à haute voix que le parti et les syndicats sont choses égales, unies et indivisibles, comparables à deux jambes distinctes qui servent au prolétariat à marcher vers un but unique d’avenir. Mais malgré ces rodomontades de bonne foi l’entente entre le parti et les syndicats n’est cordiale qu’en apparence. Il est évident qu’il n’y a, dans le parti des socialistes allemands, personne, qui soit adversaire des syndicats ouvriers comme tels. Mais la base théorique des deux mouvements est trop différente pour ne pas donner lieu à des combats nécessaires: en effet les faits nous prouvent que ces deux fameuses jambes du prolétariat allemand ne marchent pas toujours à l’unisson, mais, bien des fois, l’une à gauche l’autre à droite. Longtemps le parti laissa battre la route aux syndicats, il laissa faire. Ce ne fut que lorsque les syndicats, au congrès de Cologne (1905), entrèrent en concurrence sur un terrain que le parti jugeait de sa propre compétence, qu’il se remua et se mit en défense. A Cologne, les syndicats avaient traité surtout deux questions, le premier mai et la grève générale. Vis-à-vis du problème du premier mai les syndicats se plaçaient carrément au point de vue financier. Vu et considéré la ténacité des patrons qui, maintes fois, répondaient à la fête du premier mai de leurs ouvriers en les faisant fêter aussi le deux, trois, etc., de sorte que les caisses des syndicats furent outre mesure affaiblies par la nécessité de secourir les nécessiteux du Premier Mai, une forte tendance se manifesta entre eux afin de donner aux ouvriers le conseil de ne plus prendre part à cette fête prolétaire universelle. Mais ce ne pouvait point être là le point de vue du parti. Habitué à ne pas se charger des conséquences de la fête, laissant les victimes aux soins des syndicats, voyant dans la fête une bonne occasion d’agitation politique, parfois une espèce de revue pour les élections et toujours une nécessité d’idéalisme international, la fête du Premier Mai lui tient au cœur.
Pour la grève générale les syndicats s’étaient montrés bien plus sévères encore. Une motion avait été adoptée qui ne s’était pas seulement déclarée contre la grève générale en soi, mais aussi contre toute tentative de la discuter. Le parti, vis-à-vis de ce problème avait longtemps conservé la même attitude. Longtemps il avait considéré, lui aussi, la grève générale comme une ineptie générale, un non sens énorme. Mais le temps avait corrigé ces arguments. La réaction politique du gouvernement avait persisté, et d’autre part, les grèves générales organisées par les camarades de l’étranger, Belgique, Hollande, Suède, Italie, si elles n’avaient pas toutes réussi dans leurs intentions finales, avaient au moins démontré leur possibilité de remporter la victoire parce moyen, même la nécessité pour la vie politique ouvrière de s’en servir en certains cas. Voilà pourquoi, au congrès d’Iéna (septembre 1906), les socialistes allemands n’hésitaient pas à changer leur tactique vis-à-vis de ce problème et à déclarer la grève générale, arme possible et éventuelle de la lutte des classes en matière politique. Et de ces querelles entre les deux grandes branches du prolétariat allemand organisé, ce n’est naturellement pas la liberté et le progrès de l’Allemagne qui tirent profit. La faiblesse psychologique et le manque d’orientation du prolétariat allemand font la consolidation d’un système arriéré de l’État germanique.

VI. Conclusion

Heureusement, la structure, sous plus d’un rapport encore moyenâgeux de l’Empire Allemand, et la faiblesse apparente — trop apparente surtout pendant la question du Maroc — des forces modernes de la nation portent leur remède dans le phénomène social des antithèses de classes, qui ne cesse pas de se manifester même dans le cadre de la plus stricte autocratie et qui continue même quand les prolétaires devraient une fois ou l’autre, être las de la lutte, par la toute simple raison qu’il ne consent pas de trêves jusqu’à ce que la mission historique du prolétariat soit accomplie. Et le prolétariat allemand, une fois en pleine conscience de sa suprême nécessité dans le procès de la production et de ses forces économiques et politiques. , introduira en Allemagne, on peut en être sûr, une ère nouvelle de paix et de progrès.
C’est sa mission historique.

Robert Michels
Docteur en Philosophie, à Marburg,
Membre de la Société de Sociologie de Paris.

(Revue internationale de sociologie, XIV, 1906, pp. 801-812)


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