Lettre de Jacques Camatte à Amadeo Bordiga sur la crise du parti « bordiguiste » (janvier 1966)

Cher Amadeo,

6 mois après les thèses de Naples, voilà où nous en sommes : la réunion de Paris a été interrompue sur décision du centre et son programme n’a pas été respecté. Une petite chronologie des faits est nécessaire pour expliquer cela.

1°) La réunion de Paris a été décidée non à la réunion internationale de Florence, mais après, par les camarades de Marseille et le centre. Cette décision a été prise après celle de diminuer le nombre de réunions internationales afin de réduire les frais du parti.

Lorsque la décision nous a été communiquée – en nous demandant si nous étions d’accord – nous avons fait remarquer qu’il y avait contradiction entre le fait de faire cette réunion et celui de réduire celles internationales. Le chef de groupe répondit que celle de Paris était régionale. Nous n’avons fait aucune objection.

2°) Etant donné que Bruno (Milan) avait émis, dans ses lettres, le souhait de voir tous les camarades, il fut décidé de faire une réunion le lundi 27.12.65 avec celui-ci et Ubaldo.

3°) A cette réunion, Serge présenta un « bilan » du travail de Paris dans lequel les éléments suivants étaient indiqués :

- dénombrement des camarades en vrais militants, fictifs et dilettantes (qui n’accomplissent pas toutes les tâches),

- absence de vie de groupe, parce que :

- * les thèses n’ont pas été discutées,

- * aucune question n’est posée sur les exposés faits en réunion de section,

- * insuffisance de collaboration à la rédaction de la presse,

- * insuffisance de soutien financier,

- * insuffisance d’activité pratique,

- Nécessité de faire des réunions de sympathisants mais non utilité de faire un plus gros effort pour les réunions publiques.

Nous avons demandé des précisions sur tout cela ; car il ressortait clairement, une fois encore, que le procès intenté à Paris recommençait, en remettant en cause le travail fait par la section.

Nous avons affirmé que le militant est celui qui accepte intégralement le Programme. A quoi, il nous a été répondu (Bruno) que c’était insuffisant, qu’il fallait dire qu’était militant celui qui accepte de développer toutes les activités du parti.

Cette définition est plutôt statique et statistique, elle ne se réfère pas à ce qui caractérise essentiellement notre mouvement : le programme. Nous avons rappelé un passage de l’Histoire de la Gauche où il est dit que le Programme c’est la perspective de l’action prochaine du parti dans le sens historique du terme. Il a en vue l’action pratique. Il se suicide sil admet une action pratique qui nie la théorie et admette la victoire de l’action de notre classe.

Il découle de cela qu’il ne faut pas qu’il y ait une distorsion entre la théorie et la tactique (critique de la Gauche à l’I.C.) de même qu’il ne faut pas qu’il y ait distorsion entre la théorie et la vie du Parti, son organisation (critique de la Gauche à l’I.C. ; mais aussi apport essentiel de notre mouvement : c’est la question du centralisme organique, le tout a son point final dans les Thèses de Naples).

Il est absolument évident que bien qu’admettant l’intégralité du programme, des camarades ne puissent pas développer toutes les activités. C’est le cas des camarades portugais qui sont ouvriers et qui travaillent de nuit. Ils ne peuvent pas assister à toutes les réunions et d’autre part ne peuvent diffuser du fait de leur statut d’étranger. Ainsi donc, le parti qui est celui du prolétariat et qui est international ne pourrait pas accepter dans ses rangs des ouvriers étrangers comme de bons militants !!

Nous avons indiqué qu’une telle méthode ne pouvait que relancer la méfiance entre les camarades. La méthode correcte est d’indiquer les forces réelles sans de nouveau lancer un discrédit sur un nombre donné d’éléments parce qu’ils ne développent pas toutes les activités (les camarades italiens ne vendent pas à la criée).

Il nous fut répondu, alors que nous avions une conception élastique du parti, social-démocrate, syndicale (il nous fut demandé de réfléchir sur la différence entre parti et syndicat !) ; que nous pensions comme Martov que tout gréviste pouvait être considéré comme militant du parti. On a de nouveau lancé l’accusation de dilettantisme. Mais ce qui est plus grave c’est que le centre a approuvé et ainsi la comédie recommençait.

4°) Avant de préciser ce que nous entendons par là, il est nécessaire d’indiquer quelques autres données de la discussion. Notre conception élastique éclatait soi-disant dans le fait que nous ne faisions pas de distinction entre sympathisant, candidat et militant (il est curieux d’entendre cela de la part des éléments qui ont été contactés justement par ceux dont la conception du parti est si élastique).

Alors, il a fallu à nouveau préciser que nous recelions nullement de telles confusions. Nous considérons qu’il est possible d’accepter que des éléments (en accord avec nous et qui en font la demande) assistent aux réunions de la section dès lors qu’il ne s’agit pas de la vie interne du parti. Nous fîmes remarquer qu’un jeune élément arrivait exprès en retard, c‘est-à-dire après la partie organisative de la réunion, n’assistant ainsi qu’à l’exposé théorique. Si, avons-nous affirmé, il arrive qu’il faille dédier la réunion entière à des questions internes, on priera ces éléments de ne pas venir. On s’est déclaré d’accord avec nous. Alors pourquoi avoir lancé des accusations aussi graves contre des camarades ?

A la demande suivante d’un camarade : quel jour de la réunion de Paris, peut-on amener un sympathisant ? Il leur fut répondu : n’importe quand. Alors pourquoi avoir fait une polémique au sujet des distinctions à faire entre militant, candidat et sympathisant, si c’est pour l’abandonner dès qu’un cas concret se présente.

Il est évident qu’il est utile de faire cette distinction. C’est un acquis de la vie de la section (il ne faut pas oublier qu’il y a ici des camarades qui militent depuis 40 ans) et que de ce fait tout cela s’opère naturellement dès lors que la confiance règne entre tous les camarades.

5°) Il est dur de rappeler certaines choses, mais il le faut si on veut faire comprendre la réaction de certains camarades. Nous ne remonterons pas très loin simplement à la réunion de novembre 1964 à Florence. A cette époque-là, le centre porta la grave accusation suivante contre la section de Paris : il n’y a pas de militants (sauf deux devait-il être précisé par la suite) mais simplement des fournisseurs de textes au parti : il était fait état de leur soi-disant non volonté de diffuser la presse, de ne pas accepter de travail syndical, de ne pas accepter de chez de groupe, etc. Or toutes ces critiques avaient été fournies directement au centre dans une lettre de démission personnelle du chef de groupe local, alors que les deux camarades qui avaient fait le voyage Paris/Florence, ne savaient rien de tout cela.

Or, fait curieux, après que les deux camarades du groupe de Paris présents à la réunion eussent expliqué que toutes ces accusations étaient sans fondement et que nous respecterions la décision du centre dans le choix du responsable, éclata l’histoire de Milan avec la remise en cause des notes pour les Thèses sur l’Organisation. Ainsi apparaissait nettement le subterfuge suivant : Paris était un bouc émissaire, on tonitruait contre les camarades de cette section et on masquait la question essentielle qui agitait tout le parti : fallait-il ou non utiliser le mécanisme démocratique ? La meilleure preuve que ceci n’était pas seulement une question milanaise, c’est que dans Le Prolétaire paru à peu près à la même époque, il était dit que c’était seulement dans le parti que la minorité devait se soumettre à la majorité. D’autre part, à la dernière réunion, les camarades belges nous on dit qu’il y avait encore un élément qui avait des doutes à ce sujet.

Tu sais avec quel acharnement nous avons fait un travail de recherche pour t’aider dans la clarification de toutes ces questions et comment nous avons pris position : ce n’est pas une question personnelle : les éléments de Milan n’ont pas agi uniquement dans le but de vouloir remplacer quelqu’un selon l’aphorisme : ôte-toi que je m’y mette. Mais ils avaient une conception du parti lorsqu’il s’agit d’envisager celui-ci dans sa relation avec le monde extérieur. C‘est-à-dire qu’ils n’avaient pas compris le centralisme organique. D’autre part, nous avons fait remarquer que dire que de telles questions personnelles peuvent surgir dans le parti c’est insulter celui-ci ; c’est affirmer qu’il est déjà gangrené. Dire que des erreurs ont été commises c’est une chose, insulter l’organisation c’est autre chose. Nous avons affirmé cela dans la section et nous avons dit que le parti devait faire un gros effort de clarification sur tous ces points.

Le centre nomma Serge et le travail reprit correctement, mais il est évident que du jour au lendemain, toutes les difficultés ne peuvent pas disparaître. Or, à la réunion de fin d’année, le chef de groupe voulut relancer la polémique disant que certains camarades cachaient quelque chose ; qu’il fallait vider le sac, etc. Il fut répliqué que la question était le travail en commun et qu’il fallait suivre ce qui était dit dans les notes pour les thèses (à l’époque déjà !) et ce qu’avait dit Giulano à la réunion.

Celui-ci déclara d’ailleurs, avec juste raison, que si les polémiques éclataient, c’est qu’il n’y avait pas eu compréhension de ce qu’il avait dit. L’incident en resta là, mais il est nécessaire de rappeler qu’à l’époque on taxait un certain nombre de camarades de Paris de vision fédéraliste et autonomiste. On sait que la situation dans la section devint de plus en plus mauvaise dans les mois qui suivirent. Et, à Pentecôte, à Paris (toujours), de plus graves accusations furent lancées contre les camarades et leur exclusion fut demandée. La suite est connue. La conclusion fut les Thèses de Naples.

6°) Ainsi, nous pouvions penser qu’avec ces nouvelles attaques (toujours contre les mêmes camarades) développées à la réunion du lundi, nous avions la première étape d’un processus déjà connu, d’un cycle que nous avions subi en sa totalité de novembre 1964 à juillet 1965. Cette crainte n’était pas sans fondement parce qu’à la réunion proprement dite le samedi, les mêmes accusations – tempérées il est vrai (on ne parlait plus de conception social-démocrate) – étaient reprises. On nous reprochait en particulier, de ne pas avoir discuté les thèses (peut-être cachons-nous quelque chose ?!!!) ; de ne pas poser de questions au cours des réunions (chose qui nuit à la vie du groupe !). Or, ce dernier argument ne manque pas de comique. Qui fait les réunions de groupe ? Les camarades incriminés. Qui doit poser des questions (si on veut qu’elles soient posées…) pour qu’il y ait apport de précisions, réfutations ou autres… sinon ceux qui décrient l’activité des camarades qui assurent presque toutes les réunions de groupe. Devant une telle situation, nous avons fait le petit historique que nous avons donné plus haut et nous avons fait remarquer que les mêmes erreurs se répétaient et que de ce fait, une telle réunion ne se justifiait en rien, que dans son esprit, elle allait justement à l’encontre des thèses avec lesquelles nous avons toujours été d’accord car elles ne sont que l’exposé systématique de positions vieilles de plus d’un siècle. On peut simplement dire si les thèses sont appliquées ou non ; dans le cas précis de cette réunion on peut constater qu’il n’en est pas ainsi parce qu’elle rapporte en fait la division dans la section qui a été diffamée depuis des années. Tout le monde était d’accord jusqu’alors, pour dire que tout allait bien à Paris puisque le calme, le sang-froid étaient revenus et que toutes les activités du Parti étaient accomplies. Pourquoi venir alors rallumer les querelles ?

Nous avions tout lieu de penser à la manœuvre car les faits suivants avaient renforcé notre méfiance :

- des camarades d’Italie et de Marseille sont venus une semaine à Paris, ils se sont réunis avec certains camarades et pas d’autres. Pourquoi ?

- pourquoi le centre en la personne de Bruno a-t-il cru nécessaire de convoquer Oscar, le samedi matin, lui déclarant qu’il avait vu presque tous les camarades pour s’enquérir de la situation, alors qu’il a ignoré les vieux camarades italiens par exemple ? Pourquoi lui demander ce qu’il pensait du travail de la section alors que celui-ci l’avait dit au cours de la réunion du lundi soir (comme il le rappela d’ailleurs). Oscar déclara de plus à Bruno : seul le travail en commun peut nous permettre de sortir de cette situation, mais non la méthode qui consiste à critiquer les divers camarades (d’autant plus que cela ne se justifie pas ; avec quelle allégresse Bruno avait repris le conseil donné par toi à Roger et Oscar de laisser la loupe de côté !!!) ou même l’activité de la section (là encore cela ne se justifie pas ; d’autre part, il est facile de faire remarquer que de même qu’il n’y a pas de parti idéal, il ne saurait y avoir une section idéale). A notre avis, est condamnable la méthode qui consiste à voir la paille dans l’œil du voisin. Enfin, pourquoi Bruno a-t-il convoqué Oscar en tête à tête, alors qu’il avait toute une semaine pour que tous les camarades se voient et puissent ainsi discuter s’il y avait lieu ?

Du jour au lendemain, avons-nous répété, les difficultés ne peuvent pas disparaître ; nous avons affirmé que, de même que les erreurs de tactique avaient à leur base des erreurs théoriques, les erreurs en matière d’organisation avaient à leur base des erreurs théoriques. Il faut s’attaquer à ces questions, essayer de les résoudre et par cela même seront résolues les difficultés actuelles. Ce n’est qu’à cette condition que l’antique fraternité qui existait dans tout le parti peut revenir. En conséquence nous avons proposé que cette question soit discutée à la prochaine réunion internationale. Il ne s’agit en aucune façon de questions de personnes, ni de destitution de qui que ce soit, il s’agit que toute le monde applique les thèses.

La majeure partie de cela avait été dit à la réunion de lundi – avec moins d’extension certes – et, de ce fait, le centre ne pouvait en aucune façon être pris au dépourvu. Il est surprenant au contraire que, connaissant les difficultés qui étaient apparues, il n’ait en aucune façon utilisé la semaine séparant les deux réunions. Au contraire, il a préféré déclarer que la réunion était finie, qu’elle ne se poursuivrait pas le lendemain, montrant par là une indiscipline totale…

7°) Le lendemain, la réunion reprenait mais en abandonnant le programme. Un camarade représentant le centre absent faisait une violente diatribe contre l’élément qui avait osé critiquer le centre. Divers qualificatifs lui furent appliqués : imbécile, saboteur, agitateur au sein du parti, et, on lui indiqua avec beaucoup de gentillesse que la porte était grande ouverte.

Voilà une première compréhension des thèses de Naples ! Dès qu’une difficulté surgit on ne demande plus l’exclusion immédiate, mais on indique que la porte est ouverte ! Un camarade de Paris s’est tout de même élevé contre la décision du centre de clore la réunion et de ne pas suivre le programme prévu. A cela lui fut répondu que c’était regrettable, que le centre avait eu une faiblesse, que sa bonne attitude eût été de mettre à la porte les trublions en question. Belle démonstration de l’application des thèses de Naples encore une fois. Ainsi apparaissait pleinement justifiée l’accusation lancée par un camarade le samedi soir : cette réunion est une mascarade ! C‘est-à-dire une réunion improvisée qu’on a voulu tenir à tout prix mais qui cache en fait derrière elle d’autres objectifs que ceux de faire des rapports sur l’Espagne ou la question française. Improvisée parce qu’elle ne s’insère nullement dans le travail général du parti, ni même dans celui de la section (comme c’est le cas dans les réunions régionales, cf. les comptes rendus des réunions régionales de Florence et d’Asti in « il programma comunista » n°22). En effet, on a tout suspendu sauf le compte-rendu d’activité des divers groupes. On rejeta allègrement le programme et apparaissait clairement l’objectif de mettre au pas ou d’exclure un certain nombre de camarades qu’on taxait de vouloir imposer au parti un nouveau mode de vie, d’organisation. La plaisanterie est sinistre, depuis des années nous affirmons ce qui a été systématisé à Naples. Après cet exposé des faits, nous devons ajouter quelques remarques.

I. Les réunions de parti.

On a justifié cette réunion, tout d’abord, en disant qu’elle était régionale, puis, samedi, Bruno a déclaré qu’elle était internationale. Lorsque nous avons fait remarquer que l’on jouait sur les mots pour faire accepter une donnée de fait, il nous a été rétorqué que toutes les réunions de parti étaient internationales. Là c’est du sophisme. Nous pouvons alors faire remarquer que toutes les réunions de la section de Paris sont internationales étant donné les différentes nationalités qui y sont à chaque fois représentées : italienne, suisse, portugaise, argentine, espagnole, française ! Lorsque l’on doit justifier une réunion, comme ce fut le cas, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Voyons ce que celle de Paris a apporté. Elle a montré que les rapports entre base et centre sont complètement faussés. Le centre vient bureaucratiquement prendre connaissance des situations locales, consulte, statue, donne des solutions, rabougrit les immenses possibilités du parti à des activités partielles (diffusant la vision du rôle du parti à des activités partielles (diffusion) qui deviennent des « tests » de fidélité : « Si vous ne pouvez pas vendre, donnez, si vous ne réussissez ni dans un cas ni dans l’autre, essayez tout de même et vous serez en règle. Que signifie une pareille conception du travail lorsque l’on sait que cette situation dure depuis 40 ans et qu’il y aurait longtemps que tout aurait été emporté si justement le parti n’avait pas revendiqué un tout autre rôle : celui de la défense et de la restauration du programme ! C’est à l’intérieur du parti qu’une clarification semblable a été effectuée avec une économie avare des faibles forces dont nous disposons afin de les faire porter là où elles sont le plus nécessaires. Dire que le parti fait en toute occasion de la propagande est dire une chose qui a été exigée des adhérents au moment de leur adhésion comme il y a plus de 100 ans dans les statuts de la Ligue des Communistes. C’est une position sine qua non. Un point c’est tout. Cela fait partie de la trame du parti, si ceci n’est pas admis il est certain que le parti dans son sens primitif – réunion de personnes animées des mêmes intentions – n’existe pas.

Faire des réunions se limitant à ce seul point n’est pas seulement restreindre la vision intégrale du parti à un point unique qui peut l’aveugler, mais c’est surtout contester aux sections leur appartenance au parti, et contester son existence au parti dans son ensemble.

II. Question de la presse.

On nous a dit : il y a seulement 4 camarades qui rédigent la revue et « Le Prolétaire », il faut qu’on nous aide. Ici, on ne peut pas faire étalage de plus de mauvaise foi.

a) La revue se faisait à Paris. Les camarades de Marseille ont décidé, sous prétexte de centralisation, de la faire à Marseille avec « Le Prolétaire ». En fait, comme les événements l’ont prouvé, ils préparaient l’exclusion.

b) Depuis des années des articles sont refusés (je pourrai t’envoyer des exemples) ou bien sont censurés avec des remaniements qui font dire à ces articles de tout autres choses. Le dernier exemple est l’article de Jacques sur le Vietnam qui est paru dans « Le Prolétaire » dans une version donnée et dans une autre dans « il programma comunista ». Tout cela parce que les camarades n’étaient pas d’accord avec ce qui y était dit sur la Chine. Or, tu avais déclaré que cet article était bon !d’autre part tu as demandé de jeter la loupe, d’autres l’ont ramassée !… ceci ne date pas d’hier mais au minimum de plus de 5 ans. Il en fut ainsi aussi pour mon rapport de la réunion de Marseille (juillet 1964) sur le mouvement ouvrier français qui a été amputé de tout ce qui en faisait l’importance : la comparaison avec le mouvement ouvrier russe ou avec les révolutions anti-coloniales d’après 1945.

Il est impossible de rappeler tous les cas. A l’époque on n’a pas soulevé de polémiques (comme je te l’ai indiqué à propos du travail « Pourquoi Programme Communiste ? », qui donna lieu, sous forme transformée au n°1 du « Prolétaire »), il n’est pas question d’en soulever maintenant. Seulement il est nécessaire de faire remarquer ceci : après Naples la situation devait changer, aussi avons-nous été étonnés que l’on ne nous ait même pas accusé réceptions d’articles, qu’on n’en ait pas publié certains, qu’on en ait censuré d’autres. Nous avons été étonnés, mais nous n’avons rien dit. Les mauvaises méthodes, pensions-nous, ne peuvent pas disparaître du jour au lendemain. Malheureusement à la réunion de Paris, on a pu constater qu’en fait rien n’était changé dans le comportement des camarades. Lorsque nous nous étonnons que les articles que nous envoyons ne sont pas publiés, ce n’est pas parce que nous réclamons notre droit d’auteur, ce serait de la connerie. Mais c’est, qu’après, on vient se plaindre que nous ne faisons pas un effort de collaboration. Il faut être sérieux tout de même.

c) Lorsque nous avons proposé d’envisager une petite publication en portugais, le centre a répondu qu’il n’y avait pas d’argent. Mais alors, notre critique au « Prolétaire » doit être reconsidérée, mais sous l’angle du parti. En effet, nous avons dit : la publication de ce journal dépasse les possibilités de tout le parti et non pas seulement celles des sections françaises (dans tous les cas, ce n’était pas une opposition de principe ; nous aussi nous espérions publier un journal). Or, que constatons-nous ? On diminue le nombre des réunions internationales, celui des numéros de Spartaco, de « il programma comunista », on projette de supprimer un n° de la revue, parce qu’il n’y a pas d’argent. Il n’y en a pas non plus pour publier le tome I bis de l’Histoire de la Gauche. Plus rien ne se fait en allemand ni en hollandais ; on voudrait faire quelque chose en portugais, en espagnol, on avait émis la possibilité de publier quelques traductions en anglais. A notre avis, le travail à l’échelle internationale a été sacrifié pour un travail qui ne peut se développer qu’en France avec « Le Prolétaire ». Tout l’enjeu du parti est bloqué sur la France. Or, ce n’est pas uniquement dans ce pays qu’il faut aider à la reconstruction du parti mais dans le monde entier. On aurait aimé qu’on envisage avec sérieux nos remarques et non qu’on nous taxe immédiatement d’intellectuels, dégonflés, de refuser toute activité au parti, etc.

III. Appréciation du travail du parti depuis la guerre jusqu’à maintenant.

On nous dit : avant le parti travaillait de façon artisanale. Maintenant il faut fonctionner réellement comme un parti. La doctrine est restaurée nous devons l’exporter. Pour appuyer ces affirmations il a été souvent fait un parallèle avec la Russie du début du siècle et ce qu’en disait Lénine dans ses œuvres de 1900 à 1904. Mais il n’y a aucune mesure entre ces deux situations. En Russie, il fallait unir des forces qui se manifestaient dans des cercles et le moyen pour cela était un journal pour toutes les Russies. Il fallait un programme pour permettre la délimitation des différents courants à l’intérieur du parti. Voici ce qu’en disait Lénine : « Projet de Programme pour notre Parti, Tome IV :

« Tout d’abord il faut, bien entendu, modifier quelque peu la structure du programme ; en 1835, c’était celui d’un groupe de révolutionnaires – vivant à l’étranger, qui avaient su déterminer de façon juste la seule voie d’évolution du mouvement promise au succès , mais qui n’avaient pas encore sous les yeux, à l’époque, un mouvement ouvrier tant soit peu large et indépendant en Russie. En 1900, il s’agit désormais du programme d’un parti ouvrier fondé sur la base de tout un ensemble d’organisations social-démocrates russes » (p.239).

Un programme permettra justement de réaliser les délimitations et non de parler dans le vide : « La polémique ne sera utile que si elle montre en quoi consistent à proprement parler les divergences, à quel point elles sont profondes, si ces divergences portent sur le fond ou sur des questions de détail, si elles empêchent ou non de travailler en commun dans les rangs d’un même parti. On ne saurait obtenir une réponse à toutes ces questions pressantes qui si l’on pose au cours de la controverse la question du programme ; que si les deux parties proclament nettement leurs vues en matière de programme » (p.237).

Pour nous, il ne s’agit rien de tout cela. Notre parti est réellement communiste comme il est remarquablement expliqué dans l’article : « La structure organique du parti est l’autre face de son unité de doctrine et de programme » (article de Domenico Ferla, ndr, 1975). Le parti n’a jamais abandonné l’activité externe, c’est pourquoi dans les thèses il est dit qu’il tend à devenir une force sociale plus grande. Mais il est déjà une force sociale. En fait lorsqu’on parle d’activité artisanale, familiale, on n’a pas compris le travail antérieur et on remet en cause les 15 ans de lutte qui précèdent. On présente l’activité du parti durant cette période comme une infirmité, alors que, pour nous, jamais celui-ci n’avait eu peut-être une affirmation aussi puissante. Sans ces 15 ans derrière nous, sans leur intégration, pas de luttes futures possibles avec une quelconque chance de succès. Le parti ne change pas son être en fonction de situations dites nouvelles. Il accomplit des activités de plus en plus diverses qu’il ne pouvait développer jusqu’alors. Il se prépare à une activité plus vaste encore. Celle de diriger tout le prolétariat mondial, et même l’humanité, dans la lutte contre le capital. Mais il effectue toujours cela en fonctionnant selon son être, selon le centralisme organique. Depuis, 1961, en Italie, il y a eu des situations qui ont permis un certain déplacement des forces prolétariennes sur des bases de classe. Cela a permis un certain renforcement numérique de notre organisation. Seulement certains camarades ont pensé soit que le parti aurait pu avoir une action plus efficace s’il avait fait plus d’agitation, soit que c’était le fonctionnement du parti qui empêchait que celui-ci ait plus de succès immédiats. On sait toutes les petites crises qui se sont produites dont la dernière est celle de Milan en 1964. En France, on a décalqué purement et simplement la situation italienne et on a déclaré : ce qu’il est possible de faire en Italie on peut le faire ici. Si on ne le fait pas, c’est que les camarades ne le veulent pas. D’où l’affirmation de la nécessité du « Prolétaire ». Si des critiques s’élevaient contre cette décision, on taxait leurs auteurs de sabotage ou de défenseurs du travail artisanal…

Pour justifier le travail on a fait appel à Lénine et à son « Que Faire ? » et on a répété qu’il fallait exporter la théorie, et il faut un journal comme il l’a fallu en Russie. Malheureusement les situations ne sont pas identiques. On avait pourtant déclaré dans le parti, pendant des années, qu’en France il fallait un travail théorique intense pour lutter contre les déviations politiques et chauvinistes du mouvement ouvrier français. Ce qui ne voulait pas dire qu’il fallait se cantonner dans un travail de secte. Il y avait la revue, il fallait axer le travail sur celle-ci et, en même temps, se posait la transmission aux autres pays : Allemagne, Angleterre, à l’époque, Portugal, Espagne, Amérique du Sud, Algérie, Tunisie, à l’heure actuelle. La volonté d’imposer une activité que nous jugions prématurée a conduit beaucoup de camarades à faire recours à la volonté pour imposer les décisions (là nous retombons dans la déviation bien française) mais la volonté, comme l’a montré Marx, débouche toujours dans la bureaucratie. Or, dès 1961, les marseillais constituaient un comité politique qui devait non seulement s’occuper de la rédaction de la revue mais donner aussi des directives politiques aux deux groupes de langue française !! Mais cette méthode se généralisait dans le parti et le centre, pour faire triompher à tout prix une affirmation du parti non-artisanale, non-familiale, eût recours lui aussi à des méthodes volontaristes et nous sommes arrivés à la terreur idéologique, à la méthode des exclusions. (partie effacée) … critiqué l’activité vis-à-vis de l’extérieur, même maintenant. Car l’intensité de cette activité dépend de l’appréciation de la situation objective et on peut plus ou moins analyser correctement celle-ci. Une erreur n’est pas condamnable. Ce que nous avons critiqué c’était le reflet de cette activité dans la vie même du parti. Encore une fois cela ne date pas d’hier. Ainsi lorsqu’on nous disait qu’il était impossible de traduire les articles italiens (Sul filo del tempo) pour les mettre dans la revue, parce que les ouvriers français ne pourraient pas comprendre, nous n’étions pas d’accord. Nous ne l’étions pas lorsque l’on envisageait la revue uniquement pour convaincre l’extérieur ; nous disions qu’elle devait permettre avant tout aux camarades de comprendre le programme et d’unifier leurs luttes. On a au contraire orienté la revue dans le sens d’une publication qui devait répondre à des préoccupations de l’ambiance française. C’est pourquoi on n’a jamais voulu donner satisfaction à notre demande : faire paraître les compte-rendus des réunions internationales. Dans ce cas il n’y aurait jamais eu de problème de collaboration à la presse. Du matériel nous en avons en quantité, mais on ne le publie pas !…

On pourrait penser que tout cela serait irrévocablement du passé, mais les derniers événements ont prouvé que non. Tout cela parce qu’on a pris à la légère toute la crise qui a conduit à Naples. On la considère comme un simple accident (une crise de croissance !), comme quelque chose qui n’a aucun rapport avec toute l’activité du parti. On efface tout et on recommence… les mêmes erreurs. A notre avis cela ne dérive pas d’un esprit de manœuvre, ou d’une mauvaise volonté, mais d’une incompréhension théorique. On veut bien enlever le mécanisme démocratique dans le parti, mais on ne sait pas quoi y mettre à la place. Il n’y a pas eu une compréhension claire et nette : 1) du centralisme organique ; 2) que le parti est la préfiguration de la société communiste. Les thèses sont une affirmation négative du parti (ne serait-ce que parce qu’elles dérivent, pour la première fois dans la vie du parti depuis 15 ans, d’une activité négative : la volonté de couper le parti) vis-à-vis de la mystification démocratique, il faut une affirmation positive dans le sens où Marx disait que « le communisme, enfin, est l’expression positive de la propriété privée abolie, et en premier lieu de la propriété privée générale ». Il nous semble nécessaire de préciser de façon plus substantielle le fonctionnement positif du parti, du fonctionnement libéré du démocratisme. En affirmant cela, nous ne faisons en aucun cas une réclamation pour un parti idéal. Cette question que l’on nous a imputée est tout à fait en dehors de nos préoccupations. Vouloir un parti idéal serait de l’utopisme dans le style Fourier. Cela voudrait dire : construisons un parti idéal et, ensuite, par émulation, tous les prolétaires y viendront. Nous savons très bien que le parti n’est jamais quelque chose de parfaitement pur. Seulement lorsque nous disons que le parti est la préfiguration de la société communiste, nous faisons une affirmation dynamique ; une affirmation qui implique un lien dialectique avec le but qui éclaire tout notre mouvement et le mouvement lui-même. Nous proclamons par là même qu’il ne saurait y avoir de distorsion entre l’un et l’autre. D’ailleurs que disait Marx à propos du communisme : « Le communisme n’est pas pour nous un état qui doit être établi, ni un idéal d’après lequel la réalité doit se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état des choses existant. Les conditions de ce mouvement découlent de la préoccupation actuellement existante » (Idéologie allemande).

Toute l’histoire du parti est celle de sa production sous sa forme la plus pure. C’est ce que nous enseigne l’histoire des trois Internationales (je te communiquerai le compte-rendu de la réunion de Marseille de 1962 qui traita ce sujet). Dans l’article déjà cité « La structure du parti… », il est dit : « En conclusion, la 3ème Internationale était non « purement communiste »… c’est pourquoi la formule d’organisation qui la caractérise – le « centralisme démocratique » – était justement elle aussi une formule de transition ouverte à des développements opposés et divers ». « Il n’est donc pas possible de séparer les positions de la Gauche dans le domaine de la tactique des positions de la Gauche dans le domaine organisationnel ». Qu’est-ce que cela a impliqué pour la Gauche, sinon de lutter pour un véritable parti communiste mondial ? En quoi réside toute lutte de la Gauche sinon dans la tentative de faire triompher un parti qui se réclame intégralement du programme de 1848 et qui ne connaisse pas de distorsion entre théorie et pratique (tactique) et théorie et organisation. C’est dans cette perspective que nous avons toujours émis des critiques. C’est pourquoi, de nouveau , ce que nous voulons ce n’est pas une remise en cause de ce qui a été fait pour l’arrêter et porter ainsi un discrédit sur des camarades ; nous voulons que l’on étudie les méthodes appliquées au sein de l’organisation. Nous l’avons affirmé plusieurs fois, les Notes pour les thèses, les Thèses sont de formidables contributions à la clarification du comment le parti doit fonctionner. Nous ne voulons pas que cela soit traité à la légère, car c’est grave que l’on ait pu être amené à un moment donné à envisager de se séparer froidement d’une portion du parti. Les camarades ont ressenti (surtout les vieux camarades italiens) de façon très douloureuse le fait qu’on ait voulu les exclure.

On nous a demandé de rédiger un texte et de le faire circuler dans le parti avant la réunion internationale afin de le faire connaître avant celle-ci. Nous ne sommes pas d’accord avec de tels procédés démocratiques. Nous proposons plutôt que le programme de la prochaine réunion comprenne un travail sur ce thème (méthode que le parti a toujours employée dans le passé) et qu’un camarade soit chargé d’exposer cela.

Nous voulons pouvoir travailler dans le parti. Or ceci est impossible si, périodiquement, on jette le discrédit sur un certain nombre de camarades. La dernière accusation est encore très grave puisqu’on nous dit que nous avons la même position que ceux qui fomentèrent la scission de 1951.

Dans « La Sainte Famille », Marx explique la théorie des peins en société bourgeoise : « Toute théorie des peines, qui, dans le criminel, tient compte de l’homme, ne peut le faire que dans l’abstraction, dans l’imagination, précisément parce que la peine, la contrainte contredisent le comportement humain. Dans l’exécution, la chose serait d’ailleurs impossible. A la loi abstraite se substituerait l’arbitraire purement subjectif, puisque dans chaque cas, il appartiendrait aux hommes officiels honnêtes et honorables, d’approprier la peine à l’individualité du criminel. Platon avait déjà compris que la loi doit être exclusive et s’abstraire de toute individualité. « De ce fait, la peine ne peut être édictée que par une loi générale et le poids de la peine doit être supporté en totalité par le condamné ». Puis, Marx explique comment la chose se présente en société communiste : « Dans les conditions humaines, au contraire, la peine ne sera en réalité que la condamnation du coupable par lui-même. On ne voudra pas le convaincre qu’une violence qui lui sera faite de l’extérieur est une violence qu’il s’est faite lui-même. A ses yeux, les autres hommes seront plutôt des sauveurs naturels qui le libèreront de la peine qu’il aura prononcée contre lui-même. En d’autres termes, la situation sera complètement inversée » (p. 69-70 du tome III des œuvres philosophiques, édition Costes).

Dans le parti, on devrait s’inspirer du dernier fragment de la citation. Il ne s’agit en aucune façon de lancer l’anathème contre qui que ce soit ; il faut que la collectivité parti prenne en charge les erreurs commises et tende à les surmonter. Ainsi la fraternité qui n’aurait jamais due être escamotée réapparaîtra dans les rangs de notre organisation.

Mis en ligne par Jean-Louis Roche, juillet 2010.


1 Antwort auf „Lettre de Jacques Camatte à Amadeo Bordiga sur la crise du parti « bordiguiste » (janvier 1966)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 22. Juli 2010 um 15:44 Uhr
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