Machiavel – Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle (1521/1525)

[Le texte qui suit est tiré des Istorie fiorentine de Machiavel, livre III, ch. XII-XVII. La traduction est de Simone Weil].

À peine ce premier soulèvement apaisé, il s’en produisit un autre qui fit plus de tort que le premier à la république. La plupart des incendies et des vols qui avaient eu lieu le jour précédent avaient été commis par la plus basse plèbe ; et ceux qui s’étaient montrés les plus audacieux craignaient de recevoir, une fois les différends plus graves apaisés et réglés, le châtiment de leurs fautes, et d’être, comme il arrive toujours, abandonnés par les instigateurs de leurs mauvaises actions. À cela s’ajoutait la haine que le petit peuple portait aux citoyens riches et aux chefs des arts, qui ne lui accordaient pas de salaires suffisants à proportion de ce qu’il croyait mériter. Lorsque la cité, sous Charles 1er, s’était divisée en arts, chacun s’était donné des chefs et une forme de gouvernement ; et l’on statua que les chefs de chaque art jugeraient, en matière civile, tous ceux qui s’y rattachaient. Ces arts, comme j’ai dit furent d’abord douze ; et, avec le temps, ils s’accrurent au point de parvenir au nombre de vingt et un, et devinrent si puissants qu’au bout de peu de temps ils s’emparèrent de tout le gouvernement de la cité. Et comme parmi eux il s’en trouvait qui étaient plus honorés les uns que les autres, on les divisa en majeurs et en mineurs. Il y en eut sept majeurs et quatorze mineurs… Mais lorsqu’on organisa les arts, beaucoup de métiers auxquels s’adonnaient le menu peuple et la basse plèbe restèrent sans art propre ; et ceux qui les exerçaient furent subordonnés aux arts avec lesquels ils se trouvaient en rapports. Il en résulta que, lorsqu’ils étaient mécontents de leurs salaires, ou, d’une manière générale, opprimés par leurs maîtres, ils n’avaient d’autre recours que les magistrats des arts auxquels ils étaient soumis ; et il ne leur semblait jamais que ces magistrats leur rendissent justice comme il convenait. De tous les arts, celui auquel le plus grand nombre d’ouvriers se trouvait subordonné de la sorte était l’art de la laine ; il était le plus puissant de tous et le premier en autorité, et nourrissait de son industrie, comme il fait encore, la plus grande partie de la plèbe et du menu peuple.

Ainsi ces hommes de la plèbe, ceux qui étaient soumis à l’art de la laine comme ceux qui dépendaient des autres arts, étant pleins de ressentiment, et aussi de peur à cause des incendies et des vols qu’ils avaient commis, se réunirent à plusieurs reprises, la nuit, en secret, pour parler des événements passés et examiner les dangers qui les menaçaient. Là l’un d’entre eux, plus ardent et plus expérimenté que les autres, parla de la sorte pour animer ses compagnons : « Si nous devions en ce moment délibérer pour savoir s’il faut prendre les armes, brûler et piller les maisons des citoyens, dépouiller l’Église, je serais de ceux qui jugeraient que cela mérite réflexion ; et peut-être serais-je d’avis de préférer une pauvreté tranquille à un gain périlleux. Mais puisque les armes sont prises et qu’il y a déjà beaucoup de mal de fait, il me semble que nous devons chercher par quel moyen conserver les armes et parer au danger où nous mettent les délits commis par nous… Vous voyez que toute la ville est pleine de rancune et de haine contre nous; les citoyens se réunissent, les prieurs se joignent aux autres magistrats. Croyez que l’on prépare des pièges contre nous et que de nouveaux périls menacent nos têtes. Nous devons donc chercher à obtenir deux choses et assigner à nos délibérations un double but : à savoir d’une part ne pas être châtiés pour ce que nous avons fait les jours précédents, d’autre part pouvoir vivre avec plus de liberté et plus de bien-être que par le passé. Il convient à cet effet, à ce qu’il me semble, si nous voulons nous faire pardonner les fautes anciennes, d’en commettre de nouvelles, de redoubler les excès, de multiplier vols et incendies et de chercher à entraîner un grand nombre de compagnons. Car là où il y a beaucoup de coupables, personne n’est châtié ; les petites fautes sont punies, celles qui sont importantes et graves sont récompensées. Et quand un grand nombre de gens souffrent, la plupart ne cherchent pas à se venger, parce que les injures générales sont supportées plus patiemment que les particulières. Ainsi, en multipliant le mal, nous trouverons plus facilement le pardon et nous verrons s’ouvrir devant nous la voie qui nous mènera vers les buts que nous désirons atteindre pour être libres. Et nous allons, me semble-t-il, à une conquête certaine ; car ceux qui pourraient nous faire obstacle sont désunis et riches ; leur désunion nous donnera la victoire, et leurs richesses, une fois devenues nôtres, nous permettront de la maintenir (1). Ne vous laissez pas effrayer par cette ancienneté du sang dont ils se targuent ; car tous les hommes, ayant eu une même origine, sont également anciens et la nature nous a tous faits sur un même modèle. Déshabillés et nus, vous seriez tous semblables ; revêtons leurs habits, qu’ils mettent les nôtres, nous paraîtrons sans aucun doute nobles et eux gens du commun ; car seules la pauvreté et la richesse font l’inégalité. J’ai peine à voir que beaucoup d’entre vous regrettent ce qu’ils ont fait et veulent s’abstenir d’actions nouvelles. Et certes, s’il en est ainsi, vous n’êtes pas ceux que j’ai cru ; ni le remords ni la honte ne doivent vous effrayer ; car pour des vainqueurs, de quelque manière qu’ils aient vaincu, il n’y a jamais de honte. Et nous ne devons pas tenir compte des remords de conscience ; car là où se trouve, comme en nous, la crainte de la faim et de la prison, l’enfer ne peut ni ne doit effrayer. Mais si vous remarquez comment se conduisent les hommes, vous verrez que tous ceux qui sont parvenus à une grande richesse et une grande puissance y sont parvenus ou par la ruse ou par la force ; et ce qu’ils ont usurpé par fourberie ou par violence, pour dissimuler le caractère brutal de leur acquisition ils le décorent ensuite de faux titre de gain… Dieu et la nature ont placé tous les biens devant l’homme ; mais ces biens sont plutôt le prix de la rapine que de l’industrie, et des procédés malhonnêtes que des procédés honnêtes. De là vient que les hommes se mangent l’un l’autre et que le plus faible est toujours victime ; nous devons donc employer la force quand l’occasion s’en présente… Je confesse que ce parti est audacieux et périlleux ; mais quand la nécessité commande, l’audace devient prudence et les hommes courageux ne tiennent jamais compte des périls dans les grandes entreprises… Au reste je crois que, quand on voit préparer la prison, la torture et la mort, il est plus téméraire d’attendre que de chercher à se mettre en sûreté ; dans le premier cas le mal est certain, dans le second il est douteux… Vous voyez les préparatifs de vos adversaires ; prévenons leurs projets. La victoire est assurée à celui de nous qui prendra le premier les armes, et en même temps la ruine des ennemis et sa propre élévation ; beaucoup parmi nous tireront honneur de cette victoire, tous y trouveront la sécurité. »

Violemment enflammés par cette éloquence et ayant déjà par eux-mêmes l’esprit échauffé pour le mal, ils résolurent de prendre les armes quand ils auraient associé à leurs projets un plus grand nombre de compagnons. Et ils s’obligèrent par serment à se secourir les uns les autres, s’il arrivait que l’un d’eux fût opprimé par les magistrats.

Pendant qu’ils se préparaient à s’emparer de l’État, leur dessein parvint à la connaissance des prieurs ; et ceux-ci firent arrêter sur la place un certain Simon qui leur dévoila toute la conjuration et que l’on voulait commencer le soulèvement le lendemain. Voyant le danger, ils réunirent les Collèges et les citoyens qui travaillaient avec les syndics des arts à rétablir l’union dans la cité. La nuit était venue avant que tout le monde lut réuni ; l’assemblée conseilla aux prieurs de faire venir les consuls des arts. Tous furent d’avis de faire venir toutes les troupes à Florence et de faire descendre le lendemain matin sur la place les gonfaloniers du peuple avec leurs compagnies armées. Un certain Nicolo de San Friano était en train de réparer l’horloge du palais au moment où on mettait Simon à la torture et où les citoyens se réunissaient ; s’étant aperçu de ce qui se passait, il rentra chez lui et souleva tout son quartier. Un instant plus tard, plus de mille hommes armés se trouvaient rassemblés sur la place du Saint-Esprit. Le bruit en parvint aux autres conjurés, et Saint-Pierre Majeur et Saint-Laurent, lieux désignés par eux, se remplirent d’hommes en armes.

Le lendemain matin, qui était le 21 juillet, il ne se trouvait pas réuni sur la place plus de quatre-vingts hommes armés pour la défense des prieurs. Aucun gonfalonier ne vint, parce qu’ils avaient appris que toute la ville était en armes et avaient peur de quitter leurs maisons. Les premiers parmi les insurgés qui se trouvèrent sur la place furent ceux qui s’étaient réunis à Saint-Pierre Majeur ; à leur arrivée la troupe ne fit pas un mouvement. Le reste de la multitude apparut ensuite, et n’ayant pas rencontré d’obstacles réclama les prisonniers aux prieurs avec des cris terribles ; puis, voulant les obtenir par la force, puisque les menaces n’avaient pas suffi, ils mirent le feu à la maison de Luigi Guicciardini ; aussi les prieurs, crainte de pire, leur rendirent leurs hommes. Dès qu’ils eurent repris les prisonniers, les insurgés arrachèrent l’étendard de la justice à celui qui le portait ; et, marchant sous ce drapeau, ils allèrent brûler les maisons de nombreux citoyens, en s’attaquant à ceux qui leur étaient odieux pour des raisons publiques ou privées. Beaucoup de citoyens, pour venger leurs injures particulières, les menaient aux maisons de leurs ennemis ; il suffisait pour cela qu’une voix criât parmi la multitude : « À la maison d’un tel! » ou que celui qui portait en main le gonfalon se tournât de ce côté. En même temps qu’ils faisaient tant de mal, pour y joindre quelque action louable ils nommèrent chevaliers Salvestro de Medici et jusqu’à soixante-quatre autres citoyens, parmi lesquels Benedetto et Antonio Albenti, Tommaso Strozzi et d’autres de leurs amis; beaucoup reçurent ce titre malgré eux. Ce qui est le plus digne de remarque dans cette affaire, c’est le fait que l’on brûla les maisons de beaucoup de citoyens qui reçurent ensuite dans la même journée, et des mêmes gens (tant le bienfait chez eux était proche de l’injure), le titre de chevalier ; c’est ce qui arriva notamment à Luigi Guicciardini, gonfalonier de justice. Les prieurs, au milieu d’un tel tumulte, se voyant abandonnés des troupes, des chefs des arts et de leurs gonfaloniers, se décourageaient ; car personne n’était venu à leur secours selon les ordres donnés. Des seize gonfalons apparurent seulement l’étendard du Lion d’or et celui de la Belette, avec Giovenco della Stufa et Giovanni Cambi. Encore ceux-là ne restèrent-ils que peu de temps sur la place ; ne se voyant pas suivis par les autres, ils se retirèrent. D’autre part les citoyens, voyant la fureur de cette foule effrénée et le palais abandonné, allèrent les uns se renfermer dans leurs maisons, les autres suivre la multitude armée, pour mieux pouvoir, en se trouvant au milieu d’elle, défendre leurs maisons et celles de leurs amis. Ainsi la puissance de cette foule allait croissant, celle des prieurs décroissant. Ce désordre dura tout le jour ; et, la nuit venue, les insurgés s’arrêtèrent au palais de Stefano, derrière l’église de Saint-Barnabé. Ils étaient plus de six mille ; et avant la levée du jour, ils contraignirent les arts, par des menaces, à leur envoyer leurs étendards. Lorsque le jour fut venu, ils allèrent avec le gonfalon de la justice et les étendards devant le palais du podestat, et comme celui-ci refusait de leur livrer le palais, ils l’attaquèrent et triomphèrent.

Les prieurs, voulant essayer de composer avec eux puisqu’ils ne voyaient aucun moyen de les arrêter par la force, firent venir quatre membres de leurs collèges et les envoyèrent au palais du podestat pour connaître la volonté des insurgés. Ces envoyés virent en arrivant que les chefs de la plèbe, de concert avec les syndics des arts, avaient déjà préparé les demandes qu’ils voulaient adresser aux prieurs. Ils revinrent donc chez les prieurs, accompagnés de quatre députés de la plèbe chargés de ces demandes. On devait interdire à l’art de la laine de conserver ses juges étrangers ; former trois nouveaux arts, l’un pour les tondeurs de drap et les teinturiers, l’autre pour les barbiers, faiseurs de pourpoints, tailleurs et autres arts mécaniques, et le troisième pour le menu peuple ; l’on devait toujours prendre deux prieurs dans ces trois nouveaux arts, et trois dans les arts mineurs ; les prieurs devaient assigner à ces nouveaux arts un lieu où ils pourraient se réunir ; aucun membre de ces arts ne devait pouvoir être contraint, avant un délai de deux ans, à payer une dette de plus de cinquante ducats; le mont-de-piété devait cesser de réclamer les intérêts et ne plus exiger que le capital; il fallait absoudre les emprisonnés et les condamnés et rendre à tous les admonestés (2) leurs droits civiques. Les insurgés demandaient aussi beaucoup de faveurs pour ceux qui les avaient soutenus ; en revanche, ils voulaient faire admonester et bannir leurs ennemis. Ces demandes, bien que déshonorantes et dangereuses pour la république, furent accordées immédiatement; crainte de pire, par les prieurs, les collèges et le conseil du peuple. Mais pour qu’elles eussent force de loi, il fallait encore l’approbation du conseil de la commune ; et comme on ne pouvait réunir deux conseils le même jour, on dut remettre la chose au lendemain. Néanmoins les arts et la plèbe parurent satisfaits et promirent qu’une fois la loi achevée, il n’y aurait plus aucun désordre.

Le matin venu, pendant que le conseil de la commune délibérait, la multitude impatiente et versatile vint sur la place avec ses étendards accoutumés et avec des cris si perçants et si effroyables que le conseil et les prieurs en furent épouvantés. Aussi Guerriante Marignoli, un des prieurs, sur qui la peur agissait plus violemment qu’aucune autre émotion, sortit sous prétexte de garder la porte d’en bas et s’enfuit chez lui. Il ne put si bien se cacher en sortant qu’il ne fût reconnu par la foule; on ne lui fit aucun mal, mais la multitude, en le voyant, se mit à crier que tous les prieurs devaient abandonner le palais, sans quoi leurs fils seraient égorgés et leurs maisons brûlées. Cependant la loi avait été adoptée et les prieurs s’étaient retirés dans leurs chambres ; les membres du conseil étaient descendus et, sans sortir, restaient dans la galerie et la cour, désespérant du salut de la cité en voyant si peu de sentiments d’honneur dans la multitude et tant de malignité ou tant de frayeur chez ceux qui auraient pu soit la contenir, soit l’écraser. Le trouble régnait aussi parmi les prieurs, incertains du salut de la patrie, abandonnés par un des leurs, et à qui aucun citoyen ne donnait de secours ni même de conseils. Tandis qu’ils se tenaient ainsi, sans savoir ce qu’ils pouvaient et ce qu’ils devaient faire, Tommaso Strozzi et Benedetto Alberti, soit qu’ils fussent poussés par l’ambition personnelle et pour rester les maîtres du palais, soit qu’ils crussent que c’était le meilleur parti à prendre, les engagèrent à céder à la poussée populaire et à rentrer dans leurs maisons comme de simples particuliers. Devant un pareil conseil, donné par ceux qui avaient été les chefs de l’insurrection, Alamanno Acciaioli et Niccolo del Bene, deux prieurs, s’indignèrent, bien que les autres prieurs fussent disposés à s’y conformer ; et, reprenant un peu de vigueur, ils dirent que, si les autres voulaient partir, ils ne pouvaient s’y opposer, mais que, pour eux, ils ne voulaient pas renoncer à leur autorité avant que le moment en fût venu, à moins de perdre en même temps la vie. Ces désaccords redoublèrent la frayeur des prieurs et la colère du peuple ; enfin le gonfalonier, préférant terminer sa magistrature honteusement plutôt qu’avec péril, se mit sous la protection de Tommaso Strozzi qui le fit sortir du palais et le conduisit chez lui. Les autres prieurs s’en allèrent ensuite de la même manière l’un après l’autre ; et Alamanno et Niccolo, pour ne pas être regardés comme étant plutôt courageux que sages, se retirèrent à leur tour quand ils se virent seuls. Le palais restait donc entre les mains de la plèbe et aussi des huit de la guerre (3), qui n’avaient pas encore déposé leurs pouvoirs.

Au moment où la plèbe entra dans le palais, celui qui tenait en main l’étendard du gonfalonier de justice était un certain Michele di Lando, peigneur de laine. Celui-ci, nu-pieds et à peine vêtu, monta l’escalier avec toute la foule ; et quand il fut à la salle d’audience des prieurs, il s’arrêta, se tourna vers la multitude et dit : « Vous voyez que ce palais est à vous et que la cité est entre vos mains. Que voulez-vous faire à présent ? » À quoi tous répondirent qu’il fût gonfalonier et seigneur, et les gouvernât, eux et la cité, comme bon lui semblerait. Michele accepta la seigneurie ; et comme c’était un homme sage et prudent, qui devait plus à la nature qu’à la fortune, il résolut d’apaiser la cité et de mettre fin aux désordres. Pour occuper le peuple et se donner le temps de prendre ses mesures, il donna ordre de chercher un certain Nuto, qui avait été désigné comme chef de la police par Lapo da Castiglionchio. La plupart de ceux qui l’entouraient allèrent exécuter cet ordre. Et, pour inaugurer par un acte de justice le pouvoir qu’il avait acquis par la faveur, il fit interdire publiquement vols et incendies. Pour épouvanter tout le monde, il fit élever un gibet sur la place. Puis, pour commencer la réforme de l’État, il destitue les syndics des arts, en nomme de nouveaux, prive les prieurs et les collèges de leurs charges… Cependant Nuto était porté sur la place par la multitude ; on le pend au gibet par un pied ; et chacun de ceux qui l’entourent ayant arraché un lambeau de son corps, il n’en reste bientôt plus que le pied. Les huit de la guerre, d’autre part, croyant que le départ des prieurs les faisait maîtres de la cité, avaient déjà nommé de nouveaux prieurs. Michele, se doutant de la chose, leur fit dire de quitter immédiatement le palais, ajoutant qu’il voulait montrer à tout le monde qu’il était capable de gouverner Florence sans leur conseil. Il fit ensuite réunir les syndics des arts et nomma les prieurs, dont il prit quatre dans la basse plèbe, deux dans les arts majeurs et deux dans les arts mineurs. Il organisa en outre un nouveau scrutin et divisa le pouvoir d’État en trois parts, dont l’une devait échoir aux arts nouveaux, la seconde aux arts mineurs, la troisième aux arts majeurs. Il accorda à Salvestro de Medici le revenu des boutiques du Vieux-Pont, prit pour lui le podestat d’Empoli et fit bien d’autres faveurs à bien d’autres citoyens amis de la plèbe, non pas tant pour les récompenser de leurs services que pour s’en faire des défenseurs contre les envieux.

Il parut à la plèbe que Michele, en réformant l’État, avait trop bien partagé la haute bourgeoisie ; elle ne pensa pas avoir une part du pouvoir assez grande pour être en mesure de la conserver et de se défendre ; si bien qu’avec son audace accoutumée elle reprit soudain les armes, descendit en tumulte sur la place derrière ses étendards et demanda que les prieurs se rendissent à la salle des audiences pour délibérer à nouveau sur les mesures à prendre pour la sécurité et le bien de la plèbe. Michele, voyant leur arrogance et ne voulant pas augmenter leur colère, ne fit guère attention à ce qu’ils réclamaient, et, blâmant simplement la manière dont ils présentaient leurs demandes, les engagea à déposer les armes ; ils obtiendraient en ce cas ce que la dignité des prieurs ne permettait point que l’on accordât à la violence. Cette réponse fit que la multitude, indignée contre le palais, se retira à Santa Maria Novella ; et là ils nommèrent huit chefs pris parmi les leurs, ainsi que des ministres, et créèrent encore d’autres dignités qui leur semblaient propres à attirer la considération et le respect. Ainsi l’État avait deux sièges et la cité deux gouvernements distincts. Ces chefs décidèrent que huit délégués, choisis par les arts qui participaient au mouvement, habiteraient au palais avec les prieurs et que toutes les décisions prises par les prieurs devraient être confirmées par eux. Ils enlevèrent à Salvestro de Medici et à Michele di Lando tout ce que la plèbe, par ses décisions précédentes, leur avait accordé. Ils donnèrent à un grand nombre des leurs des fonctions et des pensions, pour leur permettre de soutenir leur rang avec dignité. Une fois ces décisions prises, ils voulurent leur faire donner force de loi, et ils envoyèrent deux d’entre eux aux prieurs pour leur demander de faire confirmer ces décisions par les conseils, avec le dessein d’arracher cette confirmation par la force s’ils ne pouvaient l’obtenir de bon gré. Ces envoyés remplirent leur mandat en présence des prieurs avec une grande audace et une présomption plus grande encore, en reprochant au gonfalonier la dignité que la plèbe lui avait donnée, les honneurs qu’elle lui avait accordés, et l’ingratitude et le manque de respect dont il faisait preuve à son égard. Et comme ils en étaient venus, à la fin de leur discours, à des menaces, Michele ne put supporter plus longtemps tant d’arrogance ; se souvenant plutôt du rang qu’il occupait que de la bassesse de sa condition, il jugea bon de réprimer par des moyens extraordinaires une insolence extraordinaire et, tirant l’épée qu’il portait au côté, il les blessa grièvement ; après quoi il les fit lier et mettre en prison.

Cette action, quand elle fut connue, souleva de fureur la multitude. Celle-ci, croyant qu’elle pourrait conquérir par les armes ce qu’elle n’avait pu obtenir désarmée, prit les armes avec rage et en tumulte et se mit en marche pour arracher l’assentiment des prieurs de vive force. Michele, de son côté, se doutant qu’ils allaient arriver, décida de les prévenir, pensant qu’il y aurait plus de gloire pour lui à attaquer le premier qu’à demeurer chez lui pour attendre l’ennemi, et se voir ensuite forcé, comme ses prédécesseurs, de déshonorer le palais et de se couvrir lui-même de honte en prenant la fuite. Il rassembla donc un grand nombre de citoyens, à savoir ceux qui avaient déjà commencé à se repentir de leur erreur, monta à cheval et, suivi de beaucoup d’hommes armés, marcha sur Santa Maria Novella pour combattre la plèbe. Celle-ci, qui avait, comme nous l’avons dit, pris une décision semblable, était partie elle aussi, presque au même moment que Michele, pour se rendre sur la place. Le hasard fit qu’ils ne prirent pas le même chemin et ne se rencontrèrent pas en route. Alors Michèle, revenant sur ses pas, trouva la place occupée par la plèbe qui était en traite d’attaquer le palais. Il engagea le combat contre eux, les vainquit, en chassa une partie de la ville et contraignit les autres à déposer les armes et à se cacher. Cette victoire fut obtenue, et l’ordre rétabli, par le seul mérite du gonfalonier… S’il avait eu un caractère pervers ou ambitieux, la République aurait entièrement perdu la liberté et serait tombée sous une tyrannie pire que celle du duc d’Athènes. Mais la prudence de Michele, et sa vertu qui ne laissait venir à son esprit aucune pensée qui fût contraire au bien général, firent qu’il conduisit l’affaire de manière à se faire suivre d’un grand nombre des gens de son parti et à pouvoir dompter les autres par les armes. Il inspira ainsi de la frayeur à la plèbe et du repentir aux meilleurs artisans; ceux-ci comprirent quelle honte il y aurait pour eux, qui avaient dompté l’orgueil des grands, à supporter le joug de la plèbe.

Notes
(1) D’après cette formule, Machiavel concevait l’insurrection des Ciompi comme essentiellement dirigée vers l’expropriation des riches. (Note de S. W.)
(2) Citoyens privés de leurs droits en tant que « gibelins », c’est-à-dire sur la pression du parti « guelfe ». (Note de S. W.)
(3) Le Conseil des huit de la guerre était une organisation dont tous les membres se trouvaient alors être du parti de la petite bourgeoisie. (Note de S. W.)

Introduction de Simone Weil

(La Critique sociale, n°11 mars 1934.)


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