Amadeo Bordiga – Dialogue avec Staline – Résumé-synthèse (1952/1957)

Pour une compréhension meilleure du texte présent [Dialogue avec les morts] nous donnons ici le sommaire, la synthèse du Dialogue avec Staline

PREMIÈRE JOURNÉE
Hier et demain. – Dans les articles et discours de Staline de 1952, le monde bourgeois apprend que la Russie est en train de passer du stade inférieur du socialisme au plein communisme. Nous en tirons la conclusion qu’elle est purement capitaliste.
Marchandise et socialisme. – Staline soutient que la production de marchandises continue dans un « pays socialiste ». Selon le marxisme, au contraire, le capitalisme est présent là où l’on produit des marchandises en grande quantité. C’est là le premier fondement de la doctrine.
L’économie russe. – Selon Staline il est clair que dans l’agriculture kolkhozienne la production est mercantile, tant pour l’entreprise collective que pour les parcelles familiales. On doit dire la même chose pour la moyenne et la petite industrie et pour la production artisanale que, à son avis, ce serait une folie de supprimer.
Anarchie et despotisme. – Inexorabilité de l’État, mais désordre du marché ; l’ensemble reste au-dessous du capitalisme d’État intégral.
État et reculade. – Cet État terrible reste impuissant face à l’individualisme mercantile et aux nécessités économiques : Staline cherche en vain à le cacher avec l’aide de la thèse fondamentale de Marx-Engels sur le dépérissement de l’État. La position doctrinale juste est la suivante : dans une ambiance mercantile la puissance du Capital modèle la machine de l’État selon ses exigences, même s’il n’est pas possible à première vue de personnifier une telle puissance.

DEUXIÈME JOURNÉE
Ombres et lumières. – Staline triche avec la formule non moins claire d’Engels : « Avec la prise de
possession de la part de la société des moyens de production, la production de marchandises est éliminée ». Il dit que l’on n’a pas encore pris possession en Russie de « tous » les moyens de production.
Société et patrie. – Engels affirme que le sujet de la prise de possession est la société. À sa place, en Russie, on nous propose le peuple, la nation, la Patrie socialiste et la … main de fer de Staline !
Loi et théorie. – Selon Staline, Marx s’est limité à tracer les lois de la société capitaliste de son époque, en ne disant rien des lois d’une économie socialiste ! Nous lui avons opposé la dialectique qui fait de tout énoncé marxiste d’une loi du capitalisme (exemple : l’échange entre valeurs équivalentes) une définition incontestable d’un aspect du socialisme (exemple : société sans échange se passant d’un système d’équivalence).
Nature et histoire. – Marx démontre que les lois économiques ne sont pas « naturelles », ni par conséquent « éternelles ». Elles le sont pour Staline qui fait subsister dans le socialisme la loi de l’équivalence.
Marx et les lois. – Marx a, premièrement, vérifié, sinon découvert, toutes les lois du mode de production capitaliste ; deuxièmement, démontré qu’elles sont historiquement transitoires. Staline, par les faits qu’il expose ex cathedra, veut démontrer qu’elles restent bien vivantes en Russie.
Socialisme et communisme. – Staline ne se trouve pas au passage du stade inférieur du socialisme au stade supérieur (au sens de la Critique du programme de Gotha), ni même au passage du capitalisme adulte au premier stade du socialisme. La signification historique réside dans le passage révolutionnaire au grand capitalisme, non seulement en Russie, mais également plus à l’est. Stade presque respectable.

TROISIÈME JOURNÉE
Produits et échanges. – Les foudres de Staline se sont abattues sur un Notkin parce que ce dernier avait appelé marchandises même les produits de la grande industrie d’État. Ils ne le deviennent, dit Staline, que lorsqu’ils sont vendus à l’étranger. Outre l’objection que tout produit évalué en équivalent-monnaie est marchandise au sens de Marx, il reste à se demander si la vente sur le marché international deviendra la règle ou constitue l’exception.
Profit et plus-value. – Plus haut, Staline sommait les lois marxistes du capitalisme de rester en service dans le socialisme ; maintenant il révoque la plus importante d’entre elles : selon lui, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit aurait cessé d’être en vigueur dans l’Occident impérialiste sous prétexte que le capitalisme monopoliste recherche le profit maximum.
Engels et Marx. – Pour les « pères » du socialisme moderne, la chute du taux de profit est un point cardinal. La théorie de l’accumulation repose sur elle ; et sur le plan programmatique c’est encore à partir d’elle que Marx déduit sa thèse centrale : impuissance du mode capitaliste et mercantile de production à réaliser « une réduction simple du travail vivant ».
Taux et masse. – La gaffe de Staline, déguisé en professeur, dérive du fait qu’il n’a pas compris qu’à toutes les époques du capitalisme la masse des profits augmente, pendant que leur taux diminue par le fait du procès d’accumulation lui-même, phénomène mondial qui s’impose également en Russie.
XIX° et XX° siècle. – Les chiffres américains de 1848 à 1929 correspondent parfaitement aux lois marxistes « révoquées » par Staline. Marx définit de la façon suivante les « trois faits principaux de la production capitaliste » : 1) – concentration des moyens de production entre les mains de certains individus et transformation de ces moyens en « puissances sociales » (« même si dans un premier temps cela s’effectue sous la forme de propriété privée des capitalistes ») ; 2) – travail social, division du travail, union entre travail et science de la nature (« dans ces deux sens le mode de production capitaliste supprime, quoiqu’en des formes différentes, la propriété privée, et le travail privé ») ; 3) formation du marché mondial, quatre mots qui, comme en de nombreux autres passages, indiquent un résultat essentiel du capitalisme. Nous arrivons ainsi aux drames de l’impérialisme et des guerres mondiales.

TROISIÈME JOURNÉE : Après-midi
Concurrence et monopole. – L’explication du libéralisme donnée par Marx et celle de l’impérialisme donnée par Lénine dérivent d’une doctrine UNIQUE, parce que ce sont des stades historiques d’un mode de production UNIQUE : le capitalisme.
Marchés et empires. – Staline soutient la position classique : l’origine des deux guerres mondiales réside dans le conflit des intérêts tendant à la conquête des marchés internationaux. Il affirme que l’Allemagne s’est lancée dans la guerre pour se soustraire à l’esclavage dans lequel les capitalismes anglo-saxons la tenaient. Une telle position correspond bien à la haine anti-américaine de cet après-guerre, mais elle contredit dans un horrible bric-à-brac doctrinal, l’abjecte politique démo-fasciste suivie par Staline lui-même durant la période de la guerre.
Parallèle ou méridien. – Après cela, comment soutenir qu’il existe aujourd’hui deux marchés « mondiaux » qui pourraient se neutraliser réciproquement ? La formule de Staline n’est pas satisfaisante (cependant elle est moins indécente que celle de ses fossoyeurs du XX° congrès). Il soutient que la guerre impérialiste reste inévitable et s’efforce de dessiner une théorie nouvelle : la troisième guerre verra s’opposer non pas les camps respectifs du capitalisme et du socialisme, mais plutôt deux groupes rivaux d’États occidentaux. Dans sa perspective, Staline a abandonné la conception léniniste sur le lien qui existe entre impérialisme et révolution (il ne mourra pas, cependant, dans la peau d’un pacifiste, contrairement à ses ignobles successeurs). Staline avait la même position que Lénine lorsqu’il voyait en 1939 arriver la guerre ; mais il ne disait plus, en 1939, que l’autre terme de l’alternative était le renversement du capitalisme, le défaitisme à l’égard de toute patrie, et il proclamait la « lutte pour la Paix ».
C’est ainsi que le marxiste et le léniniste n’ont pas attendu sa mort pour mourir en lui.
Ius primae noctis. – Les dernières paroles de Joseph Staline auront servi à glorifier l’oeuvre immense accomplie par son État : le fait d’avoir défriché et rendu fertile un terrain vierge qui couvre un quart du globe.
Par une industrialisation révolutionnaire certes, mais (nous l’avons démontré textes en main) capitaliste.
Face à cette entreprise à la fois monstrueuse et héroïque, se dresse un crime d’une portée incalculable :
celui d’avoir détruit sur une moitié du globe le potentiel révolutionnaire qui aurait dû féconder un terrain non pas vierge et rebelle, lui, mais pourri par la civilisation agonisante de l’Occident chrétien, parlementaire et mercantile.


1 Antwort auf „Amadeo Bordiga – Dialogue avec Staline – Résumé-synthèse (1952/1957)“


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