Simone Weil – Allons nous vers la révolution prolétarienne ? (1933)

Devant une semblable évolution, la pire déchéance serait d’oublier nous-mêmes le but que nous poursuivons. Cette déchéance a déjà atteint plus ou moins gravement un grand nombre de nos camarades, et elle nous menace tous. N’oublions pas que nous voulons faire de l’individu et non de la collectivité la suprême valeur. Nous voulons faire des hommes complets en supprimant cette spécialisation qui nous mutile tous. Nous voulons donner au travail manuel la dignité à laquelle il a droit, en donnant à l’ouvrier la pleine intelligence de la technique au lieu d’un simple dressage ; et donner à l’intelligence son objet propre en la mettant en contact avec le monde par le moyen du travail. Nous voulons mettre en pleine lumière les rapports véritables de l’homme et de la nature, ces rapports que déguise, dans toute société fondée sur l’exploitation, « la dégradante division du travail en travail intellectuel et travail manuel ». Nous voulons rendre à l’homme, c’est-à-dire à l’individu, la domination qu’il a pour fonction propre d’exercer sur la nature, sur les outils, sur la société elle-même ; rétablir la subordination des conditions matérielles du travail par rapport aux travailleurs ; et, au lieu de supprimer la propriété individuelle, « faire de la production individuelle une vérité, en transformant les moyens de production […] qui servent aujourd’hui surtout à asservir et exploiter le travail, en de simples instruments du travail libre et associé ».

C’est là la tâche propre de notre génération. Depuis plusieurs siècles, depuis la Renaissance, les hommes de pensée et d’action travaillent méthodiquement à rendre l’esprit humain maître des forces de la nature ; et le succès à dépassé les espérances. Mais au cours du siècle dernier l’on a compris que la société elle-même est une force de la nature, aussi aveugle que les autres, aussi dangeureuse pour l’homme s’il ne parvient pas à la maîtriser. […] Or le mécanisme social, par son fonctionnement aveugle, est en train, comme le montre tout ce qui arrive depuis août 1914, de détruire toutes les conditions du bien-être matériel et moral de l’individu, toutes les conditions du développement intellectuel et de la culture. Maîtriser ce mécanisme est pour nous une question de vie ou de mort ; et le maîtriser, c’est le soumettre à l’esprit humain, c’est-à-dire à l’individu. La subordination de la société à l’individu, c’est la définition de la démocratie véritable, et c’est aussi celle du socialisme.

[…]

Faut-il donc désespérer ? Certes, les raisons ne manqueraient pas. L’on voit mal où l’on pourrait placer son espérance. […] Car l’espoir du mouvement révolutionnaire reposait sur les ouvriers qualifiés, seuls à unir, dans le travail industriel, la réflexion et l’exécution, à prendre une part active et essentielle dans la marche de l’entreprise, seuls capables de se sentir prêts à assumer un jour la responsabilité de toute la vie économique et politique. En fait, ils formaient le noyau le plus solide des organisations révolutionnaires. Or la rationalisation a supprimé leur fonction et n’a guère laissé subsister que des manœuvres spécialisés, complètement asservis à la machine. Ensuite est venu le chômage qui s’est abattu sur la classe ouvrière ainsi mutilée sans provoquer de réaction.[…] Les ouvriers qui sont demeurés dans les entreprises ont fini par considérer eux-même le travail qu’ils accomplissent non plus comme une activité indispensable à la production, mais comme une faveur accordée par l’entreprise. Ainsi le chômage, là où il est le plus étendu, en arrive à réduire le prolétariat tout entier à un état d’esprit de parasite. Certes, la prospérité peut revenir, mais aucune prospérité ne peut sauver les générations qui ont passé leur adolescence et leur jeunesse dans une oisiveté plus exténuante que le travail, ni préserver les générations suivantes d’une nouvelle crise ou d’une nouvelle guerre. […] La complexité même du régime capitaliste, et par suite des problèmes que pose la lutte à mener contre lui, transporte dans le sein même du mouvement ouvrier « la dégradante division du travail en travail intellectuel et travail manuel ». La lutte spontanée s’est toujours révélée impuissante, et l’action organisée sécrète en quelque sorte automatiquement un appareil de direction qui tôt ou tard, devient oppressif.

[…]

La seule question qui se pose est de savoir si nous devons ou non continuer à lutter ; dans le premier cas nous lutterons avec autant d’ardeur que si la victoire était sûre. Il n’y a aucune difficulté, une fois que l’on a décidé d’agir, à garder intacte, sur le plan de l’action, l’espérance même qu’un examen critique a montré être presque sans fondement ; c’est là l’essence même du courage. Or, étant donné qu’une défaite risquerait d’anéantir, pour une période indéfinie, tout ce qui fait à nos yeux la valeur de la vie humaine, il est clair que nous devons lutter par tous les moyens qui nous semblent avoir une chance quelconque d’être efficaces.

[…]

(La révolution prolétarienne, n°158, 25 août 1933)

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1 Antwort auf „Simone Weil – Allons nous vers la révolution prolétarienne ? (1933)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 29. Juli 2010 um 11:17 Uhr
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