Onorato Damen – Amadeo Bordiga, validité et limites d’une expérience (extraits, 1971)

Note introductive

Deux lignes de présentation, même si cette publication, étant donné les sujets qu’elle traite, se présente d’elle-même. Nous tenons toutefois à préciser que nous ne nous sommes pas fixé de présenter, de façon organique, une analyse complète de la problématique bordiguiste, vaste et contradictoire, mais que nous nous sommes limités à certains de ses aspects qui ont été à la base d’un désaccord théorique, qui portait sur une manière différente de considérer les problèmes de la politique révolutionnaire et de l’action militante dans le parti du prolétariat.
Que l’affrontement théorique et, parfois, la dureté polémique, aient été exprimés par Alfa ou par Onorio, ce qui est particulièrement visible dans l’échange de quelques lettres entre Bordiga (Alfa) et Damen (Onorio), cela n’a aucune importance. Les noms, de même que les pseudonymes, font fonction de simples instruments de communication, et ils ne sont, en définitive, que les porte-parole plus ou moins efficaces et vigoureux d’une réalité en mouvement continuel, réalité qui finit même par transcender la personne physique qui cherche à la contenir dans la logique d’une méthodologie afin de mieux l’interpréter.
Ce qui compte, c’est que le désaccord serve en tout cas comme l’une des composantes de la recherche, apporte une contribution à la clarification des problèmes et facilite la tâche, propre à toute recherche, de faire avancer les idées et les expériences; comment cela se passe et au prix de quels sacrifices et déchirements dans les rapports humains, cela compte beaucoup moins.
Voilà pourquoi nous considérons que Bordiga est et reste dans l’histoire du mouvement révolutionnaire, autant pour ce qu’il a donné que pour ce qu’il n’a pas su ou voulu donner.
Ce qu’il a donné, et que la « Gauche italienne », devenue adulte sous la forme du Parti Communiste Internationaliste, fait progresser dans son combat quotidien, prend plus de consistance et de précision justement en vertu du contraste avec ce que Bordiga aurait pu et dû donner et qu’il n’a pas donné. Au reste, les vicissitudes humaines, de même que l’incessant changement des choses, sont remplis de lumières et d’ombres, d’affirmations et de négations, que le politique, l’agitateur ou même le « chef », couve en lui comme les termes d’une contradiction jamais résolue, sans s’en apercevoir, sans en avoir pleine conscience.
Tout ceci constitue le tissu connectif de ce travail qui est le nôtre : y sont réunis des écrits connus ou peu connus, et des écrits d’hier, que des personnes qui seraient intéressées par leur connaissance sont dans l’impossibilité de consulter depuis longtemps. En les publiant, nous entendons continuer l’œuvre d’élargissement et d’approfondissement du cadre que le travail présent a seulement esquissé dans son caractère essentiel.
Le but? Un surtout : ne pas rompre, ne pas accepter que soit rompu, le fil rouge de la continuité historique de la « Gauche italienne »dans son corpus idéologique et politique, le meilleur qui ait été exprimé par les luttes du prolétariat italien dans les années 20, en tant que contribution à l’élaboration d’une théorie authentiquement de classe, et non en tant qu’exigence de culture et de cajolerie intellectualiste issues des livres ou des universités, c’est-à-dire du temple de l’intelligence et de la doctrine bourgeoises, comme c’est arrivé pour l’expérience « ordinoviste » de Gramsci, même si elle a grandi, presque en concomitance de temps, avec l’expérience « abstentionniste » de Bordiga.

Amadeo Bordiga – Hors du mythe et de la rhétorique

Notre parti, qui n’a pas fait de Bordiga un fétiche et qui, du vivant de Bordiga, a été ouvertement en désaccord avec certaines de ses positions de principe, mais surtout avec les déformations qu’en ont fait de nombreux épigones qui se sont servis de son nom, notre parti est donc dans les meilleures conditions pour parler de lui, de sa haute stature de militant, de son oeuvre d’organisation infatigable et aussi de ses limites elles-mêmes.
C’est pourquoi, tandis que nous refusons le ton apologétique du « post mortem » qui a été adopté et que Bordiga aurait repoussé avec sa répartie habituelle comme des sottises, nous nous proposons de mettre en évidence ce qui dans sa contribution doit être considéré et défendu, parce qu’entré de droit dans l’élaboration de la théorie révolutionnaire, et ce qui, au contraire, ne doit pas être considéré comme étant sur la ligne de la continuité historique de la gauche communiste internationale et, en particulier, de celle qui est passée à l’histoire sous le nom de « gauche italienne ».
Nous devons à Bordiga la théorie de l’abstentionnisme tactique, théorie qu’il a énoncée lors d’une phase du parlementarisme le plus décadent, car fondé sur le clientélisme personnel, sur la corruption et le favoritisme, qui ont germé dans le socialisme méridional, et d’avoir donné une consistance organisationnelle à ce courant dans le cadre du parti socialiste italien, en créant ainsi la condition théorico-pratique nécessaire pour la régénération de la pensée marxiste, dégradée par la dégénérescence démocratique, et pour la lutte à fond contre le parlement, le plus grand rempart de la démocratie parlementaire corrompue et corruptrice
en même temps.
Nous devons à Bordiga la reconstruction du cadre théorique du socialisme scientifique, dans les lignes fondamentales qu’en avaient données Marx et Engels, en tonifiant de la sorte la partie la meilleure, la plus politiquement sensible, du parti socialiste, laquelle était serrée comme dans un étau par une social-démocratie qui dirigeait de fait le parti depuis ses sièges de Montecitorio, qui avait en Kautsky son grand pontife, qui échangeait la révolution avec l’évolution, la dictature du prolétariat avec la dictature du parlement incarnée par Giolitti.
Nous devons à Bordiga l’élaboration théorique du rapport juste entre le parti et la classe, dont dépend la réussite d’une politique révolutionnaire. On peut affirmer, sans crainte de pécher par exagération et d’être en tout cas démenti, que la définition de ce rapport, qui est théoriquement et politiquement un point final de la thématique marxiste, représente une fusion géniale entre l’expérience de la « gauche italienne » et celle de Lénine, qui s’est conclue victorieusement par la révolution d’Octobre. Et l’on doit ajouter que ce que Bordiga a produit à propos de « parti et classe » a non seulement servi de point de référence marxiste dans la période du premier après-guerre aux partis qui allaient se constituer dans le sillage de la révolution d’Octobre, mais qu’il est encore un classique et le sera pendant toute la phase qui précède la prochaine vague révolutionnaire du prolétariat. L’ignorer ou tenter d’en atténuer les termes, même si on le fait au nom de Bordiga ou d’un bordiguisme vague et approximatif, serait en dénaturer le sens et le rôle d’orientation permanente dans l’action du parti révolutionnaire.
Il faut revenir à la plateforme élaborée à la Réunion d’Imola, et située à la base de la formation du Parti Communiste d’Italie au Congrès de Livourne, pour suivre les moments constitutifs d’une dynamique du parti dont Bordiga, plus et mieux que tout autre, a tiré une expérience vivante et des données objectives et subjectives pour l’élaboration de sa théorie sur le parti en relation avec la classe.
Centralisme organique? Centralisme démocratique? Nous l’appellerions, avec une plus grande cohérence avec le Bordiga d’alors, qui est pour nous non pas le meilleur Bordiga mais le Bordiga de toujours, centralisme dialectique, parce que pénétré de poussées, même si elles sont le plus souvent irrationnelles, provenant de la base de l’organisation, reçues et rationalisées par le sommet pour retourner à leur tour à la base pour être traduites en termes opérationnels et sous une forme politique concrète.
Donner crédit à une théorie du centralisme organique et en attribuer l’élaboration à Bordiga qui n’en a jamais reconnu la paternité, au nom d’une conception antidémocratique allant jusqu’à l’absurde, c’est ridiculiser Bordiga qui porte pourtant la responsabilité, pas seulement formelle, des « Thèses de Rome » dans lesquelles, dans la partie relative à la tactique directe et indirecte, on trouve explicitement la référence léniniste à l’inflexion des concessions offertes par la démocratie elle-même en fonction de l’intérêt du parti révolutionnaire.
Quelle importance a-t-il en définitive attribuée au soi-disant « décompte des voix », en tant que symbole de la méthode démocratique, qui légitime l’existence de la majorité et de la minorité des comités centraux qui sont liés mécaniquement à ce décompte, celui qui écrit ces lignes se rappelle comment il réagit aux décisions prises lors de la dernière réunion qui s’est tenue à Naples et qui devait décider de la dissolution ou non du comité d’Entente, après l’invitation péremptoire de Zinoviev, le secrétaire de l’Internationale; mis en minorité, Bordiga, qui acceptait la dissolution « sic et simpliciter », s’aperçut avec une stupeur affligée que c’était la première fois qu’il était en minorité (ce sont ses propres paroles) dans le groupe même de la gauche qui portait de fait son nom. C’est quand même autre chose que le rapprochement irrévérencieux, pour ne pas dire risible, que « Programma » a effectué de lui avec Lénine, « comme restaurateur du marxisme sur un plan même plus élevé, non pas du fait de ses qualités personnelles, mais du fait de sa situation historique, étant donné qu’il a éliminé jusqu’au dernier trait d’union avec tout résidu, même involontaire, extérieur et linguistico-formel, de démocratisme ».
C’est nous qui avons souligné ce passage afin de mettre en évidence le mélange paradoxal d’idées et de méthodes dans lequel le projet théorique se retrouve suspendu en l’air, puisqu’il est hors de la réalité, et contre la réalité elle-même, dans une frénésie de subjectivisme idéaliste, très éloigné de toute méthodologie marxiste sérieuse, frénésie qui est totalement étrangère à l’oeuvre et à l’élaboration théorique de Bordiga. On comprend alors le pourquoi de la définition et de la légitimation d’un certain centralisme organique, dans l’administration des organes et de la vie du parti révolutionnaire, que Bordiga n’a jamais défini théoriquement et jamais pratiqué dans le cadre de son activité de militant.
Il s’ensuit que, à la place de Comités Centraux élus par les Congrès selon la méthode du centralisme démocratique, on peut avoir, par exemple, des Commissaires permanents qui font et défont selon des critères laissés en héritage par le stalinisme.
Il faut reconnaître malgré tout qu’il est facile de trouver dans beaucoup de textes, comme dans beaucoup d’attitudes personnelles de Bordiga, des intuitions et des idées originales plus ou moins géniales et polémiques, qui n’ont pas été suivies par un travail approprié de systématisation théorique, et d’approfondissement critique au crible de l’expérience accumulée par le mouvement ouvrier à un moment donné de sa longue histoire.
C’est le cas du « centralisme organique » que certains épigones au marxisme douteux se chargeront de déformer en le plaçant dans le cadre d’un subjectivisme aberrant, comme cela s’est déjà produit en réalité, et avec des dommages infligés à l’organisation et à la ligne juste indiquée par l’expérience léniniste, dommages auxquels il n’est pas toujours possible de remédier.
Nous devons à Bordiga le renversement de la politique traditionnelle du parti socialiste dans laquelle le programme minimal, celui de la tactique au jour le jour, était tout et le programme maximal, celui de la stratégie, n’était rien, parce que réduit au simple énoncé conventionnel d’une conquête du pouvoir hypothétique et évanescente de la part de la classe ouvrière, qui adviendrait du fait de la seule loi de l’évolution (la théorie chère aux réformistes de « la poire mûre qui tombe d’elle-même »). Comme tout renversement, celui-ci prenait également chez Bordiga les termes parfois paradoxaux d’une négation absolue ou d’une affirmation aussi absolue ; dans ses écrits, le terme de « tactique » disparaissait, et il était remplacé par celui de « stratégie ». Cela donnait ainsi l’impression que la dialectique en était réduite aux deux termes fixes de la contradiction, mais c’était en réalité, pour l’auteur, l’unique moyen, même s’il était drastique, de briser une tradition de pensée et de pratique politiques, la tradition réformiste, pour mettre l’accent sur la stratégie qui, dialectiquement, renferme et dépasse la donnée du moment tactique, toujours limité et provisoire, dans une vision plus large et plus vraie du moment stratégique.
Nous tirons de l’expérience que nous avons personnellement vécue deux épisodes qui éclairent ce propos, et qui en sont particulièrement significatifs, à savoir comment le moment tactique devient dialectiquement efficace dans le cadre d’une stratégie de classe; il s’agit de l’indication donnée indirectement par Bordiga, depuis peu limogé de la direction du parti de Livourne, au nouveau centre Gramsci-Togliatti à propos de la ligne tactique à prendre dans l’amphithéâtre du parlement, et non à l’extérieur, dans la situation de profond désarroi provoqué par l’assassinat de Matteotti : ce n’est pas une question morale, conseillait-il; pas de sécessionnisme parlementaire du type de l’Aventin, derrière et aux côtés des partis de la démocratie, avec l’illusion de combattre le fascisme au nom de la morale bourgeoise offensée par cet horrible assassinat, ou au nom de la défense de l’institution parlementaire garante de la véritable démocratie, ou même, au nom de la défense de l’institution royale et des prérogatives de la monarchie savoyarde. Cette ligne de conduite, qui fut ensuite suivie par le centre du parti à contrecoeur, sans entrain et en zigzags, a été, c’est une chose connue,
conseillée et élaborée dans la maison de Bordiga et exprimée dans le discours que Grieco lut à la Chambre, précisément ce Grieco jusqu’alors disciple préféré d’Amadeo, et quelques mois plus tard ennemi « irréductible » de Bordiga et de la « gauche italienne ».
La signification la plus profonde de cette indication est que l’antifascisme tactique du centre du parti, fidèle à la politique de l’État russe, devait se conclure par l’alignement du parti sur le front de la guerre impérialiste et par sa justification théorique, en déformant de manière ignoble et on ne peut plus vulgaire la théorie de Lénine sur l’impérialisme et sur la tâche du parti révolutionnaire consistant à s’opposer à la guerre en visant à sa transformation en guerre de classe; idéologie et tâche que seule la gauche communiste a défendues alors et continue de défendre aujourd’hui.
La seconde expérience tactique, comprise comme un moment d’un objectif stratégique, se situe au coeur de la crise interne de notre parti, lequel représentait à sa naissance, comme il représente aujourd’hui, non pas une tentative de polémique adressée de l’extérieur au P.C.I., pour en redresser la déviation idéologique et l’opportunisme de sa ligne politique, mais la constitution de la « gauche italienne » en parti de la révolution au moment où celui-ci était objectivement moribond. Le désaccord portait surtout sur la façon de considérer
l’organisation syndicale et d’usine que nous considérions comme indispensable au parti de la révolution, parce qu’elle se rapportait non seulement à la classe mais à la nécessité d’une croissance des cadres du parti qui étaient appropriés à ses tâches fondamentales, et que d’autres considéraient comme une pratique social-démocrate de gauche qu’il fallait rejeter de la politique du parti.
Bordiga, qui n’était pas adhérent au parti, mais qui lui apporta la contribution d’une collaboration théorique sérieuse (jamais d’activité militante active), considéra qu’il devait intervenir dans le débat en soutenant la thèse que, entre le parti et la classe, des organismes intermédiaires (les organisations syndicales) étaient nécessaires, la fameuse courroie de transmission sans laquelle le parti viendrait à manquer de l’instrument destiné au contact direct avec les masses, que le syndicat encadre et conduit dans les luttes revendicatives, ce qui ne fait pas partie des tâches spécifiques du parti révolutionnaire. Mais c’est surtout du fait de l’existence de ces organismes intermédiaires entre le parti et la classe que se crée la condition première et permanente pour que le parti puisse puiser, au sein des masses laborieuses et de leurs luttes, la condition de sa propre existence, la validité de sa doctrine, la possibilité de sa croissance en même temps que celle de la classe dans son ensemble, et pour qu’il puisse préparer les instruments et le matériel humain pour se servir des luttes quotidiennes, de leur croissance et de leur approfondissement, pour élever le particulier et le contingent à l’universel de la classe, ce qui revient à dire pour élargir et approfondir les possibilités objectives et superstructurelles du renforcement révolutionnaire.
Cette intervention n’eut alors que peu d’écho parmi les camarades qui répugnaient à l’action syndicale avec la fougue propre aux néophytes : mais la rupture ayant eu lieu dans l’organisation internationaliste, on a ensuite assisté à cette volte-face que nous connaissons tous, sans la justification critique qu’un renversement de ce genre aurait dû normalement comporter.
Nous avons cru opportun de présenter ces deux épisodes afin de montrer la sensibilité et l’attachement profonds avec lesquels Bordiga, et avec lui la « gauche italienne », a affronté et résolu le difficile problème de la tactique révolutionnaire, dans le domaine de la théorie et dans celui de l’application pratique, en démystifiant ainsi la légende, s’il y en avait encore besoin, d’un Bordiga et d’une gauche incapables d’appréhender les problèmes de la tactique.

Ce qui est vrai dans cette accusation, qui était chère aux Gramsci et aux Togliatti à l’époque où ils se lançaient péniblement et obscurément à l’abordage de la direction du Parti Communiste d’Italie (1923) pour remplacer la gauche, remplacement ayant eu lieu, il faut le répéter, non pas du fait d’une décision de la base du parti, qui était dans sa très grande majorité de gauche, mais du fait de la décision de la nouvelle politique russe à laquelle le Centre de la III° Internationale se conformait dans tous les aspects de sa politique, en se
mêlant également des affaires internes des partis, des sections individuelles appartenant à l’Internationale, ce qui est donc vrai dans cette accusation c’est que la gauche a toujours été et est ouvertement et résolument opposée à la tactique en soi, c’est-à-dire détachée de la ligne d’une stratégie de classe; ouvertement et résolument opposée à cette tactique à la petite semaine et envahie par le caractère concret du réel qui, à commencer par Gramsci et par Togliatti, a fait du Parti Communiste d’Italie le parti du compromis systématique et de la politique de petit cabotage, le parti de la voie italienne et pacifique au socialisme.

Jusqu’à présent, nous avons examiné brièvement, mais avec le sens de l’objectivité, ce qui de Bordiga, militant révolutionnaire, est passé dans le corps de la doctrine et des enseignements, qui sont nés d’une expérience qui couvre une vie de lutte parmi les plus ardentes de l’histoire du mouvement révolutionnaire et qui constitue le patrimoine indubitable de la gauche italienne et donc du parti révolutionnaire. Nous manquerions cependant à notre devoir de militants d’un parti révolutionnaire si nous n’étions pas aussi objectifs dans l’analyse des limites de sa pensée et de sa personnalité, en passant sous silence, pour des raisons sentimentales ou d’opportunité politique supposée, ce que, dans l’œuvre et les attitudes de notre camarade, nous considérons comme contradictoire et inconséquent avec la ligne de cette tradition.
Il a manqué à Bordiga une juste appréciation de la dialectique, car le soubassement de son éducation a été surtout fondé sur l’élément scientifique, ce qui l’entraînait à voir le monde et la vie sur un plan de développement rationnel, alors que la réalité de la vie sociale et de la lutte révolutionnaire l’a souvent placé devant un monde qui obéit pour une bonne part à des pulsions irrationnelles. La méthodologie fondée sur l’élément mathématique, qui est le propre de la science, ne concorde pas toujours avec la méthodologie fondée sur la dialectique, qui est mouvement et contradiction, et cela, dans l’analyse de la politique révolutionnaire et de ses perspectives, n’est pas sans importance. C’est dans le cadre d’une sous-estimation de la méthode d’analyse fondée sur la dialectique au sens marxiste qu’il faut chercher les raisons de l’inutilité du congrès de Bologne (1919), par rapport à une clarification fondamentale des réalités et des perspectives immédiates pour ce qui concernait le parti socialiste, qui était pratiquement fini comme parti de la révolution même s’il était vivant et vigoureux comme parti parlementaire, et la nécessité de mettre en oeuvre dans ce congrès la formation d’un nouveau parti, soit par une scission des forces tendues vers l’action révolutionnaire, soit par le rassemblement de toutes les forces de la gauche révolutionnaire dans un parti nouveau, à l’intérieur des structures de l’ancien, dans l’attente du moment juste pour faire la scission.
C’était la condition nécessaire et suffisante pour donner vie au parti communiste, idéologiquement et politiquement mûr pour assurer le rôle d’aiguillon et de guide du prolétariat, pendant que la situation était encore ouverte à la solution révolutionnaire; à Livourne (1921), la situation avait déjà changé et les forces du prolétariat battaient de fait en retraite sous la pression de la réaction fasciste. Bordiga lui-même, à qui incombait la responsabilité majeure de l’orientation théorico-politique de la gauche abstentionniste, n’avait pas compris que c’était à Bologne, et non après, que devait être donné le départ à la constitution du Parti Communiste et qu’un tel événement historique imposait une plateforme qui n’aurait pas comme composante essentielle un expédient tactique tel que l’abstentionnisme, mais une plateforme qui ne serait pas différente de celle du parti de Lénine, qui serait donc un centre d’attraction et de regroupement de toutes les forces de
gauche disposées à se battre pour la révolution prolétarienne, dans laquelle l’abstentionnisme, lui aussi, aurait pu jouer un rôle non secondaire, même s’il n’avait pas été prééminent, comme antidote salutaire à l’envahissement de l’électoralisme le plus bas.
Une interprétation dialectique correcte ne pose pas comme termes de la contradiction fondamentale, comme dans le cas que nous examinons, l’électoralisme et l’abstentionnisme, mais les raisons historiques d’une classe dans son ensemble sujette économiquement et politiquement, le prolétariat, et la classe opposée qui l’assujettit, le capitalisme.

Voilà quelles ont été jusqu’ici les vicissitudes humaines et politiques de Bordiga, qui se sont terminées pratiquement avec le limogeage de la gauche des organes directeurs du parti, et par conséquent, la fin obligée de la direction de Bordiga. Mais c’est surtout la conscience de l’effondrement de la III° Internationale, en tant que centre de la direction révolutionnaire, qui a produit chez Bordiga ce traumatisme psycho-politique qui l’accompagna pendant plus de quarante ans, jusqu’à sa mort ; un complexe d’infériorité qui provoqua chez lui la peur de sortir des décombres de cette énorme organisation internationale qui s’était brusquement effondrée sur la tête de ceux qui avaient cru en sa continuité et en sa force, comme à une certitude qui avait plus à voir avec du mystique que du scientifique.
C’est dans ce climat particulier que l’on doit considérer sa conduite politique, son refus constant de prendre politiquement une attitude qui pourrait le faire passer pour responsable.
C’est ainsi que se sont succédé des événements politiques, parfois d’importance historique, qui sont passés à côté de cette extériorité hautaine, sans aucun écho : le conflit Trotsky-Staline; le stalinisme; notre fraction qui continuait historiquement à l’étranger, en France et en Belgique, l’idéologie et la politique du parti de Livourne; la deuxième guerre mondiale et, enfin, l’alignement de la Russie sur le front de la guerre de l’impérialisme. Pas un mot, pas une ligne précisément dans ce même espace historique, sur un plan plus élargi et plus complexe que celui de la première guerre mondiale, qui avait offert à Lénine les éléments objectifs d’une analyse marxiste condensée dans « L’impérialisme, phase suprême du capitalisme » et dans « L’État et la révolution », piliers de la doctrine révolutionnaire et prémisse théorique de la révolution d’Octobre.
Il faut attendre la fin de la guerre, et avec elle la fin de l’expérience fasciste, pour nouer de véritables contacts avec les camarades et les cadres qui restaient de l’organisation, et le premier de tous celui avec Bordiga, pour nous permettre de connaître quelle était sa pensée sur les problèmes majeurs et ce qu’il avait l’intention de faire en tant que militant communiste : il ne s’agissait pas de demander à Bordiga qu’il prenne des responsabilités au centre du parti, même si son apport comme conseiller et collaborateur « anonyme » du parti était complet et constant, quand il ne se faisait pas l’inspirateur d’une orientation de politique générale qui ne coïncidait pas toujours avec celle du parti. Son discours divergeait du nôtre même si, grosso modo, sa méthode d’analyse était celle de toujours. Il soutenait que l’on ne devait pas parler de l’économie russe en termes de « capitalisme d’État » mais d’ »industrialisme d’État », non pas de révolution socialiste, celle d’Octobre, mais de révolution anti-féodale et donc d’une économie qui tendait au capitalisme. Mais il ne semblait pas très convaincu de ce qu’il affirmait et les rectifications qu’il a dû apporter peu de temps après à sa pensée en sont la confirmation. Et alors, quelle est la raison d’une couverture idéologique aussi fragile et en contradiction aussi évidente avec son passé, et surtout avec les points essentiels de la plateforme de la « gauche italienne » élaborés par Bordiga lui-même? Nous ne voulons pas entrer dans les replis d’un drame psycho-politique qui a comme composante la peur, même et surtout physique, d’une rupture avec ce passé d’expérience dans lequel il avait construit avec sa conscience, plus encore qu’avec son intelligence et sa créativité, le chef d’oeuvre de sa vie politique des années 20 vécue si intensément. Le « capitalisme d’État » portait le signe d’une signification de classe; l’ »industrialisme d’État » non, il laissait les choses comme elles étaient et comme on désirait qu’elles soient.

C’est pourquoi nous considérons comme positif d’avoir été contraints de revenir maintenant sur ces sujets avec une expérience plus mûre et perspicace par rapport à celle que l’on pouvait avoir dans les années 40.
Et une justification tardive, et pas très convaincue, de la théorie de l’ »industrialisme d’État » est réapparue ensuite, mise là presque incidemment, dans le numéro 3 de février 1966 de Programma Comunista, de la main de l’auteur lui-même; nous retranscrivons de l’article « Le nouveau statut des entreprises d’État en Russie » : « Première remarque : l’affirmation de l’entreprise d’État comme « maillon principal » implique l’existence d’entreprises non étatiques, et par conséquent d’activités « privées » au sens vulgaire du terme, et elle confirme à nouveau notre ancienne assertion à propos du « capitalisme d’État » en Russie, dans lequel nous
reconnaissions plutôt un « industrialisme d’État ». Il existe d’autres « maillons », d’autres entreprises, dans l’économie russe, qui concourent au processus économique ».
La justification que l’auteur lui-même en donne, confirme non seulement l’exactitude de notre analyse d’alors, mais elle met clairement en évidence le fait que cette imprécision relative à la nature de l’économie soviétique était voulue et qu’elle servait à cacher la volonté politique de repousser alors (nous disons « alors » parce que, ensuite, on s’est rendu à l’évidence) toute formulation rigidement de classe comme celle du « capitalisme d’État », à laquelle était liée toute l’orientation théorico-politique du Parti Communiste Internationaliste, orientation qu’il avait faite sienne dès sa naissance.
La justification théorique qui nous est donnée frise les limites de la banalité si l’on veut créer avec elle une nouvelle catégorie économique inexistante aussi bien dans l’histoire de l’économie capitaliste que dans l’expérience de la première phase de l’État socialiste.
C’est ainsi que les phases de développement de l’économie capitaliste ont été précisées par Engels dans son magistral « Anti-Dühring » :

« Appropriation des grands organismes de production et de communication, d’abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l’État. La bourgeoisie s’avère comme une classe superflue; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés».

Il ne s’agit pas de terminologie, mais de jugement politique d’une importance fondamentale si l’on veut orienter correctement le parti révolutionnaire grâce à une ligne claire et cohérente face au problème le plus déconcertant du deuxième après-guerre. La constatation que l’entreprise d’État, en tant que « maillon » principal de l’économie nationale, implique l’existence d’entreprises non étatiques et par conséquent d’activités « privées », est le propre de tout développement inégal du capitalisme, y compris lorsqu’il est parvenu à la phase de son développement maximal, de même qu’elle est le propre de la phase inférieure du
socialisme, qui augmente la puissance de « son » capitalisme d’État et le dépasse, dans la dialectique caractéristique de l’État socialiste qui consiste à insérer graduellement dans l’entreprise d’État les résidus du capitalisme et du pré-capitalisme que la révolution a inévitablement entraînés avec elle dans l’arc historique de la construction d’une société socialiste.
Et c’est là le type de capitalisme d’État tel que le concevait Lénine et que la montée en puissance ultérieure du socialisme devrait dépasser et vaincre dans le cadre du pouvoir révolutionnaire dont la plus grande garantie était représentée par l’exercice politique de la dictature du prolétariat armé.
Mais la nature du capitalisme d’État qui s’est présentée à l’examen du parti révolutionnaire au coeur de la deuxième guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre (c’est ce qui est arrivé au centre de notre organisation auquel cette note se rapporte) était radicalement différente et elle avait de tout autres caractéristiques que nous allons analyser tout de suite, même si c’est forcément de façon synthétique :

a) Le capitalisme d’État, au cours de la période de Staline, ne tendait pas au socialisme, mais à la consolidation du pouvoir du capitalisme traditionnel sur la forme de l’entreprise d’État, fortement centralisée, rendue possible par le passage de l’économie industrielle privée dans le cadre de l’État, passage que la Révolution d’Octobre avait mis en oeuvre.
b) Son insertion dans la deuxième guerre mondiale n’a eu pour sa justification aucun élément de nature socialiste, mais en a eu au contraire des centaines de nature bourgeoisecapitaliste, avec des implications impérialistes évidentes, ainsi que la rencontre de Yalta le démontrera par la suite, puisqu’elle placera la Russie parmi les plus grands bénéficiaires dans le partage du butin de guerre.
C’est la même élasticité tactique sans scrupules qui voit la Russie être d’abord de connivence avec Hitler (comme si, avec les bataillons de Hitler, on pouvait parvenir au socialisme) pour le partage de la Pologne et, ensuite, après une volte-face à 180 degrés, aux côtés des démocraties occidentales (comme si le socialisme pouvait être le but commun des plus grandes ploutocraties mondiales).
c) L’économie soviétique est restée, dans ses structures fondamentales, telle qu’elle était à l’époque de Staline. La libéralisation de Khrouchtchev, plus prévue que réalisée, et la nature anti-démagogique des technocrates, n’ont pas, dans leur ensemble, apporté de modifications importantes, ou alors complètement sectorielles, même si elles ont représenté des moments intéressants d’une succession de crises de superstructure dans les appareils politiques, économiques et militaires, comme l’expérience de ces dernières décennies l’a abondamment démontré.
d) Il fallait tracer une nette distinction de classe entre l’époque que nous pourrions définir comme celle de Lénine et celle qui a débuté avec Staline, et qui continue sans changements profonds et substantiels avec ses successeurs.

L’époque de Lénine, depuis la révolution d’Octobre jusqu’aux débuts de la nouvelle politique économique (Nep), est caractérisée par l’État ouvrier lequel, fondé sur les soviets à travers le parti communiste qui ne fait qu’un avec les forces armées du prolétariat, exerce sa dictature, même si c’est au milieu d’obstacles et de difficultés en tout genre provoqués par l’arrêt temporaire de la poussée offensive des forces du prolétariat international et de la possibilité immédiate d’une prolifération révolutionnaire concrète dans les pays européens; il maintient le cap vers les objectifs de la réalisation du socialisme, en se servant de la tactique
des concessions à l’adversaire de classe comme d’un moment tactique indispensable dans la vision stratégique d’un retour offensif révolutionnaire. Le capitalisme d’État, dans ce cadre d’ensemble de l’époque de Lénine, répond au risque calculé de la libération temporaire et voulue des nécessités objectives d’une économie de marché qui, bien que circonscrite mais toujours hérissée de dangers, est contrôlée par l’État de la dictature, et dans laquelle le jeu de l’offre et de la demande, la fonction du capital, le profit même et l’utilisation de la plus-value, sont des épisodes marginaux régis dans l’intérêt général de l’économie socialiste elle-même.

C’est sur la base de ces raisons, d’une importance fondamentale, qui ont été intégrées par l’avant-garde révolutionnaire depuis le début du processus de dégénérescence et qui ont fondé son combat, fait de dénonciation ouverte puis de séparation organisationnelle et politique, que s’est articulée l’oeuvre de la fraction de gauche d’abord, et du parti ensuite, lequel, par fidélité à un net caractère distinctif y compris dans sa définition comme parti, a retrouvé les thèmes du communisme révolutionnaire et de l’internationalisme.
Nous ne nous cachons pas que, à l’intérieur de ces problèmes, que nous avons esquissés, s’articule et se développe une ligne de cohérence politique qui doit apparaître pour ce qu’elle est et qui ne supporte ni d’être passée sous silence ni d’être défigurée par des superpositions mystificatrices arbitraires. Voilà quel a été et est encore notre plus beau combat même si c’est le plus ingrat. À chacun son dû et il faut reconnaître à Bordiga un esprit de suite dans son attitude qui a débuté avec l’obstruction du silence qu’il a menée aux sessions du Comité Central après le Congrès de Lyon (1926) et qui trouve sa conclusion naturelle dans la lettre-testament qu’il a adressée, ce n’est pas un hasard, à Terracini.
Cette mise au point peut sembler, sur le plan des sentiments, amère et peut-être inhumaine, mais nous nous référons à la valeur que les marxistes donnent au rôle des hommes dans les vicissitudes de l’histoire et nous sommes sûrs d’avoir interprété le sens profond de l’enseignement même de Bordiga qui veut que l’intérêt de l’action révolutionnaire soit au-dessus de tout sous-produit idéologico-politique, y compris celui du bordiguisme inférieur.

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1 Antwort auf „Onorato Damen – Amadeo Bordiga, validité et limites d’une expérience (extraits, 1971)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 12. August 2010 um 12:15 Uhr
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