Baudoin de Bodinat – La vie sur Terre. Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (1993)

La Vie sur Terre

(notes de la mansarde)

I.

Voici ce que j’ai pensé : dans l’un de ses ouvrages Ceronetti raconte comment, faisant un cauchemar – la ville va être détruite par le feu et la population se réfugie sous terre – il erre chez lui un sac vide à la main « pour y mettre quelques livres à emporter dans les catacombes ». Il éprouve un embarras douloureux à devoir composer ce viatique, mais déjà dehors « les voix et le tapage faisaient place au silence ». Sans plus réfléchir il fourre dans son sac les Chants de Léopardi d’abord, et les romans de Kafka, et puis les Fleurs du mal et puis les Maximes de La Rochefoucauld, et puis…
Songeant à ce rêve, le choix de Léopardi ne l’étonne pas, il lui en revient, parmi d’autres correspondances, cette pensée lumineuse : « La Nature veut être éclairée par la raison et non incendiée. » Voilà en effet qui résonne bien mélancoliquement aujourd’hui ; et que l’on peut placer, s’agissant de l’Aufklärung perdue, auprès de cette méditation d’Adorno, sublimé de dialectique : « Le rapport de dépendance à la nature, c’est sa domination, sans laquelle l’esprit n’existe pas. En reconnaissant avec humilité sa domination sur la nature et en se rétractant en elle, il détruit sa prétention dominatrice qui l’asservit justement à la nature. »
Et c’est là une vérité pratique, à défaut de quoi, on demeure dans la dépendance de ses pulsions, dans l’animalité : qu’une femme aime parfois à être fouettée n’autorise pas la muflerie, ni ne disculpe l’homme de débonder son fond mauvais ; au contraire mérite-t-elle « pour cela » tous les soins de la courtoisie et la sollicitude la plus marquée. « … il songeait, en la fouettant en mesure, combien la flagellation est délicieuse, et la pleine satisfaction de la femme le lui confirmait » (Le silence du corps).

On trouve à ce propos chez le jeune Marx commentant Fourier (« Personne n’est plus profondément puni que l’homme du fait que la femme est maintenue en esclavage. »), que : « le rapport immédiat, naturel et nécessaire, de l’homme à l’homme se confond avec le rapport de l’homme à la femme ; que le rapport de l’homme à la nature est immédiatement son rapport à l’homme, de même que le rapport de l’homme à l’homme est immédiatement son rapport à la nature. »
Et quand aux liens qui unissent l’homme à la nature, ceci : « L’homme vit de la nature : cela signifie que la nature est son propre corps avec lequel il doit rester constamment en contact pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est liée à la nature, c’est dire tout simplement que la nature est liée à elle-même, car l’homme est une manifestation de la nature » – il constate alors que le travail aliéné rend l’homme étranger à la nature ainsi qu’à lui-même. (Manuscrits de 1844)

Notre main impudente tourmente et flétrit la nature.

J’en suis venu à penser que les degrés de civilisation peuvent donc être appréciés d’après ce rapport : jusqu’à quel point l’homme s’est compris lui-même comme homme et a compris la nature comme nature, jusqu’à quel point le besoin de l’homme est devenu humain; que le salarié moderne peut ainsi se contempler dans ce qu’est devenue la nature dominée par l’économie : il peut se voir dans les océans dépeuplés, fosses d’aisances des mauvais procédés de l’industrie, dans les campagnes inexpressives, épuisées par les artifices de la chimie, dans les hybrides maladifs entassés dans les bagnes de l’alimentation industrielle. Que le rapport de l’homme à la nature se dénonce, comme son rapport à la femme, dans le choix des mots dont il use pour en parler.
Ceux qui prononcent « valorisation des ressources naturelles, protection des écosystèmes, gestion optimale du capital-nature, établissement de normes de radioactivité », qui disent « nous aimons notre planète, nous y avons des conditions de vie très agréables, apprenons à la gérer », révèlent par là leur complicité avec le rationalisme morbide qu’ils prétendaient dénoncer ; d’abord inopportuns, ils ne furent après tout que les bons conseillers d’une exploitation plus durable de la nature.
Il n’est pas utile d’entrer ici dans le détail des outrages, des violences et des avanies dont le positivisme marchand exténue la nature. C’est parce qu’il préfère imaginer, dans les corps qui l’environnent, une matière aveugle ou insensible qu’il peut sans remords faire servir à ses opérations bizarres ou déréglées; plutôt qu’y rencontrer une puissance pleine de détours et d’affreux secrets, il est vrai, mais aussi de complaisances et d’inventions, à qui nous devons tout.

Voici encore ce que j’ai pensé : que plus serrée est notre appropriation du monde, plus les liens qui nous unissent à lui sont relâchés (il n’en va pas autrement de l’homme et de la femme).
Que si la nature ne peut être sans l’humanité, car pour être nature il lui faut quelque chose dont elle soit la Nature, l’humanité ne peut être non plus sans la nature: il faut bien qu’il y ait aussi quelque chose dont elle soit l’Humanité.
Que notre commerce avec la nature soit plein de ménagements, de civilités, d’attentions perspicaces, d’intimité et de réserve. Elle nous sera aimable et prodigieuse; elle nous apprendra tout ce que nous devons apprendre dans l’agrément et l’abondance.

Article paru dans le journal Le Jour n°3 — 27 et 28 mars 1993.

II.

Voici ce que j’ai pensé: les preuves du caractère démocratique et de progrès de notre société n’abondent pas tant et je m’étonne que l’on néglige celle-là si expressive, qu’elle offre au plus grand nombre de ses administrés des satisfactions spirituelles autrefois réservés aux propriétaires de l’économie.
Non seulement s’agissant de l’art, des villégiatures ou des vices, nul jeune cadre informatisé aujourd’hui ne peut s’ignorer esthète, hédoniste et pervers, mais de la générosité pitoyable telle que la pratiquaient certains industriels du siècle dernier: bien empêchés de travailler à éteindre une pauvreté qui établissait leur fortune, ceux-là ne s’en offraient pas moins le luxe délicat d’une belle âme et le superflu d’accumuler leurs dividendes en toute bonne conscience par la fondation de quelque société philanthropique d’aide à l’honnête pauvreté.

La beauté du collectivisme marchand c’est qu’il n’exige de nous que d’être téléspectateurs de ses secours aéroportés, et pour le reste d’être contents de ce qu’il met à notre disposition dans ses magasins géants et ses programmes de divertissement.
Pourquoi l’on nous montre avec tant de complaisance les pauvres et leurs privations à la télévision: ce n’est pas seulement qu’ils soient photogéniques et d’une touchante authenticité, c’est aussi afin que l’on puisse se dire en voyant ces misérables: “je ne leur ressemble pas”. De même que de trompeuses fictions de bonheur au dessus de nous renouvellent notre crédulité et notre envie, le spectacle de l’infortune restaure par la comparaison fournie la satiété de notre condition salariée.
Ainsi de ces images au journal du soir avec leurs populations déplacées qui grelottent, leurs contrées de famine dont on voit les os, leurs villes en ruines où l’on fait à la bougie des dîners d’épluchures; qui sont au téléspectateur autant de renforcements positifs, durant qu’il guette la sonnerie du four à micro-ondes. Mais est-ce à la condition de l’aide humanitaire, de ses fêtes de charité télévisées, que nos vies étroites et dépitées nous sont alors un contentement plutôt qu’un motif de honte et de colère.
Car si elles sont à bon marché, nos bontés collectives ne sont pas gratuites, je veux dire qu’elles ne nous sont pas sans utilités: si ces dépossédés nous sont une preuve vivante de notre bonheur statistique, c’est innocemment que l’on veut en jouir, et même dans l’émotion que cela fait d’être bon.
Peut-être un cynisme sans détour autoriserait-il des sensations plus fortes, si nous en avions les moyens: privé de l’opulence et de l’impudence de plaisirs excessifs il n’est qu’une aigreur, qui trouve précisément dans l’humanisme son alcalin.

S’agissant des nécessiteux que l’économie ici même partage comme surnuméraires et facultatifs, et renvoie à la préhistoire parmi nos vitrines, nos voies rapides, nos publicités géantes, s’ajoute à cette utilité générale de restaurer le prestige du confort moderne celle plus informative de nous rappeler incessamment les clauses nouvelles du contrat social: que la bonne volonté aujourd’hui ni la résignation ne garantissent plus la sécurité matérielle; que la soumission se doit d’être active, empressée, joyeusement mimétique; que nos vies doivent être à nos propres yeux des apologies du monde comme il est; et que même cela ne suffit plus, ainsi que chacun le constate autour de soi. Mais cette hantise, les soirées chantantes de solidarité et les enquêtes sur le terrain, la refouleront en une arrière pensée: ces indigents à qui il semble que l’économie cria un jour: “Toi je te frapperai de mes poings au visage, jusqu’à ce que ta mère ne te reconnaisse plus” commodément relégués derrière l’écran, y deviennent curieux à observer et dignes de compassion.
On comprend que les critiques adressées à l’aide humanitaire restent si évasives et si timides. Elle est en effet à la misère de ce monde ce que la recherche médicale est aux épidémies nouvelles : le moyen pour notre société de se soustraire au jugement en s’offrant de nous protéger des inconvénients dont elle est cause. On déplorera le manque de tact, l’ostentation de ces bienfaisances et leur parcimonies, pour n’avoir pas à convenir du bénéfice que l’on y trouve.
« Mais l’Est et l’Ouest ne sont pas des points fixes du ciel, et l’on ne peut affirmer avec plus de certitude que les guerres viennent de l’Ouest ou de l’Est, tandis que le Nord et le Sud sont fixes », remarquait justement Bacon, qui ajoutait: «et l’on a jamais vu, ou très rarement, des peuples lointains du Sud envahir ceux du Nord, mais au contraire». Et la guerre économique n’a pas d’autre boussole, qui expédie dans l’hémisphère austral ses industries les plus dégradantes et les plus cancérigènes, les usines les plus consommatrices de matériel humain; qui solde là toutes ses camelotes et ses vieux toxiques pour prendre au prix qui lui convient les matières qu’il lui faut.
Ainsi, pour les victimes de l’aide humanitaire s’ajoute aux désagréments spécifiques que leur assigne leur place sur le marché mondial, la tâche d’exalter notre bien être électrique, double vitré et craintif. Modeste figuration récompensée de quelques repas et d’une couverture, ce qui n’est pas si mal quand tant d’autres ne se voient réclamer que de fournir leurs cadavres aux cameramen.

Voici encore ce que j’ai pensé à ce sujet: la fausse conscience ne se connaît pas, croyait Vauvenargues, mais c’est qu’elle ne le veux pas, que même elle est prête à payer pour ça. Et les maquereaux qui offrent à satisfaire ce besoin y gagnent légitimement leur grande fortune médiatique. Leurs noms sont les plus populaires.

Article paru dans le journal Le Jour n°9 — 3 avril 1993.

III.

Voici ce que j’ai pensé: Joseph de Maistre – auteur recommandable à ceux qui voudraient observer le précepte adornien de « mettre tous les arguments réactionnaires au service de l’Aufklärung progressiste » – écrivait à Bonald en 1814 : « Pour juger un siècle, il ne suffit pas de connaître ce qu’il sait; il faut encore tenir compte de ce qu’il ignore ». Il ajoutait : le nôtre, dès qu’il sort de a+b ne sait plus ce qu’il dit. Pour celui où nous sommes et qui a perdu l’intelligence des causes, c’est dès qu’il sort de 0 ou 1.
Ce que l’on peut entendre ainsi: pour juger d’un progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute; il faut encore tenir compte de ce qu’il nous prive. Cela pour les progrès génériques; s’agissant de marchandises particulières publiées à grand cris, il faut se demander: de quelle disette est-elle le palliatif, de quel mensonge l’emballage. Le sens en est parfois difficile à déchiffrer, quoiqu’on le pressente très funeste : par exemple ces tomates imputrescibles bientôt sur le marché. Quelle sorte de vie humaine pourra bien se nourrir de ces tomates-là? Ou ces greffes de cœur de porc hominisé que l’on nous promet, pour remplacer les nôtres usés par la déception et par l’ennui, ou ces fœtus mis à décongeler dans l’utérus de femmes aux seins flétris? Ces nouveautés en apparence démentielles n’ont rien que de très rationnel, mais autrement qu’on nous le dit.
Et maintenant que tous les grands progrès sont accomplis, de quoi reste-t-il à nous priver ?

Des trois modes qu’Augustin distinguait dans le temps vécu – le présent du passé, qui est la mémoire; le présent du présent, qui est l’attention actuelle; le présent de l’avenir, qui est l’attente – il ne nous reste déjà plus que le deuxième ou son illusion : Condillac n’a-t-il pas démontré que nous ne disposons de notre attention actuelle que «par le secours que nous prête l’activité de l’imagination produite par une grande mémoire». Sans quoi nous ne la réglons pas nous-mêmes: elle obéit uniquement à l’action des objets qui nous entourent et nos âmes sont en la dépendance de ceux qui les choisissent.
Le passé n’existe plus parmi nous: le despotisme du taux de profit ne l’aimait pas vivant, habillé avec du linge qui sèche aux fenêtres, qui le contredisait toujours : campagnes enchantées du temps de la traction animale, usages et mœurs curieux des contrées lointaines peintes à la main; quartiers vieux aux rues pensives, paisibles maisons d’avant l’électricité, chansons qu’on chante, profusion des siècles; ne sont plus et ne reviendront jamais: jetés tout vivants qu’ils furent dans la chaudière du progrès.
L’avenir quant à lui est au-devant « comme un jour d’hiver où le matin et le soir se touchent de près », et nous préférons ne pas l’envisager ; chacun d’ailleurs peut constater combien courte est son imagination des jours futurs. C’est pour la raison qu’il n’y en a presque plus; et qu’ils sont tous rédigés à l’avance en formules d’isotopes, de métaux lourds, d’oxyde de carbone, en statistiques de pénuries définitives, en calculs de vitesse de la disparition du voile d’ozone.
Il reste donc à extraire de nos cerveaux l’attention actuelle; car cette humanité sans lendemains dont toutes nos pensées se détournent sera bientôt notre présent. il ne suffira plus alors au repos de nos nerfs de descendre chaque soir dans le Léthé des images hertziennes. Il nous faudra des stupéfiants plus énergiques, des hallucinations bien complètes dans quoi se réfugier durant que dehors se détraquera bruyamment la machinerie de la nature.

Et voici comment : « L’utilisateur (le marché est celui des adolescents en priorité) doit chausser une sorte de masque de plongée qui l’empêche de voir le monde extérieur, en réalité des écrans stéréoscopiques qui montrent des images de synthèse en couleurs et l’utilisateur ne voit rien d’autre. Il est donc totalement immergé dans ce monde de synthèse où les images s’adaptent aux mouvements qu’il fait. »
L’idée de cette camisole numérique individuelle enthousiasme les commentateurs : c’est que nous y deviendrons semblables à l’économie elle-même, retranchée derrière les écrans de ses ordinateurs, immergée dans ses modèles de simulation et qui ne connaît plus autrement le monde extérieur. « Bienvenue dans la quatrième dimension ! – On voit le monde plus beau qu’il n’est en réalité ! – Explorez Cyberland et ses univers de projection en 3D, crées par les esprits les plus fous. Spectacle total dont on sort apaisé comme après l’extase ! », ai-je lu dans les journaux qui annoncent : « Le Virtuasega deviendra d’une totale banalité dans moins d’une dizaine de mois. » Les jeunes gens pourront ainsi sans délai façonner leur système nerveux, ou formater leur psychisme comme on voudra, aux conditions qui les attendent. Rien ne les encombrera.
Dans une époque où les insultes deviennent des raisons sociales – n’a-t-on pas vu se fonder une association de défense des “consommateurs culturels” – la domination peut se dénoncer et dire sur elle-même n’importe quelle vérité avec la tranquille certitude de ne rencontrer que l’incrédulité: elle est inconcevable à ses consommateurs. Et lorsqu’une multinationale de ces générateurs d’illusions affiche sur les murs en lettres géantes la formule de la tyrannie : « SEGA, c’est plus fort que toi », c’est une vérité cette fois qui a valeur de slogan, et non l’inverse comme il est d’habitude; ce que nous confirment les sociologues en nous félicitant du caractère ludique de cette soumission. Oui, Sega est plus fort que toi, petite miette de pain.

Voici encore ce que j’ai pensé : j’ai lu à ce propos la tribune de deux “éditeurs” se réjouissant de la popularité de ces appareils. Ils réclamaient que se lèvent parmi nous « les Proust du Super-Mario », indispensables au vrai succès de ces machines et surtout « à leur utilisation répandue et durable dans tous les foyers ». On dit communément que nous souffrons de vivre dans un monde privés de perspectives ; mais c’est faute de considérer celles que nous ouvrent les progrès de l’idiotification.

Cette chronique n’aura pas de suite.
(Convenons qu’il n’est pas approprié d’écrire dans un journal ces sortes de choses.)

Article paru dans le journal Le Jour n°15 — 10, 11 et 12 avril 1993.

NB. On lira ici la version remaniée, augmentée de ce texte, parue aux Ed. de l’Encyclopédie des Nuisances en 1996.