M. Glaberman et S. Faber – Qu’est-ce que la classe ouvrière ?

Dans une pér­iode qui vit un nombre crois­sant de grèves sau­va­ges, de sabo­tage et un déclin de la pro­duc­ti­vité, Time notait en 1970 que « l’indus­trie des pays de l’Ouest a depuis long­temps détruit les préd­ictions de Marx selon les­quel­les les tra­vailleurs devien­dront tou­jours plus pau­vres dans un état capi­ta­liste. Mais l’inexac­ti­tude de sa préd­iction, bien moins sou­vent citée, selon laquelle les tra­vailleurs devien­draient pro­gres­si­ve­ment plus aliénés de leur tra­vail doit être encore dém­ontrée » (6). L’ana­lyse de Marx est bien mal servie si on la for­mule sous forme de pré­visions ou de pro­jec­tions. Elle est trop com­plexe pour être repro­duite en un bref essai. Mais cer­tains de ses aspects doi­vent être com­pris.
Dans sa loi géné­rale de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste, le point cen­tral du 1er volume du Capital, Marx écrit : « Il en rés­ulte que, quel que soit le taux des salai­res, haut ou bas, la condi­tion du tra­vailleur doit empi­rer à mesure que le capi­tal s’accu­mule. Enfin la loi, qui tou­jours équi­libre le pro­grès de l’accu­mu­la­tion et celui de la sur­po­pu­la­tion rela­tive, rive le tra­vailleur au capi­tal plus soli­de­ment que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corré­lation fatale entre l’accu­mu­la­tion du capi­tal et l’accu­mu­la­tion de la misère, de telle sorte qu’accu­mu­la­tion de richesse à un pôle, c’est égale accu­mu­la­tion de pau­vreté, de souf­france, d’igno­rance, d’abru­tis­se­ment, de dég­ra­dation morale, d’escla­vage, au pôle opposé, du côté de la classe qui pro­duit le capi­tal même. » (7) On peut voir ici que Marx ne prés­ente pas la paupé­ri­sation abso­lue de la classe ouvrière. Il n’exprime pas plus une croyance dans une cons­cience de classe, intel­li­gence et objec­ti­vité crois­san­tes des tra­vailleurs. Au contraire, « igno­rance, bru­ta­lité, dég­ra­dation men­tale » gran­dis­san­tes. D’où vient alors la capa­cité que la classe ouvrière aurait de trans­for­mer la société, ce qui est l’élément abso­lu­ment essen­tiel de la théorie marxiste ? Les condi­tions de vie et de tra­vail du prolé­tariat contrain­dront, pen­sait Marx, la classe ouvrière à se conduire de telle façon qu’elle accom­plira fina­le­ment cette trans­for­ma­tion. « Peu importe ce que tel ou tel prolét­aire ou même le prolé­tariat tout entier ima­gine momen­tanément comme but. Seul importe ce qu’il est et ce qu’il sera his­to­ri­que­ment contraint de faire en confor­mité avec cet être. » (8)

Alors, qu’est-ce qui rendra pos­si­ble pour la classe ouvrière la création d’une nou­velle société ? « Pour pro­duire mas­si­ve­ment cette cons­cience com­mu­niste, aussi bien que pour faire triom­pher la cause elle-même, il faut une trans­for­ma­tion qui touche la masse des hommes ; laquelle ne peut s’opérer que dans un mou­ve­ment pra­ti­que, dans une révo­lution. Par conséquent, la révo­lution est néc­ess­aire non seu­le­ment parce qu’il n’est pas d’autre moyen pour ren­ver­ser la classe domi­nante, mais encore parce que c’est seu­le­ment dans une révo­lution que la classe du ren­ver­se­ment réus­sira à se déb­arr­asser de toute l’ancienne fange et à deve­nir ainsi capa­ble de donner à la société de nou­veaux fon­de­ments. » (9)

Ceci, bien sûr, n’épuise pas ce que Marx a écrit sur la classe ouvrière. Mais ces cita­tions auto­ri­sent cer­tai­nes obser­va­tions pré­li­min­aires. La classe ouvrière lutte contre le capi­ta­lisme parce que ses condi­tions objec­ti­ves de vie l’y contrai­gnent, pas parce qu’elle est éduquée à une quel­conque cons­cience « plus élevée » par quel­que force extéri­eure comme un parti poli­ti­que.

Il sem­ble­rait aussi que la lutte contre le capi­ta­lisme inclut toutes les formes et tous les niveaux de lutte, des luttes indi­vi­duel­les aux luttes col­lec­ti­ves, depuis les luttes loca­les jusqu’aux luttes natio­na­les (ou inter­na­tio­na­les), des luttes éco­no­miques aux luttes poli­ti­ques. En fait, il serait bien dif­fi­cile de conce­voir com­ment les formes de lutte plus géné­rales ou plus radi­ca­les comme les grèves géné­rales, les occu­pa­tions d’usine ou les conseils ouvriers, pour­raient sur­ve­nir sans la préex­ist­ence des formes plus limitées de lutte : sabo­tage, grèves loca­les, orga­ni­sa­tion syn­di­cale et tout ce qui peut y res­sem­bler. Il sem­ble­rait que Time soit tombé juste. C’est l’alié­nation, caractér­is­tique fon­da­men­tale de la vie et du tra­vail dans la société capi­ta­liste, plutôt que quel­que paupé­ri­sation abs­traite, qui donne l’élan de base des luttes ouvrières. C’est l’inca­pa­cité per­sis­tante du capi­ta­lisme à réd­uire de façon signi­fi­ca­tive l’étendue de l’alié­nation dans le procès de tra­vail qui semble assu­rer la perpét­uation des rés­ist­ances et des luttes ouvrières. Ceci n’exclut natu­rel­le­ment pas les luttes pour les salai­res et ce qu’on appelle avan­ta­ges sociaux.

Au moment où Time fai­sait cette incur­sion chez Marx, le « job enrich­ment » était la marotte des socio­lo­gues du tra­vail. Plus réc­emment, cette mode a pris la forme de pré­oc­cu­pations rela­ti­ves à la « qua­lité dans la vie au tra­vail », vrai­sem­bla­ble­ment ins­pirées du modèle japo­nais, tout comme les modes antéri­eures sui­vaient le modèle scan­di­nave. Dans un cas comme dans l’autre, les succès furent limités et tem­po­rai­res (10).

L’alié­nation est-elle pas limitée aux tra­vailleurs, ou l’est-elle à la société capi­ta­liste. Elle est plus intense dans les lieux de tra­vail moder­nes et parmi ceux qui y œuvrent. Ce sera un concept essen­tiel de cette étude. « Aliénation » est un mot qui a beau­coup de sens, cer­tains liés à la folie (alién­iste est le terme démodé pour désigner celui qui s’occupe des pro­blèmes men­taux). Mais la plu­part des sens du mot sont rela­tifs au contrôle d’un être humain par une force extéri­eure ou une force domi­na­trice. Le phi­lo­so­phe Erich Fromm fait remon­ter le concept d’alié­nation jusqu’à la Bible qui enjoint de ne pas adorer de faus­ses idoles.

Cela veut dire que les humains ne doi­vent pas donner à des objets matériels (les idoles qu’ils ont eux-mêmes fabri­quées) le pou­voir de les contrôler. Chez Marx, l’alié­nation se rat­ta­che essen­tiel­le­ment à la divi­sion du tra­vail, mais elle devient plus sévère dans la société capi­ta­liste.

Dans la sec­tion « Le tra­vail aliéné » des Manuscrits éco­no­miques et phi­lo­so­phi­ques de 1844, Marx prés­ente quatre aspects de l’alié­nation (11). Le pre­mier d’entre eux est l’alié­nation de l’être humain du pro­duit du tra­vail. Ce pro­duit, tout d’abord, est l’outil créé par les humains. Aux temps pri­mi­tifs, cela pou­vait être une lance, un hameçon, un arc et des flèches. Dans les sociétés plus pro­ches, natu­rel­le­ment, l’alié­nation n’attei­gnit nulle part l’inten­sité de l’alié­nation dans une société indus­trielle.

A l’époque moderne, l’outil c’est la machine. Toujours, l’outil dét­er­mine com­ment le tra­vailleur vit, ce que la popu­la­tion est capa­ble de pro­duire, ce qu’elle peut manger, ce qu’elle peut porter, où elle peut vivre. On doit com­pren­dre que chez Marx, toute chose impli­que des contra­dic­tions. L’alié­nation n’est pas sim­ple­ment un mal en dével­op­pement, mais elle contient des contra­dic­tions. Elle est aussi, tout comme la divi­sion du tra­vail, une pro­duc­ti­vité crois­sante, un confort accru, une longévité crois­sante, etc. Le deuxième aspect de l’alié­nation est l’alié­nation du procès de tra­vail. Le tra­vailleur tra­vaille de la manière dont la machine lui impose de le faire. Son tra­vail n’est pas une expres­sion de l’acti­vité humaine. Le tra­vail devient un moyen pour attein­dre un but. On tra­vaille pour pou­voir vivre, mais on ne vit pas dans un tra­vail. Naturellement, cer­tains tra­vaux sont plus plai­sants que d’autres. Mais, quelle que soit la nature du tra­vail que l’on fait, la divi­sion du tra­vail, limi­tant une sorte de tra­vail à une seule per­sonne, est la source d’une alié­nation plus pro­fonde. Selon une des plus célèbres for­mu­la­tion de Marx, « l’homme (le tra­vailleur) se sent seu­le­ment libre­ment actif dans ses fonc­tions ani­ma­les – manger, boire, pro­créer, ou au mieux dans son habi­ta­tion, dans son habille­ment, etc. ; mais dans ses fonc­tions humai­nes il ne se sent plus du tout lui-même,rien d’autre qu’un animal. Ce qui est animal devient humain et ce qui est humain devient animal » (12).

Troisièmement, les être humains devien­nent aliénés par rap­port à leur propre espèce, c’est-à-dire par rap­port à l’huma­nité. Les êtres humains ont la capa­cité de créer l’art, la science, la tech­no­lo­gie, etc.

Pour le tra­vailleur, cela se prés­ente sous la forme de la machine qui contrôle sa vie. Et fina­le­ment, en conséqu­ence des trois pre­mières formes ainsi définies, le qua­trième aspect est l’alié­nation d’un être humain par rap­port à l’autre. Les moyens de pro­duc­tion, les pro­duits du tra­vail, le procès de pro­duc­tion, toutes les qua­lités qui caracté­risent les êtres humains, sont incor­porées dans d’autres êtres humains – le possédant, le mana­ger, l’homme de science, l’ingénieur, etc. Ces concepts sont beau­coup trop com­plexes pour pou­voir être présentés ici, mais un aspect doit en être clai­re­ment com­pris. Marx ne voyait pas l’alié­nation sim­ple­ment comme un phénomène psy­cho­lo­gi­que. L’alié­nation est lar­ge­ment admise dans la socio­lo­gie et la psy­cho­lo­gie acadé­mique. Mais le plus sou­vent, elle est présentée comme psy­cho­lo­gi­que, c’est-à-dire que les tra­vailleurs sen­tent ou pen­sent qu’ils n’ont aucun contrôle sur leur tra­vail ou sur leur vie. Pour Marx, cela va beau­coup plus loin que ça. Les tra­vailleurs pen­sent et sen­tent qu’ils n’ont aucun contrôle parce qu’en fait ils n’en ont pas et que les pro­gram­mes de mana­ge­ment qui leur don­nent le sen­ti­ment d’être impli­qués, en fait égra­tignent à peine la sur­face du pro­blème. Ils peu­vent même accroître l’alié­nation, c’est- à-dire rendre les tra­vailleurs encore plus impuis­sants.

Avant d’aller plus loin, il est néc­ess­aire de définir la classe ouvrière. Que veut-on dire par définir ? On doit com­pren­dre que les défi­nitions ou concepts dans les scien­ces socia­les ne sont pas des abso­lus et qu’ils ne sont pas des « choses » qui seraient vraies ou faus­ses. Les défi­nitions sont des outils qui nous aident à com­pren­dre la réalité et à cla­ri­fier les caté­gories avec les­quel­les nous exa­mi­nons la nature de la société humaine. Ils peu­vent être plus ou moins utiles. Ils peu­vent cla­ri­fier et rendre plus per­cep­ti­ble notre point de vue sur les éléments de la société que nous exa­mi­nons. Les défi­nitions ne sont pas uni­ver­sel­les et doi­vent chan­ger à mesure que la société change. Dans le pire des cas, les défi­nitions, si elles ne sont pas clai­re­ment for­mulées, peu­vent dis­tor­dre notre vision de la réalité sociale et limi­ter notre com­préh­ension du monde.

Une défi­nition clas­si­que de la classe ouvrière a été avancée par l’his­to­rien bri­tan­ni­que du tra­vail E. P. Thompson : « J’entands par classe un phénomène his­to­ri­que, uni­fiant des évé­nements dis­pa­ra­tes et sans lien appa­rent, tant dans l’objec­ti­vité de l’expéri­ence que dans la cons­cience. J’insiste sur le caractère his­to­ri­que du phénomène. Je ne conçois la classe ni comme une “struc­ture” ni même comme une “caté­gorie”, mais comme quel­que chose qui se passe en fait – et qui, on peut lz mon­trer, s’est passé – dans les rap­ports humains. » (…) Comme tout autre rap­port, c’est un phénomène dyna­mi­que qui éch­appe à l’ana­lyse dès lors qu’on tente de le figer à un moment par­ti­cu­lier pour en dégager les com­po­san­tes. La grille socio­lo­gi­que la plus fine ne sau­rait mettre en évid­ence un pur modèle de classe, pas plus qu’un pur modèle de défér­ence ou d’amour. Ce rap­port doit tou­jours s’incar­ner dans des hommes et un contexte réels. (…) L’amour n’est pas conce­va­ble sans amants, ni la défér­ence sans squi­res et pay­sans. (…) L’expéri­ence de classe est en grande partie dét­erminée par les rap­ports de pro­duc­tion dans les­quels la nais­sance ou les cir­cons­tan­ces ont placé les hommes. La cons­cience de classe est la manière dont ces expéri­ences se tra­dui­sent en termes cultu­rels et s’incar­nent dans des tra­di­tions, des systèmes de valeurs, des idées et des formes ins­ti­tu­tion­nel­les. (13) »

Nous aime­rions appor­ter une modi­fi­ca­tion à cette défi­nition. Alors que la classe consiste en rela­tions dyna­mi­ques qui chan­gent cons­tam­ment et alors qu’elle ne forme pas une « struc­ture » au sens des socio­lo­gues, à un moment et à un endroit par­ti­cu­lier quel­conques, la classe a une forme et un caractère qui peu­vent être exa­minés et définis. La nature de la classe ouvrière et la nature de la classe capi­ta­liste ou employeuse chan­gent cons­tam­ment.

Notes

(6) Time, 9 novem­bre 1970, p. 74. Il ne faut pas une étude appro­fon­die de Marx pour com­pren­dre qu’il par­lait de la paupé­ri­sation rela­tive du tra­vailleur et pas de sa paupé­ri­sation abso­lue.

(7) Le Capital, Livre pre­mier, cha­pi­tre XXV, IV : « La loi géné­rale de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste » (Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 1165 ; Le Capital, Editions socia­les en 3 vol., 1976, p. 466).

(8) Marx et Engels, La Sainte Famille, cha­pi­tre IV (Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, « Philosophie », p. 460.)

(9) Marx : L’Idéologie alle­mande (Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, « Philosophie », p. 1123.)

(10) Voir James W.Rinehart : La Tyrannie du tra­vail, 2e édition (Don Mills, Ont, Harcourt Brace Jovanovich, Canada, 1987).

(11) Manuscrits de 1844, « Le tra­vail aliéné », trad. et éd. Emile Bottigelli, Editions socia­les, 1972, p. 55 et pp. 59 à 65.

(12) Ibid., pp. 60-61.

(13) E.P. Thomson, The Making of the English Working Class (New York, Vintage Books, 1966, pp. 9-10). Trad. La Formation de la classe ouvrière anglaise, Gallimard/Le Seuil, 1988, p. 13.

Extrait du premier chapitre de l’ouvrage de Martin Glaberman et Seymour Faber, Travailler pour la paie : les raci­nes de la rév­olte.

« Working for Wages : The Roots of Insurgency » (Conclusion)


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