Amadeo Bordiga – Où est la classe dominante en Russie ? (1952)

La difficulté d’identifier le groupe physique d’hommes qui remplacent cette bourgeoisie qui ne s’est pas formée spontanément, ou, pour autant que celle-ci s’est formée sous le tsarisme, fut détruite après Octobre, n’est une grave difficulté que sous l’effet du mode de penser démocratique et petit-bourgeois dont les prétendus dirigeants de la classe ouvrière ont infecté cette dernière depuis bien des décennies. Au fur et à mesure que l’entreprise et le négoce bourgeois, de personnels qu’ils étaient, deviennent collectifs, anonymes et pour finir « publics », la bourgeoisie, qui n’a jamais été une caste, mais qui est née en défendant le droit à la totale égalité « virtuelle », devient « un réseau de cercles d’intérêts qui se forment dans le cadre de chaque entreprise ». Les figurants de ce réseau sont très variés : ce ne sont plus des propriétaires, des banquiers ou des actionnaires, mais de plus en plus des affairistes, des conseillers économiques, des businessmen. Une des caractéristiques du développement de l’économie est que la classe privilégiée dispose d’un matériel humain de plus en plus changeant et fluctuant (le roi du pétrole qui était huissier, etc.). Comme dans toutes les époques, ce réseau d’intérêts, et de personnes, qui apparaissent ou non à la surface, a des rapports avec la bureaucratie d’État, mais n’est pas la bureaucratie ; il est en rapport avec les « cercles d’hommes politiques », mais n’est pas le personnel politique.
Et surtout, sous le capitalisme, ce réseau est « international » et aujourd’hui il n’y a plus de classes bourgeoises nationales, mais une bourgeoisie mondiale. Ce qui existe plutôt, ce sont les États nationaux de la classe capitaliste mondiale.
L’État russe est aujourd’hui l’un d’eux, mais il a son origine historique particulière. C’est le seul en effet qui soit né de deux révolutions soudées dans une victoire politique et insurrectionnelle ; c’est le seul qui s’est retiré de la deuxième tâche révolutionnaire mais n’est pas encore venu à bout de la première : faire de toutes les Russies une aire d’économie mercantile. Avec les profonds effets sur l’Asie qui en résultent.
(Propriété et capital, 1952)