Joseph Déjacque – Aux barricades de l’exil ou l’hommage à l’ouvrier Goujon

Joseph Déjacque – Aux barricades de l’exil ou l’hommage à l’ouvrier Goujon

Rapporté par Gustave Lefrançais dans ses Mémoires révolutionnaires

(Édité par Yves Le Manach, pour une lecture à la librairie Kamalalam en 2006)


Joseph Déjacque est né à Paris en 1822 où il fréquenta l’école Salive dans le Faubourg Saint-Antoine. En 1841, il s’engage dans la marine de guerre et y reste jusqu’en 1843. Il navigue en Orient. En 1847, il adopte le métier de peintre en bâtiment et de colleur de papiers peints. Il participe aux combats de la révolution de 1848 et fréquente, notamment, le Club de l’émancipation des femmes aux côtés de Pauline Roland et Jeanne Deroin. Après les insurrections de juin 48, il est déporté avec 15000 autres sur les pontons de Cherbourg et de Brest. Déjacque est libéré en mars ou mai 1849. En 1851, il publie les Lazaréennes, fables et poésies sociales et il est condamné à deux ans de prison pour «excitation au mépris du gouvernement». Il passe en Belgique puis en Angleterre. En 1852, Lefrançais le rejoint à Londres. En 1854 il s’embarque pour New York où il publie différentes brochures. En 1855, il signe le manifeste inaugural de L’Association Internationale qui se crée à Londres. En 1856, il part pour La Nouvelle Orléans. 1857, il écrit L’Humanisphère, utopie anarchique. 1858, il quitte la Louisiane et rejoint New York et commence, à partir du 9 juin, la publication du Libertaire, journal du mouvement social. 1859, publication de 12 numéros du Libertaire. 1860, publication de 6 numéros du journal. 1861, publication du 27e et dernier numéro du Libertaire. Découragé, il rentre en France. Il meurt à Paris en 1864 « fou de misère».

1) Souvenirs de Gustave Lefrançais

Un de nos camarades, l’ouvrier Goujon, de Baune, est mort d’une phtisie contractée lors de son arrestation à la suite du 2 Décembre et que les brouillards de Londres, combinés avec la misère, ont développée avec une effrayante rapidité. Tous les proscrits ont été convoqués à son enterrement — le premier depuis le coup d’Etat.
La bière était recouverte d’un serge rouge, afin que la population de Londres sût bien que c’était le convoi d’un proscrit français. Goujon fut enterré à Hampsted — au nord de la ville.
C’était précisément le 24 juin 1852, quatrième anniversaire de la grande bataille socialiste. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Caussidière, Félix Pyat, Nadaud, les deux Leroux, Greppo, Martin Bernard — tous ex-représentants du Peuple — marchaient en tête du cortège et se trouvèrent ainsi placés au premier rang de la fosse dans laquelle — sans autre cérémonie religieuse — on descendait le corps de notre pauvre camarade.
Nadaud prononce quelques mots d’adieu, après lesquels les assistants s’apprêtent à partir. Tout à coup émerge un homme, jeune encore et pourtant déjà presque chauve, la figure hâve et blafarde, au regard à la fois triste et narquois, véritable type enfin de prolétaire parisien.
Les républicains bourgeois, dont il a flagellé maintes fois le lâche égoïsme dans les réunions de proscrits, ne le connaissent que trop. Pressentant ce qui va se passer ils tentent de se retirer, mais les assistants se sont resserrés : impossible de partir. Ils étaient à l’honneur, ils seront à la peine : ils doivent s’y résigner.
Le colleur de papier, Déjacque, le poète des misérables, relie cette scène à l’anniversaire de Juin 1848 et lance, aux mitrailleurs des prolétaires, cette vigoureuse apostrophe :

Alors, comme aujourd’hui,
En Juin quarante-huit,
C’était jour d’hécatombe ;
Alors, au cliquetis
Des sabres et des fusils,
Au bruit sourd de la bombe,
Sous un lit de pavés,
Pour bien des réprouvés,
S’entr’ouvait une tombe.
Aujourd’hui, comme alors, devant le réacteur,
Un des nôtres, frappé par le plomb des tortures,
Tortures de la chair et tortures du coeur,
Mortelles flétrissures,
Un des nôtres, mâchant le désespoir subtil,
Est tombé, mutilé, sur la sanglante couche,
Aux barricades de l’exil !
Aujourd’hui, comme alors, assassins et victimes
Se trouvent en présence !… Enseignements sublimes !
Ceux qui nous proscrivaient, à leur tour sont proscrits.
Ce glaive à deux tranchants de la force brutale
Dont ils frappaient le Droit, soulevé dans Paris,
Ce glaive s’est contre eux, dans une main rivale,
A la fin retourné !
C’est que toujours le crime est un appel au crime.
Le coup d’Etat de Juin, ce vampire anonyme,
En vous, tribuns, en vous, bourgeois, s’est incarné,
Et Décembre n’en est que l’enfant légitime.
Ex-bravi de l’autorité,
Frappez-vous la poitrine, et, devant cette bière,
Qu‘amendant le passé, le présent vous éclaire.
Il n’est qu’un talisman pour tous : la liberté !

Littéralement épouvantés par ces paroles vengeresses, prononcées d’une voix stridente, presque sauvage, les ex-dictateurs de 1848, Ledru-Rollin et Louis Blanc, se retirent mornes et sans trouver un mot à dire, eux qui, cependant, n’ont jamais manqué jusqu’alors de faire leur propre apologie.
Le maçon Nadaud et quelques autres fanatiques de l’auteur de l’Organisation du travail, oubliant que, l’heure venue, leur idole a lâchement abandonné ceux dont il était l’apôtre avant Février, reprochent à Déjacque son “ incartade intempestive ” qui va réveiller les discordes assoupies devant l’ennemi commun.
Joliment assoupies vraiment, les discordes !
Et les injures du fameux triumvirat contre les socialistes, et la verte réponses de ceux-ci, signée par vous, citoyen Nadaud, est-ce de l’assoupissement ?
Vous nous la baillez belle !
Mais on a attaqué Louis Blanc, un socialiste !
Pourquoi celui-ci s’est-il associé de gaieté de coeur à toutes les menées réactionnaires des ces collègues du Gouvernement Provisoire ? Pourquoi ne les a-t-il pas dénoncées aux travailleurs dont il se prétendait le défenseur et l’ami ?
L’ennemi commun, citoyen Nadaud, c’est tout ce qui, à Londres et à Paris, ne songe à gouverner que pour mieux garantir les privilèges sociaux contre les revendications prolétariennes, les uns au nom de l’Empire, les autres au nom de la République, ne l’oubliez pas !

Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, Editions Futur Antérieur, 1972.
(Né en 1826, mort en 1901, Gustave Le français fut, dès 1849, avec Pauline Roland, à
l’origine du premier syndicat d’enseignants socialistes. Orateur fameux des réunions
populaires de la fin de l’Empire, membre de la Commune de Paris (minorité), il fut l’un des
animateurs de l’Internationale « anti-autoritaire».)

2) Souvenirs de Joseph Déjacque

Le 26 juillet 1853, à Jersey, lors de l’enterrement de Louise Julien, militante et poétesse morte phtisique des suites de la prison, Déjacque fit à nouveau scandale en prenant la parole après Victor Hugo, vedette républicaine :
“ Plus tard, à Jersey, je prononçais un autre discours comme protestation d’une décision prise en assemblée générale des proscrits, et qui investissait Victor Hugo du mandat de parler seul, et au nom de tous, aux funérailles de Louise Julien, une proscrite. Que Victor Hugo parle en son nom à lui, et comme simple individu, sous sa responsabilité personnelle, rien de mieux ; mais en mon nom et malgré moi encore, c’est un droit qu’il n’a pas et qu’il ne peut avoir, pas plus que je n’ai celui de parler au nom des autres, les autres fussent-ils assez crétins pour m’en donner mandat. Prétendre traduire la pensée, toute la pensée, rien que la pensée des autres, témérité insolente ! — Le croire, absurdité collective ! Allons donc, sujets volontaires, esclaves d’habitude : “Laissez faire, laissez passer”, comme disent les libres-échangistes, et appliquez à toute chose cette maxime revue et corrigée : “Chacun pour soi et la Liberté pour tous.” Il s’agissait ce jour là d’ensevelir une de ces courageuses pauvresses, morte faute des mille petits soins qu’on se procure qu’à prix d’or. Aussi cette mort pèse-t-elle autant sur les heureux de la proscription que sur les heureux prescripteurs. ” (2e édition des Lazaréennes, note 7, page 186.)

Selon une version de la fin de Joseph Déjacque, rapportée en 1894 à Emile Pouget par Max Nettlau, qui la tenait de Gustave Lefrançais, “ un jour Déjacque harangua la foule dans le Faubourg Saint-Honoré, où il demeurait, se prétendant une nouvelle réincarnation du Christ…” Selon une note de Gustave Lefrançais, Joseph Déjacque est mort, fou de misère, à Paris en 1864.

Note de l’éditeur :
Dans son Dictionnaire des auteurs prolétariens, Thierry Maricourt cite Martin Nadaud, qui sera député de la Creuse de 1876 à 1889. Il ne cite ni Joseph Déjacque ni Gustave Lefrançais ni Louise Julien !