Paul Colin – Gustav Landauer (1922)

Gustav Landauer

La publication récente de deux livres posthumes a fait découvrir la vraie figure de Landauer, génie critique doublé d’une intelligence pénétrante.
Sa participation à la République de Munich, sa mort violente, et le titre d’un de ses premiers ouvrages lui avaient valu la réputation d’un dynamitard. Ses assassins eurent bien soin de laisser s’accréditer et même de propager cette légende, qui constituait pour eux un plaidoyer et presque une justification. Mais aujourd’hui, la situation se modifie et la vraie figure de Landauer surgit de l’ombre. Gustav Landauer, philosophe et philologue, avait abordé généreusement le socialisme pour en prêcher les principes comme d’une religion nouvelle, saine et équilibrée. Son esprit était dominé par l’évidence de la déroute capitaliste et avec une probité très simple et très courageuse, il s’était appliqué à exprimer les causes et les conséquences de cette crise. Il eut des disciples. Aussi quand, après la guerre, on se haussa du domaine abstrait des théories sur le plan de l’action, un grand nombre d’inconnus se tournèrent vers lui. Et à cette heure décisive, Gustav Landauer se séparant de la plupart des « apôtres de bibliothèque », ne renia pas sa parole : il prit sa place au front de combat. Il y demeura jusqu’au dernier jour — avec un héroïsme paisible et imperturbable — et il resta même, parmi les ouvriers des rues quand les principaux chefs du mouvement eurent pris la fuite devant les vainqueurs. Il resta, parce qu’il ne désertait pas plus à l’heure de la défaite qu’à celle de l’effort. Il fut pris, entraîné vers le Nord, interné finalement dans la forteresse de Stadelheim, condamné à une peine de prison relativement modérée, — et tué le lendemain à coups de crosse, par des soldats déchaînés.
Je ne veux pas porter ici un jugement sur l’œuvre politique de Gustav Landauer, ni discuter l’importance et la grandeur de ses livres et de son exemple. Je voudrais seulement dégager du spectacle de son œuvre et de sa vie, la ligne de son évolution.
Le début de sa carrière révèle ses penchants mystiques. Hanté par la recherche de l’absolu, avide de s’appuyer sur une vérité plus solide que celles dont cent maîtres débitent, sans conviction, les principes fondamentaux dans cent chaires d’université ou dans les pages de cent livres, il se heurte à l’imprécision, à l’instabilité, à la détresse du langage. Il devient « der Sprachzweifler », celui qui doute du langage. Il confesse cette crise dans un court écrit, « Sprache und Mystik », et il aboutit à cette conclusion tranchante, comme un dilemme : celui qui doute des mots doit ou bien se taire définitivement ou bien se sauver dans l’action.
Il choisit cette seconde voie. Et on voit ici avec quelle mentalité et quels désirs il aborda: les problèmes sociaux : en savant, ou pour mieux dire, en philosophe. Après quelques essais il aboutit rapidement à une œuvre considérable, « Àufruf zum Sozialismus ». Rien dans ce livre fameux ne relève de la politique. On y trouve, au contraire, dans un étonnant mélange d’enthousiasme et de gravité, une manière d’hymne à la gloire de l’intelligence. L’idée centrale de l’ouvrage est le désir d’équilibrer les masses et d’exprimer une formule d’harmonie et d’ordre. Landauer s’approche de Tolstoï et il se maintiendra, au point de vue philosophique, très près de lui, moins littérateur, dans le sens péjoratif de ce mot, mais animé d’un lyrisme aussi ardent.

Le deuxième ouvrage de grande envergure que publia Landauer, « Rechenschaft », affecte sinon les allures, du moins l’esprit d’une confession. C’est, pour mieux dire, l’histoire d’un doute et d’une détresse. Landauer constate qu’un manque de solidarité vraie entre les peuples et même entre les partis socialistes (quelle tragique prophétie!) menace la paix du inonde. Et s’il n’abdique pas devant cette certitude sa grande et magnifique opposition au principe de la Défense Nationale, il proclame cependant la nécessité « pour les nations révolutionnaires elles-mêmes » de demeurer années contre la guerre.- Comme l’a dit Wilhelm Michel, « il y avait de l’héroïsme dans ce compromis, qui était pour lui une notion terrible, ennoblie par la douleur et par cette conscience généreuse que la contradiction fondamentale du monde ne pouvait épargner. »
La crise d’âme que révèle « Rechenschaft » n’était pas résolue, quand les spéculations intellectuelles et le jeu des théories furent interrompus par le canon de Liège. Dès qu’il entendît celui-ci, Gustav Landauer se jeta farouchement dans le parti de la Révolution. Il ne se laissa pas prendre au piège de l’Union Sacrée, et en attendant l’effondrement social qui devait fatalement suivre ou accompagner l’émeute des militarismes, il se retrancha dans l’étude et témoigna d’une indépendance d’esprit et d’une hauteur de vues auxquelles ses ennemis eux-mêmes viennent aujourd’hui rendre hommage. II sut s’arracher à la suggestion politique pour reporter sur Shakespeare et sur des poètes comme Hölderlin ses anxieuses et lucides méditations.
Les deux livres posthumes qu’on vient de publier sont précisément le fruit de cette solitude.
(Ccs deux livres, « Shakespeare » et « Der Werdende Mensch », ont été étudiés dans notre revue au moment de leur publication.)

L’Art libre, n°4, avril 1922, pp. 61-62.

________________________

Gustav Landauer : Der werdende Mensch
On vient d’entreprendre l’édition des essais de Gustav Landauer. La plupart d’entre eux, publiés dans des revues, n’avaient jamais été réunis en volume, et plusieurs inédits furent retrouvés après son assassinat, dans ses tiroirs.
L’édition des ces essais comprendra trois volumes, dont les deux qui restent à paraître, grouperont les pages politiques ou d’inspiration socialiste. Le premier volume, Der werdende Mensch (« L’Homme en formation), rassemble une série d’articles disparates, qui exposent pour la plupart les idées de Landauer sur un certain nombre de problèmes philosophiques. Il est impossible de les résumer ou même de les énumérer. Les plus frappants sont à mes yeux Selbstmord der Jugend (Suicide de la Jeunesse ), Von Dilettantismus (Du dilettantisme) et Zum Problem der Nation (Sur le Problème de la Nation).
Mais j’ai plus d’admiration encore, dans ce recueil posthume, pour les nombreux chapitres qui étudient un homme et son œuvre, et qui fixent, par comparaison mais avec une grande netteté, la place de Landauer devant la pensée européenne. Walt Whitman, Tolstoï, Hölderlin, Kropotkine, Martin Buber, Strindberg et Georg Kaiser lui inspirent des notations souvent curieuses, et il sait trouver dans leurs livres des spectacles inattendus. L’admirable puissance du Shakespeare dont notre ami Stefan Zweig a longuement parlé dans L’Art Libre, s’allie à la ferveur des ouvrages sur le socialisme dont l’an dernier parlait, ici même, Wilhelm Michel. Et on trouve dans certains portraits en une page ou dans certaines conclusions en dix phrases, le résumé de toutes les qualités qui faisaient de Gustav Landauer un des plus grands esprits critiques de son temps.

L’Art libre, n°6, juin 1921, p. 98.


1 Antwort auf „Paul Colin – Gustav Landauer (1922)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 23. Juni 2010 um 10:49 Uhr
Die Kommentarfunktion wurde für diesen Beitrag deaktiviert.