Wilhelm Michel – Gustav Landauer (1920)

Dans la révolution européenne, cet écrivain fut celui qui discerne et qui crée, le connaisseur non seulement de la Connaissance, mais aussi du fait, en ses possibilités. Il fut comme la main spirituelle du Verbe, de l’antique Logos qui chez Jean n’est point autre que dans ce bouleversement créateur de l’Europe. Prophète et facteur d’une foi nouvelle, et — afin que cette marque ultime, la plus honorable, ne fût point omise — sa victime.
Il fut celui qui réalise. L’œil du croyant, chez lui, se complétait de ces organes par quoi l’esprit, cet étranger, prend étroitement, profondément et sensuellement racine dans la matière, cet ennemi. Pour le dire brièvement : les exigences de l’esprit ne lui étaient pas seules connues. En son enviable affinité avec la matière et les lois de ce monde, toutes choses lui étaient dévolues qui le marquaient pour être le réalisateur, le conducteur et le très pur gardien de la révolution. Son amour pour les hommes s’unissait à une claire vision de leurs défauts multiples. Il connaissait exactement les divers symptômes de toute réalisation, ses pièges secrets ou apparents tendus à l’esprit, la contradiction méchante qui sépare de l’acte effectif la pureté de nos consciences. Il savait les détours audacieux entre l’esprit et la lettre. Il avait toute la passion du révolutionnaire prêt aux actes et la calme pureté d’un croyant gothique dans sa cathédrale. Pour m’exprimer à la manière de Suso, il était, quant à l’Ausschlag, politicien et agitateur du monde extérieur, — selon l’Einschlag, c’était un mystique, à sa chute comme à ses débuts.
Au commencement de sa vie d’homme, telles cristallisations de l’esprit se groupent pour lui autour de la connaissance mystique. Avec Fritz Mauthner, peut-être à travers celui-ci, sa pensée se sent attirée par l’essence trompeuse du langage: Semblables méditations sur la critique du langage sont toujours l’indice d’une tendance religieuse dominante, car au langage se heurte l’indicible. De là, ces connaissances fondamentales et essentiellement mystiques: union du pur et de l’impur comme principe originel de toute création — détermination passagère du monde par le conflit créateur. Le langage, cas primitif de réalisation de l’esprit, fut un premier problème posé à ce révolutionnaire, à ce réalisateur instinctif. Par le porche d’un désespoir mystique en présence du langage, il sortit tout armé vers les étendues infinies d’une activité religieuse. Celui qui doute du langage, le Sprachzweifler (ainsi s’exprime le bref écrit: Sprache und Mystik) n’a pas d’autre choix que de se taire définitivement ou de se sauver dans l’action. Landauer choisit par nécessité la seconde voie. Toute son action humaine est de tracer une connaissance mystique sur le plan des réalités politico-sociales.
Avec la plus grande délicatesse envers la pensée, avec subtilité et dévotion, riche de l’allégresse courageuse du premier communisme chrétien, sa jeune activité éclot en lui. Les ailes lui poussent en secret. Ses premiers battements d’ailes, les voici visibles dans les essais intitulés : Le Socialiste. Et la voici s’éployer puissamment, cette force active, dans l’Appel au socialisme— vigoureuse union de toutes les forces pour l’accomplissement d’une terre nouvelle, en désespérance d’un monde à venir. ,
Je ne connais rien de plus beau que cet éploiement multiple de l’action humaine, tel que cet Appel le formule: Confiance héroïque en la puissance de l’esprit; souci clairvoyant et circonspect à l’égard de sa nature délicate et pure ; réprimandes bienveillantes ; mise en garde contre toutes les formes de la paresse ; sage compréhension des limites (contre le marxisme bolcheviste, contre l’arrogance du prolétaire, contre le radicalisme du philistin) ; en toute discussion, une infinie compréhension du monde, et la plus fine politesse envers Dieu et le diable; bref, l’amour le plus intime et le plus respectueux de la vie, manifesté dans le cercle des événements sociaux révolutionnaires. Pensée et jugement sans cesse en floraison attirante et animée, que nulle haine ne figera. Toute la politique de Landauer est jeune encore, germée .directement de l’amour, humide encore d’une rosée paradisiaque. Et cependant, elle est très, sérieusement poussée par l’absolue contrainte au travail, par la résolution de l’homme qui a brûlé tous ses vaisseaux. Le voici prisonnier de sa propre croyance, voué sans espoir de salut au destin qu’il connaît. Oui: si l’on concède que dans la mystique gît là vraie fraternité, humaine et spirituelle, Landauer était un fils attardé de la conscience, allemande la plus authentique, et, comme Novalis voyait Jacob Boehme, ainsi je vois ce réalisateur du verbe — « tel un vigoureux printemps, avec ses forces jaillissantes, stimulantes, créatrices et mêlées, qui dès profondeurs enfantent le monde, véritable chaos plein de sombres désirs et de vie merveilleuse »… Tout ceci, certes, était en lui, plus cette profonde conscience du devoir moral et cette remarquable appropriation au but à atteindre, qui faisaient de lui un homme d’action prédestiné ; plus aussi -— et avant tout — cette sagesse pénétrante, cette Raison où veille autant de noble froideur qu’il y brûle de feu. Dans ce cerveau vivait une intelligence ailée, une vision enthousiaste des faits, apte à éprouver mûrement et à peser poétiquement tout ce qui est. Un alliage intime d’enthousiasme, donc, et de calme. Et Hölderlin dit: « Là où le calme t’abandonne, là est la limite de ton enthousiasme. »
L’indice capital de ce côté de sa nature se trouve dans son volume intitulé Rechenschaft. Pas plus qu’un autre, Landauer n’était immunisé contre les antinomies douloureuses qui se présentent à tout réalisateur de l’esprit. Elles exigent de chacun leur tribut, ce compromis entre la puissance créatrice et les basses antiques puissances de haine. Landauer, comme un autre, paya ce tribut devant le problème décisif de la puissance. En 1911, il pose la question : « Les travailleurs du pays veulent-ils la guerre en aucune circonstance ? » Et il répond : « Les travailleurs ne peuvent jamais vouloir la guerre. » En 1912, une notion nouvelle s’impose à lui : c’est que, tant que les peuples ne seront pas solidaires dans leur lutte contre la guerre et l’Etat, « les nations révolutionnaires elles-mêmes devront être armées pour la guerre ». C’est un grand spectacle que celui de cet esprit si pur, chargé du péché de ces mots ; lui, le porteur même de la lumière qui nous en révélait tout le péché ; lui, l’homme qui faillit accomplir ce prodige de maintenir intact le détachement gnostique de l’esprit dans l’héroïsme de l’action terrestre; pour qui la plena lenitas était une obligation pieuse et sacrée — non point, comme pour l’Eglise au temps de l’Inquisition, une formule apparemment respectée mais, en fait, cruellement honnie. Et de l’héroïsme se manifestait encore dans ce compromis, qui était pour lui même « une notion terrible », ennoblie par la douleur et cette conscience généreuse à laquelle la contradiction fondamentale du monde ne pouvait être épargnée.
C’était un poète. Jeté dans le monde des réalisations à un moment où l’action devait enfin et à nouveau se nourrir d’esprit poétique, sous peine de n’être qu’un dangereux emportement ou une occupation sans portée, il fut un « créateur d’actes », dont la figure semble modelée par i’âme de Hölderlin. Certains passages de son Appel se lisent comme des hymnes de Hölderlin transposés en prose politique moderne — ainsi sa conception du poète comme précurseur solitaire, précédant le chœur du peuple; de la culture comme conséquence de la joie puissante ; de toute pensée se fondant dans la pensée collective. Les profondes affinités qui unissent ce révolutionnaire à Hölderlin apparaissent clairement dans la conférence qu’il prononça à Berlin en mars 1916, et qui fut reproduite dans les Weisse Blätter en juin de la même année: Friedrich Hölderlin et ses poèmes. Le plus profond amour, le plus intime essor de l’âme dans l’universel retrace ici les traits les plus délicats de la nature de Hölderlin. Et la péroraison de cette conférence est devenue une prophétie: « S’il nous faut des héros qui ne ravagent ni ne détruisent mais qui, au contraire, élaborent, ordonnent et consacrent; s’ils nous faut des héros de l’Amour, alors Hölderlin est, pour notre présent comme pour notre avenir, un conducteur spirituel ». Amour, pensée tolstoïenne, travail patient et tranquille, révolution des esprits en partant du cercle le plus minime de la vie individuelle, humanité rayonnante, probité de l’action -— telle est l’essence de son programme, qui n’est pas à vrai dire un programme, qui s’élève plutôt comme un chant ou comme un message apostolique.
Rien, dans la lutte épique de ces temps, n’a été prononce de plus ému, de plus débordant, de plus affectueux que ces derniers mots de l’Appel: « Qu’est-ce donc que la vie? Nous mourrons bientôt, nous mourrons tous. Nous ne vivons point : Rien ne vit, que ce que nous faisons de nous ; la création vit, la créature, non ; rien ne vit, sinon l’acte des mains loyales, la maîtrise de l’esprit vierge et sincère. » – Amour, qui de sa retraite et de ses domaines s’élance nu vers l’épouvantable sacrifice, et, dépassant l’apparence égoïste et menteuse du monde, va vers la vérité de l’âme et de Dieu; élan infini de l’amour, élan volontaire vers toutes les souffrances à embrasser et à secourir, vers tous les yeux aveugles à ouvrir à la lumière de la mansuétude et de là justice.
Dans la cour de la prison de Stadelheim, toute cette beauté fut abattue et piétinée par les brutes misérables qu’elle voulait délivrer.

L’Art libre, n°2, 15 janvier 1920.