Stefan Zweig – Anmerkungen zu Gustav Landauers Shakespeare/Le Shakespeare de Gustav Landauer (1921)

In: Das Tage-Buch, 2. Jg. (1921), H. 39, 1.10.1921, S. 1182-1185.

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Stefan Zweig – Le Shakespeare de Landauer (1921)

Depuis des jours et des semaines, je lis avec une passion toujours, en éveil, le chef-d’œuvre posthume de Gustave Landauer, ses conférences sur Shakespeare (1), sans pouvoir me rassasier de cette énorme joie de l’esprit : car, en suivant le fil de ce magistral commentaire, dans le sens le plus noble du mot, — on est entraîné à chaque instant à chercher dans les drames de Shakespeare eux-mêmes une preuve ou une comparaison. C’est ainsi que j’ai relu, en même temps que ce livre, une douzaine de pièces du maître, et comme jamais elles ne m’avaient été présentées par un esprit aussi clair et aussi lumineux, beaucoup de leurs secrets m’ont été révélés pour la première fois, tandis que le grand, l’indéfinissable mystère de leur origine restait l’objet de mon ardente vénération. Jamais je n’avais cru Shakespeare aussi grand, aussi intense, jamais je n’avais mieux lu qu’avec l’appui précieux de cette noble et libre intelligence.
Mais j’oublie : il est défendu aujourd’hui, en Allemagne, d’appeler Gustave Landauer un homme pur et noble, depuis qu’il est tombé pendant la révolution de Munich en victime de sa foi, — ou de sa folie — dans un renouvellement social. Récemment, le critique dramatique d’un des journaux tout-puissants achetés par M. Stinnes, s’était permis, en rendant compte du Roi de la Chambre sombre de Tagore, de citer le nom du traducteur, —: Gustave Landauer — : il fut, le même soir, chassé de sa place sans qu’un seul groupement d’intellectuels eût osé, en Allemagne, protester contre une telle injure faite à. l’intelligence par l’or de la grosse industrie. Tandis qu’aujourd’hui en 1921, les généraux et les amiraux vaincus sont de nouveau fêtés comme des héros, grâce à la pression de cette ploutocratie, — ceux-là mêmes qui, il y a bien peu de temps, passaient les frontières avec de faux passeports, des moustaches rasées et des pantalons plutôt maculés — on essaie de représenter des hommes qui sont tombés sous les coups de crosse pour être fidèles à leurs idées — même si celles-ci étaient fausses — comme des natures viles et méprisables. Que des politiciens, pris de peur devant le spectacle de leur malhonnêteté, s’efforcent de priver leurs adversaires et même les morts de l’honneur de leur sacrifice, cela est à la rigueur compréhensible pour peu que l’on connaisse l’infamie de toutes les politiques, mais ce qui ne le sera jamais, c’est le silence lâche, prudent, servile, humiliant, des intellectuels allemands qui laissent avilir et abaisser de grandes figures — des figures historiques, déjà, par leur attitude pleine d’humanité.
Cette servilité, cette humiliante lâcheté des intellectuels allemands mise à part, je souffre aussi du pénible silence qui étreint le Shakespeare de Gustave Landauer, parce qu’au point de vue purement littéraire, ce livre commande un cri d’admiration, — et même d’enthousiasme et de reconnaissance. Pour ma part, je suis persuadé que cet ouvrage sur Shakespeare jouera encore un rôle dans la littérature allemande quand le papier de tous les journaux de Stinnes sera depuis longtemps pourri, quand le fer de l’industrie sidérurgique allemande sera rouillé depuis longtemps, et on se rendra compte alors que, dominant la politique, ce livre est la grande victoire de la culture allemande en cette année 1921.
La chose la plus étonnante dans ce livre de Landauer, c’est que lui – dont toute la vie fut celle d’un partisan – sait voir en Shakespeare, avec l’esprit d’un homme indépendant, juste, dégagé de toutes les disciplines, l’un des plus hauts types de l’humanité. Il ne cherche nulle part — bien que ces conférences aient été faites en 1918 — à annexer Shakespeare à la démagogie et à le rapprocher de ses tendances personnelles ; au contraire, il célèbre, avec Coriolan, l’aristocrate qui se tourne contre le peuple et il s’efforce seulement de montrer en Shakespeare, dans l’activité multiple de l’homme et dans l’universalité de sa compréhension, la vraie forme de là plénitude. Il loue Shakespeare non pas de ne regarder d’aucun côté, mais, au contraire, de se tourner de tous les côtés, et parce qu’il donne, dans sa haute conception de la totalité, la place qui convient à toutes choses — à la résistance aussi bien qu’à la fonction. Et il montre comment Shakespeare monta jusqu’à la suprême maîtrise, renonçant même à aliéner momentanément son cœur, et se contentant d’être un miroir aux couleurs variées qui saisit l’aspect du transitoire et réfléchit ce qui se passe devant lui.
Cette façon de voir large, Landauer s’en est précieusement emparé. Il examine dans l’œuvre de Shakespeare chaque psychologie séparée – oh ! tout ce que les régisseurs pourraient tirer de ce livre ! – sans jamais perdre de vue l’horizon d’ensemble. Il reste toujours dégagé des soucis philosophiques et pédagogiques, bien que son livre soit un trésor de science et d’expérience. Il est personnel, et souvent audacieux dans son interprétation, mais sans jamais être étroit et sans s’enfoncer, jamais dans la discussion de ses idées personnelles. Ceux qui appellent volontiers Landauer un non-Allemand (undeutsch), pourraient avoir raison dans un sens : son livre est certes non-allemand en comparaison avec le clinquant de la littérature scientifique allemande qui hache tout, étiquette tout et définit en ergotant ; ceci est un livre d’intuition, de perspicacité, et il est riche de cet enjouement plein de grâce que Nietzsche aimait tant. Il n’est pas mauvais que ces essais aient été primitivement des conférences ; il leur en reste une réelle vivacité, une limpidité de langue, un parlando qui vainc toutes les difficultés comme en se jouant et qui trouve une forme claire et compréhensible pour les choses les plus difficiles. Une forme mais non pas une formule. Landauer n’essaie pas de réduire Shakespeare jusqu’à une notion, jusqu’à une idée : il le célèbre seulement avec reconnaissance pour la science approfondie de la vie qu’il en tire tout comme je veux ici célébrer ce livre avec une grande gratitude pour la meilleure science que j’y trouve. Je sais bien qu’il est trop abondant pour être saisi tout entier et promptement dans sa signification et surtout pour être défini. C’est pourquoi je dis seulement : il a étendu mes connaissances. Il m’a rendu savant à beaucoup de points de vue, et dans ma science de la vie. Il m’a fait pénétrer dans des profondeurs que je ne connaissais pas et m’a révélé des connexions que je ne soupçonnais pas. Il m’a stimulé au point de vue artistique, intellectuel et humain et, dans un sens, il m’a même ébranlé. Dans un sens où, mystérieux et plein de pressentiments, un mot devient le miroir du caractère de Landauer et de toute sa destinée. Chaque grande œuvre d’art porte ainsi en elle quelque chose de prophétique — une relation inconnue avec l’avenir et l’incertain. Rien de plus clair n’a été dit à ma connaissance, sur Landauer et son sort, que le portrait qu’il donne lui-même dans son essai sur Jules César de Brutus. Il dit donc : « C’est un homme d’intérieur, mais qui supporterait seulement de garder pour une vie intime ses nobles aptitudes si, au dehors, les hommes étaient libres et heureux. II est le politicien qui vient de la philosophie dans la politique, mais d’une philosophie qui est liée avec sa vie. Pas assez simple pour penser avec son cœur ; tel, au contraire, que sa pensée n’est pas contente tant que la réalité extérieure ne la confirme pas. C’est un penchant paisible, doux mais tenace, qui le conduit à l’action. »
Ainsi et ainsi seulement — je le pense, car il ne me fut jamais donné de le connaître personnellement — était le caractère de Landauer. Poursuivant son étude, il représente plus loin comment cet homme, foncièrement casanier, aborde la politique au sens le plus élevé du mot et comment, se tenant toujours loin de la politique grossière, il lie pourtant son sort à la première qui requiert toute sa grandeur morale : « Pendant ce temps, de petites lettres lui arrivaient, disant : Tu dors, Brutus? et d’autres choses semblables. Elles n’éveillent pas en lui l’ambition; il n’en a pas ; elles ne chatouillent pas sa vanité; mais elles lui disent qu’il y va de quelque chose et que lui seul est appelé ; qu’il y va de la vie, d’un élément de vie, au moins ; et avant tout, elles le renforcent dans sa croyance en un esprit vivant en lui et non dans les masses, dans sa croyance en une Rome républicaine, qui, en réalité, n’est plus là… ».
Landauer est mort pour cette Rome républicaine, pour cette Allemagne républicaine qui n’est plus là dans la réalité. Et bien avec la conscience que c’était pour une cause vaine. Il l’a dit très clairement : « sans infamies de toutes sortes, ni la guerre, ni la politique ne seraient possibles et s’il y a de la faute de Cassius d’être un politicien, aussi il y va de la faute ou du sort de Brutus de s’être donné à la politique sans être un politicien ». Celui qui écrivit, en 1918, ce remarquable portrait de Brutus n’était ni le rêveur aveugle ni le vil ambitieux qu’on essaie de représenter aujourd’hui. Esprit libre et pur, il fut arraché au bouillonnement infect de la vie et de la passion par la révolution, — tout comme il avait été ébranlé sur le plan intellectuel par la même force révolutionnaire devant la figure d’un Shakespeare. Dans son œuvre comme dans sa foi, son aspect reste identique et c’est pourquoi mon désir devant ce livre qui est son chef-d’œuvre, est aussi peu de l’arracher à l’histoire de la littérature allemande que d’isoler la vie et la mort de Landauer de l’histoire d’Allemagne.

(Traduit de l’allemand.)

(1) Gustave Landauer. Shakespeare, 2 volumes, Francfort/Main, Rutten et Loening.

L’Art libre, n°4, avril 1921, pp. 9-10.


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