Simone Weil – Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle. Introduction (1934)

La fin du XIVe siècle fut, d’une manière générale, en Europe, une période de troubles sociaux et de soulèvements populaires. Les pays où le mouvement fut le plus violent furent ceux qui se trouvaient être économiquement les plus avancés, c’est-à-dire la Flandre et l’Italie ; à Florence, ville des gros marchands drapiers et des manufactures de laine, il prit la forme d’une véritable insurrection prolétarienne, qui fut un moment victorieuse. Cette insurrection, connue sous le nom de soulèvement des Ciompi, est sans doute l’aînée des insurrections prolétariennes. Elle mérite d’autant plus d’être étudiée à ce titre qu’elle présente déjà, avec une pureté remarquable, les traits spécifiques que l’on retrouve plus tard dans les grands mouvements de la classe ouvrière, alors à peine constituée, et qui apparaît ainsi comme ayant été un facteur révolutionnaire dès son apparition.

La Florence du XIVe siècle est en apparence un État corporatif. Depuis les ordinamenti di giustizia de 1293, le pouvoir est aux mains des arts, c’est-à-dire des corporations. Un art est soit une corporation, soit, plus fréquemment, une union de corporations qui forme un petit État dans l’État, avec des chefs élus dont les pouvoirs s’étendent à la juridiction civile sur les membres de l’art, une caisse, des statuts ; et Florence est gouvernée par les prieurs des arts, magistrats désignés par les arts, et par un gonfalonier de justice, désigné par les prieurs, et qui a sous ses ordres mille mercenaires armés. Quant aux nobles, les ordinamenti di giustizia les ont exclus de toute fonction publique et soumis à des mesures d’exception très sévères. Si l’on ajoute que tous les magistrats sont élus pour des délais fort courts et doivent rendre compte de leur gestion, il semble que Florence soit une république d’artisans.

Mais en réalité les arts florentins sont tout autre chose que les corporations médiévales. Tout d’abord leur nombre est fixé à vingt et un, et ne peut être modifié ; il est interdit de former un art nouveau. Ceux qui sont en dehors des vingt et un sont donc privés de droits politiques. Puis, si les arts d’artisans et de petits commerçants ressemblent aux corporations ordinaires du moyen âge, ces arts, nommés arts mineurs, sont maintenus au second plan dans la vie politique. Le pouvoir réel appartient aux arts majeurs, qui comprennent seulement, si l’on met à part juges, notaires et médecins, les banquiers, les gros commerçants, les fabricants de drap et les fabricants de soieries. Quant à ceux qui travaillent la laine ou la soie, certains sont « membres mineurs » de l’art correspondant à leur métier, avec des droits très restreints ; mais la plupart sont simplement subordonnés à l’art, c’est-à-dire soumis à sa juridiction sans y posséder aucun droit ; et il leur est la plupart du temps sévèrement interdit non seulement de s’organiser, mais même de se réunir entre eux. L’arte di Por Santa Maria – celui des fabricants de soieries – et surtout L’arte della lana sont donc non des corporations, mais des syndicats patronaux. Loin d’être une démocratie, l’État florentin est directement aux mains du capital bancaire, commercial et industriel.

Au cours du XIVe siècle, L’arte della lana prit peu à peu l’influence prépondérante, à mesure que la fabrication du drap devenait la principale ressource de la cité, et que toutes les grandes familles des autres corporations y engageaient des capitaux. Par sa structure, il constitue un petit État, qui organise ses services publics, touche des impôts, émet des emprunts, construit des locaux, aménage des entrepôts, se charge des arrangements qui dépassent les possibilités de chaque entrepreneur ; c’est aussi un cartel, qui impose à ses membres un maximum de production qu’il leur est interdit de dépasser ; c’est surtout une organisation de classe, qui a pour principal objet de défendre en toute occasion les intérêts des fabricants de drap contre les travailleurs. Ceux-ci, au contraire, privés de toute espèce d’organisation, se trouvent désarmés. Telle est la raison principale de l’insurrection des Ciompi.

Ces travailleurs de la laine se partageaient en catégories très différentes quant à la situation technique, économique et sociale, et qui, en conséquence, ont joué un rôle différent dans l’insurrection. La plus nombreuse était celle des ouvriers salariés des ateliers. Chaque marchand drapier avait, auprès de sa boutique, un grand atelier, ou plutôt, si l’on tient compte de la division et de la coordination des travaux, une manufacture où l’on préparait la laine avant de la confier aux fileurs. Les travaux exécutés dans ces ateliers – lavage, nettoyage, battage, peignage, cordage – étaient en partie des travaux de manœuvres, mais en partie aussi relativement qualifiés. L’organisation de l’atelier était celle d’une fabrique moderne, le machinisme excepté. La division et la spécialisation étaient poussées à l’extrême ; une équipe de contremaître assurait la surveillance ; la discipline était une discipline de caserne. Les ouvriers, salariés, payés à la journée, sans tarifs ni contrats, dépendaient entièrement du patron. Ce prolétariat de la laine était à Florence la partie la plus méprisée de la population. C’était lui aussi qui, de toutes les couches révoltées de la population, faisait preuve de l’esprit le plus radical. On surnommait ces ouvriers les Ciompi et le fait qu’ils ont donné leur nom à l’insurrection montre assez quelle part ils y ont prise.

Les fileurs et les tisserands étaient, eux aussi, réduits en fait à la condition d’ouvriers salariés ; mais c’étaient des ouvriers à domicile. Isolés par leur travail même, privés du droit de s’organiser, ils ne semblent avoir fait preuve à aucun moment d’esprit combatif. Le tissage était à vrai dire un travail hautement qualifié ; mais l’avantage que les tisserands auraient pu retirer de ce fait fut annulé, au XIVe siècle, par l’afflux à Florence de tisserands étrangers, et surtout allemands. Les teinturiers au contraire, ouvriers très hautement qualifiés, impossibles à remplacer par des étrangers, parce qu’il n’y avait de bons teinturiers qu’à Florence, entrèrent les premiers de tous dans la lutte revendicative. À vrai dire, les teinturiers étaient privilégiés par rapport aux autres travailleurs de la laine. La teinturerie demandait l’investissement d’un capital considérable, et cet investissement comportait de gros risques ; aussi les fabricants ne cherchèrent-ils pas à avoir leurs propres teintureries. Ce fut l’arte della lana qui créa, pour la teinture, de grands locaux renfermant une partie de l’outillage, et les mit à la disposition de tous les industriels qui voulaient s’en servir ; ainsi les teinturiers ne dépendirent jamais d’un industriel particulier, comme c’était le cas pour les Ciompi, et aussi pour les tisserands, dont les métiers appartenaient en général aux fabricants. Les fouleurs et tondeurs de drap se trouvaient à cet égard dans la même situation que les teinturiers. Enfin, les teinturiers n’étaient pas entièrement privés de droits politiques. Ils avaient une organisation, purement religieuse, il est vrai, mais qui leur permettait de se réunir. Ils n’étaient pas simplement subordonnés à l’arte della lana, comme les ouvriers des ateliers, les fileurs et les tisserands ; ils en étaient membres, bien que « membres mineurs », et avaient ainsi une certaine part au gouvernement. Aussi leurs intérêts étaient-ils loin de coïncider avec ceux des Ciompi, et leur attitude au cours de l’insurrection le fit voir. Cependant, les raisons de se révolter ne leur manquaient pas. Privés du droit de s’organiser pour défendre leurs conditions de travail, subordonnés à leurs employeurs qui, de par le droit corporatif, devenaient leurs juges dès qu’il y avait un différend, ils auraient été rapidement réduits à la situation des autres ouvriers s’ils n’avaient su profiter des crises économiques et politiques.

Les premières luttes sociales sérieuses eurent lieu en 1342, sous la tyrannie du duc d’Athènes. C’était un aventurier français à qui Florence, épuisée par les querelles qui avaient sans cesse lieu entre les familles les plus puissantes, remit le pouvoir à vie afin qu’il rétablît l’ordre.

Cette élection avait été appuyée surtout par les mécontents, c’est-à-dire d’une part par les nobles, à qui on avait rendu l’accès aux fonctions publiques, mais qui n’en désiraient pas moins voir finir l’État corporatif, et d’autre part par le peuple. Le duc d’Athènes s’appuya principalement, pendant les quelques mois qu’il régna, sur les ouvriers, grâce auxquels il espérait pouvoir résister à l’hostilité de la haute bourgeoisie. Il donna satisfaction aux teinturiers, qui se plaignaient d’être payés avec des années de retard et d’être sans recours légal, et qui demandaient à constituer un vingt-deuxième art ; il organisa les ouvriers des ateliers de laine, non pas en une corporation, mais en une association armée. Peu après, il fut renversé par une émeute à laquelle presque toute la population prit part, et où il n’eut pour défenseurs que des bouchers et quelques ouvriers ; l’art des teinturiers ne fut pas créé, mais les prolétaires de la laine gardèrent leurs armes et s’en servirent dans les années suivantes. À la démagogie du duc d’Athènes qui, au mépris du droit corporatif, donnait satisfaction à toutes les revendications des ouvriers de la laine, succédait la plus brutale dictature capitaliste. Aussi les révoltes éclatèrent-elles bientôt. En 1343, 1 300 ouvriers se soulèvent ; en 1345, nouveau soulèvement, dirigé par un cardeur, et ayant pour objectif l’organisation des ouvriers de la laine. La grande peste de Florence, qui décime la classe ouvrière, raréfie la main-d’oeuvre et provoque ainsi une hausse des salaires telle que l’arte della lana doit établir des taxes, rend la lutte de classes plus aiguë encore. Après une crise provoquée par la guerre contre Pise, et qui arrête momentanément les conflits, le retour de la prospérité, par un phénomène qui s’est fréquemment reproduit depuis lors, amène une grève des teinturiers qui dure deux ans et se termine par une défaite, en 1372 ; mais cette défaite ne met pas fin à la fermentation des couches laborieuses.

Cette fermentation coïncide avec un conflit entre la petite bourgeoisie d’une part, et la grande bourgeoisie, unie dans une certaine mesure à la noblesse, de l’autre. Les nobles, en tant que classe, ont été définitivement battus quand, après la chute du duc d’Athènes, ils ont tenté de s’emparer du pouvoir ; mais la plupart des familles nobles sont alliées à la haute bourgeoisie à l’intérieur du « parti guelfe ». Ce parti guelfe s’est formé dans la lutte, depuis longtemps terminée, des Guelfes et des Gibelins ; la confiscation des biens des Gibelins lui a donné richesse et puissance. Devenu l’organisation politique de la haute bourgeoisie, il domine la cité depuis la chute du duc d’Athènes, fausse les scrutins, profite d’une mesure d’exception prise autrefois contre les Gibelins et demeurée en vigueur pour écarter ses adversaires des fonctions publiques. Quand, malgré les manœuvres du parti guelfe, Salvestro de Medici, un des chefs de la petite bourgeoisie, devient, en juin 1378, gonfalonier de justice, et quand il propose des mesures contre les nobles et contre le parti guelfe, le conflit devient aigu. Les compagnies des arts descendent dans la rue en armes ; les ouvriers les soutiennent et mettent le feu à quelques riches demeures et aux prisons, qui sont pleines de prisonniers pour dettes. Finalement, Salvestro de Medici a satisfaction. Mais, comme dit Machiavel, « qu’on se garde d’exciter la sédition dans une cité en se flattant qu’on l’arrêtera ou qu’on la dirigera à sa guise ».

De la direction de la petite et moyenne bourgeoisie, le mouvement tombe sous celle du prolétariat. Les ouvriers restent dans la rue ; les arts mineurs les appuient ou laissent faire. Et déjà apparaît le trait qui se reproduira spontanément dans les insurrections prolétariennes françaises et russes : la peine de mort est décrétée par les insurgés contre les pillards. Autre trait propre aux soulèvements de la classe ouvrière, le mouvement n’est nullement sanguinaire ; il n’y a aucune effusion de sang, exception faite pour un nommé Nuto, policier particulièrement haï. La liste des revendications des insurgés, liste portée aux prieurs le 20 juillet, a, elle aussi, un caractère de classe. On demande la transformation des impôts, qui pèsent lourdement sur les ouvriers ; la suppression des « officiers étrangers » de l’arte della lana, qui constituent des instruments de répression contre les travailleurs, et jouent un rôle analogue à celui de la police privée que possèdent de nos jours les compagnies minières d’Amérique. Surtout on demande la création de trois nouveaux arts : un vingt-deuxième art pour les teinturiers, fouleurs et tondeurs de drap, c’est-à-dire pour les travailleurs de la laine non encore réduits à la condition de prolétaires ; un vingt-troisième art pour les tailleurs et autres petits artisans non encore organisés ; enfin et surtout un vingt-quatrième art pour le « menu peuple » , c’est-à-dire en fait pour le prolétariat, qui est alors principalement constitué par les ouvriers des ateliers de laine. De même que l’arte della lana n’était en réalité qu’un syndicat patronal, cet art du .menu peuple aurait fonctionné comme un syndicat ouvrier ; et il devait avoir la même part au pouvoir d’État que le syndicat patronal, car les insurgés réclamaient le tiers des fonctions publiques pour les trois arts nouveaux, et le tiers pour les arts mineurs. Ces revendications tardant à être acceptées, les ouvriers envahissent le Palais le 21 juillet, conduits par un cardeur de laine devenu contremaître, Michele de Lando, qui est aussitôt nommé gonfalonier de justice, et qui forme un gouvernement provisoire avec les chefs du mouvement des arts mineurs. Le 8 août, la nouvelle forme de gouvernement, conforme aux revendications des ouvriers, est organisée et pourvue d’une force armée composée non plus de mercenaires, mais de citoyens. La grande bourgeoisie, se sentant momentanément la plus faible, ne fait pas d’opposition ouverte ; mais elle ferme ses ateliers et ses boutiques. Quant au prolétariat, il s’aperçoit rapidement que ce qu’il a obtenu ne lui donne pas la sécurité, et qu’un partage égal du pouvoir entre lui, les artisans et les patrons est une utopie. Il fait dissoudre l’organisation politique que s’étaient donnée les arts mineurs ; il élabore pétitions sur pétitions ; il se retire à Santa Maria Novella, s’organise comme avait fait autrefois le parti guelfe, nomme huit officiers et seize conseillers, et invite les autres arts à venir conférer sur la constitution à donner à la cité. Dès lors la cité possède deux gouvernements, l’un au Palais, conforme à la légalité nouvelle, l’autre non légal, à Santa Maria Novella. Ce gouvernement extra-légal ressemble singulièrement à un soviet ; et nous voyons apparaître pour quelques jours, à ce premier éveil d’un prolétariat à peine formé, le phénomène essentiel des grandes insurrections ouvrières, la dualité du pouvoir. Le prolétariat, en août 1378, oppose déjà, comme il devait faire après février 1917, à la nouvelle légalité démocratique qu’il a lui-même fait instituer, l’organe de sa propre dictature.

Michele de Lando fait ce qu’aurait fait à sa place n’importe quel bon chef d’État social-démocrate : il se retourne contre ses anciens compagnons de travail. Les prolétaires, ayant contre eux le gouvernement, la grande bourgeoisie, les arts mineurs, et sans doute aussi les deux nouveaux arts non prolétariens, sont vaincus après une sanglante bataille et férocement exterminés au début de septembre. On dissout le vingt-quatrième art et la force armée organisée en août ; on désarme les ouvriers ; on fait venir des compagnies de la campagne, comme à Paris après juin 1848. Quelques tentatives de soulèvement sont faites au cours des mois suivants, avec comme mot d’ordre : pour le vingt-quatrième art ! Elles sont férocement réprimées. Les arts mineurs gardent encore quelques mois la majorité dans les fonctions publiques ; puis le pouvoir est partagé également entre eux et les arts majeurs. Les teinturiers, qui ont conservé leur art, peuvent encore l’utiliser pour une action revendicative et imposent un tarif minimum. Mais une fois privés, par leur faute, de l’appui de ce prolétariat dont l’énergie et la résolution les avaient poussés au pouvoir, les artisans, les petits patrons, les petits commerçants sont incapables de maintenir leur domination. La bourgeoisie, comme le remarque Machiavel, ne leur laisse le champ libre que dans la mesure ou elle craint encore le prolétariat ; dès qu’elle le juge définitivement écrasé, elle se débarrasse de ses alliés d’un jour. Au reste, eux-mêmes se désagrègent de l’intérieur sous l’influence de la démoralisation, elle aussi bien caractéristique, qui pénètre leurs rangs. Ils laissèrent exécuter un des chefs principaux des classes moyennes, Scali ; et cette exécution ouvrit la voie à une brutale réaction, qui amena l’exil de Michele de Lando, de Benedetto Alberti lui-même et de bien d’autres, la suppression du vingt-deuxième et du vingt-troisième art, la domination des arts majeurs, le rétablissement des prérogatives du parti guelfe. En janvier 1382, le statu quo d’avant l’insurrection était rétabli. La puissance des entrepreneurs était désormais absolue ; et le prolétariat, privé d’organisation, ne pouvant se réunir, même pour un enterrement, sans permission spéciale, devait attendre longtemps avant de pouvoir la mettre même en question.

Machiavel, écrivant un siècle et demi après l’événement, en une période de calme social complet, trois siècles avant que ne fût élaborée la doctrine du matérialisme historique, a su néanmoins, avec la merveilleuse pénétration qui lui est propre, discerner les causes de l’insurrection et analyser les rapports de classe qui en ont déterminé le cours. Son récit de l’insurrection, que nous donnons ici, est, en dépit d’une hostilité apparente à l’égard des insurgés, qu’il prend à tort pour des pillards, plus remarquable encore par une étonnante précision dans tout ce qui répond à nos préoccupations actuelles que par le caractère captivant de la narration et la beauté du style.

Voir le récit de Machiavel

(La Critique sociale, n°11 mars 1934)


2 Antworten auf „Simone Weil – Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle. Introduction (1934)“


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