Georges Sorel – Réponse à l’enquête de l’Opinion sur « L’Allemagne a-t-elle le secret de l’organisation ? » (1915)

L’opposition que certains philosophes allemands contemporains prétendent découvrir entre l’individualisme latin et l’organisation germanique, ne peut donner lieu à aucune recherche utile, tant qu’on se borne à considérer des concepts ; on pourrait discuter indéfiniment sur leurs valeurs scolastiques sans faire avancer la question d’un saut de puce ; si l’on veut arriver à des conclusions sérieuses, il faut s’efforcer de deviner quelles réalités se cachent probablement sous la terminologie abstraite employée.

Par le mot « organisation » on peut entendre des choses fort diverses. Napoléon Ier fut un fanatique de l’organisation ; je crois même que c’est lui qui a introduit dans la langue française l’épithète « organique » pour désigner les lois qui organisent une branche d’administration. Sous la Monarchie de Juillet les gens avancés reprochaient au gouvernement de ne pas assez organiser ; les hommes de 1848 annoncèrent, à grand fracas, qu’ils organiseraient toutes choses ; ils n’ont guère organisé que des banqueroutes. Napoléon III avait la manie d’organiser et il voulait répandre les bienfaits de son génie sur les deux mondes : sa manie d’organisation le conduisit au Mexique.

Pour bien entendre à quelles idées se réfèrent les théoriciens allemands de l’organisation, il convient de relire La Réforme intellectuelle et morale de Renan et La Réforme sociale de Le Play. Il vaut mieux se servir, pour ce dernier ouvrage, de l’édition de 1874 que de celle de 1864, parce qu’après la guerre l’auteur a pu exprimer ses conceptions plus librement qu’il n’avait pu le faire alors qu’il était conseiller d’État. Ernest Seillière a publié en 1906, dans la Revue des Deux Mondes, un article sur « L’impérialisme germaniste dans l’œuvre de Renan ». Beaucoup des doctrines les plus caractéristiques de Le Play sont fondées sur des observations qu’il avait faites touchant les corporations du Harz, la famille de la plaine saxonne et les christianismes allemands.

Lorsque les Allemands revendiquent pour leur pays la gloire d’avoir introduit les principes d’organisation en Europe, ils pensent évidemment au rôle prépondérant que l’Allemagne a joué, au début du xixe siècle, dans la lutte engagée pour restaurer les traditions que la Révolution française croyait avoir supprimées pour toujours. Les noms de Catherine Emmerich, de l’abbé Hohenlohe, des philosophes, des savants et des artistes que Montalembert connut à Munich, suffisent pour rappeler quelle part l’Allemagne a prise à la rénovation religieuse. M. Émile Boutroux a reproché aux penseurs allemands modernes d’avoir travaillé à ruiner la thèse de la bonté naturelle de l’homme. Il me semble qu’on ne saurait leur savoir trop de gré pour avoir supprimé un mensonge qui empêche de jeter aucun regard profond sur la morale, sur la philosophie de l’histoire et sur la constitution des sociétés ; je prie mes lecteurs de vouloir bien relire ce que Pascal a dit du péché originel (Pensées, éd. Brunschvicg, 434) ; personne ne saurait douter que par sa conception du mal, la pensée allemande n’ait apporté un concours considérable à la théologie. On pourrait poursuivre l’examen des restaurations accomplies par le romantisme germanique dans d’autres domaines ; mais les observations précédentes me semblent bien suffisantes pour éclairer la question discutée ici.

J’estime que les écrivains allemands actuels ont tort quand ils revendiquent pour la race germanique le génie de l’organisation dont je viens d’essayer d’indiquer quelques aspects théoriques ; les principes de cette organisation ont appartenu incontestablement à la Rome patricienne ; Renan pensait à la fois à cette Rome archaïque et à l’Allemagne, dont il avait vanté l’organisation dans La Réforme intellectuelle et morale, quand il écrivait les réflexions que l’on trouve à la p. 267 du tome iv de son Histoire du peuple d’Israël : « Le sang-froid de l’aristocratie, l’abnégation du peuple furent admirables. Jamais on ne vit moins de philosophie, plus de vertu, c’est-à-dire plus de résignation à l’inégalité. Pas une fois ces héros des légions ne demandent pourquoi on les mène au bout du monde. Ils travaillent, ils s’exténuent – pour le vide, pour le feu, dit le penseur juif. – Oui, sans doute ; mais voilà la vertu que l’histoire récompense. Le patricien qui conduit ces légions est le moins aimable des hommes ; c’est un tory renfrogné, un vilain homme, raide, gauche, méchant ; il sera voleur quand il le pourra. N’importe. Il fait l’œuvre de Dieu. S’il y avait encore eu des prophètes en ces temps obscurs, sans doute ceux qui appelèrent Nabuchodonosor ministre de Iahvé, eussent donné le même titre aux aigles qui allaient à droite, à gauche, comme la foudre, accomplissant ses ordres. » Je crois qu’il conviendrait de nommer valeurs quiritaires, toutes les valeurs communément appelées germaniques qui n’ont pas une origine chrétienne.

Dans quelle mesure l’Allemagne contemporaine possède-t-elle encore les valeurs quiritaires que lui ont attribuées tant de théoriciens ? C’est ce qu’il ne paraît pas facile de savoir ; il faut un esprit doué d’une singulière force philosophique pour discerner si une formule générale s’applique bien à un peuple ; les temps actuels sont vraiment trop troublés pour qu’on puisse espérer mener à bonne fin des investigations de ce genre. Je crois devoir seulement appeler l’attention de mes lecteurs sur l’état d’âme des ouvriers allemands qui a tant surpris ceux de nos littérateurs qui font profession d’expliquer aux bourgeois les questions sociales. Il est évident que le prolétariat allemand aurait agi tout autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait cru à nos blagues révolutionnaires ; les gens médiocres qui se donnent en Allemagne pour les successeurs de Marx, n’ont rien compris à ce qui se passait dans le peuple ; Benedetto Croce, le grand philosophe italien, a écrit que ces travailleurs se sont montrés capables de marcher à la tête de leur classe (Italia nostra, 27 décembre 1914). Je crois qu’il convient de considérer leur conduite comme un de ces faits historiques qui permettent de discerner les principes cachés de théories d’une intelligence difficile ; les gens qui après la guerre s’occuperont de réviser les interprétations reçues du marxisme, s’apercevront probablement qu’il renferme beaucoup de valeurs quiritaires ; je suis arrivé à me demander s’il n’a pas eu besoin, pour se constituer, de l’aide fournie par certaines conceptions de l’histoire médiévale répandues par le romantisme. Dans les études à faire sur l’organisation pratique de l’Allemagne, il serait nécessaire de tenir grand compte de la philosophie du prolétariat ; il est incontestable que le marxisme a été jusqu’ici fort mal compris en France ; peu de personnes soupçonnent à cette heure comment il conviendrait de procéder pour le bien expliquer. J’ai donc d’excellentes raisons pour ne pas me lancer dans des considérations prématurées sur la question de savoir dans quelle mesure l’organisation allemande ressemble en fait à l’image que Renan en a présentée.

Le mot « individualisme » correspond à des psychologies fort contradictoires. On vante souvent le merveilleux individualisme des Yankees ; les grands meneurs d’entreprises américaines ont été, à juste titre, comparés maintes fois aux conquistadors espagnols. Nul ne songerait à établir une analogie quelconque entre Fernand Cortez et les personnages bruyants qui se donnent aujourd’hui pour les champions de la civilisation latine menacée par le barbarisme germanique ; ces défenseurs de la liberté des peuples opprimés, du droit naturel, du progrès reproduisent assez bien les types du græculus esuriens et de ces Italiens diserts qui parcoururent l’Europe au début de l’ère moderne ; ce sont des individualistes en ce sens qu’ils entendent que le monde travaille pour le plus grand plaisir de leur individu. Cet individualisme, qui serait, d’après ses apologistes, le chef-d’œuvre du génie humain, a sévi dans les cités grecques dont Cicéron parle avec mépris au cours de son plaidoyer pour Flaccus. {La belle civilisation néo-latine se résout tout bonnement en une exploitation de foules aveugles par des coteries d’avocats, de gens de plume et d’hommes d’intrigue.}

Des philosophes qui croient posséder des vertus quiritaires ont pour les peuples soumis à un tel individualisme autant de mépris qu’en avait Scipion Émilien pour la plèbe romaine qui de son temps avait pris la place des anciens soldats-laboureurs du Latium. Si les héros de l’individualisme américain eussent été parfois dignes de figurer dans des épopées, ceux de l’individualisme néo-latin ne sauraient prendre place que dans des romans picaresques. On comprend ainsi pourquoi tant de philosophes allemands ont parlé avec une prodigieuse insolence des peuples qui prétendent jouir d’une civilisation plus raffinée que celle des peuples germaniques. Il faut malheureusement reconnaître que plus d’une fois nous avons quelque peu justifié leurs méchantes appréciations en choisissant de bien singuliers maîtres spirituels.

Tous les hommes qui aiment sérieusement la France, font des vœux pour que cette guerre nous corrige des défauts que nous reprochent si cruellement nos ennemis ; mais n’oublions jamais qu’après 1871 le pays n’a pas écouté les conseils que lui donnèrent Renan et Le Play ; il ne s’agit pas tant de proposer des réformes très désirables que de savoir comment l’histoire aveugle réalise ses grandes transformations. Il a fallu des circonstances bien extraordinaires, au début du xixe siècle, pour que le romantisme pût balayer les épigones de l’Encyclopédie ; sous la Restauration, la majorité des bourgeois éclairés s’imaginaient que Voltaire, en dépit de quelques défauts, était destiné à demeurer indéfiniment le guide de la pensée moderne ; il y eut encore un beau scandale en 1859 lorsque Renan se permit de mépriser Béranger qui avait été notre poète national, le représentant authentique du génie gaulois. Quel foyer pourrait aujourd’hui nous apporter une lumière comparable à celle qui a suivi les ténèbres impériales ?

{L’histoire de l’Italie contemporaine ne semble pas rassurante.Ce pays avait fait des efforts admirables pour acquérir une culture sérieuse; mais toutes ses acquisitions avaient été superficielles; la tourmente actuelle est en train de tout emporter. La franc-maçonnerie fait injurier Benedetto Croce; D’Annunzio, devenu altissimo poeta, se prend pour un émule de Dante, tandis que le bon Ferrero est promu à la dignité de nouveau Guichardin; le chef-d’œuvre d’Alfredo Oriani, La rivolta ideale, n’a qu’un petit nombre de lecteurs solitaires. Je ne vois aucun indice permettant de supposer que nous soyons capables d’écarter la domination des Intellectuels qui ruinent notre patrie; on pourrait même [se] demander si notre victoire n’accroîtra pas encore leur tyrannie;} nous sommes probablement arrivés à l’un de ces moments où aucune réforme profonde ne peut se produire que par un de ces ricorsi que le génie de Vico a devinés.

Pour passer d’un temps qui traite {D’Annunzio} comme un maître, à un temps plein de valeurs quiritaires, il faudrait une catastrophe nous jetant dans un moyen âge. Les docteurs de la science sociale officielle regardent de telles conceptions comme chimériques ; je leur rappelle que sur la fin de sa vie, Renan a écrit : « Le socialisme peut amener, par la complicité du catholicisme, un nouveau moyen âge, des barbares, des Églises, des éclipses de la liberté et de l’individualité, de la civilisation en un mot » (Histoire du peuple d’Israël, t. V, p. 420) ; puisqu’un tel homme a admis la possibilité d’une telle catastrophe, je puis bien me permettre de suivre les enseignements de Vico, sans faire preuve d’une audace condamnable. Le ricorso peut se produire de plusieurs manières, l’économie moderne diffère trop de celle qui existait durant la décadence de l’Empire romain, pour qu’il soit vraisemblable qu’on revoie les événements du ive siècle ; mais la théorie de Vico serait suffisamment respectée si durant une longue période l’Europe foulait aux pieds ce que la bourgeoisie libérale avait honoré obstinément. Dans cette Europe renouvelée que je rêve parfois, les Intellectuels seraient assimilés à des « jongleurs », occupés à amuser les compagnies qui auraient assez d’argent pour payer leurs drôleries ; des myriades de travailleurs, en accomplissant avec conscience des besognes obscures, produiraient de la grandeur morale en même temps que des moyens d’existence. Il me semble que nous avons le droit d’espérer que d’une sévère pénitence médiévale pourrait sortir une civilisation riche en valeurs quiritaires. Ce que les philosophes allemands nomment « individualisme », aurait été vaincu par ce qu’ils nomment « organisation ».

Si nous sommes incapables de faire naître une catastrophe, aussi bien que de l’empêcher de se produire, nous avons, tout au moins, la faculté d’agir sur les esprits de façon à les rendre plus aptes à marcher vers le meilleur. Au début de l’ère chrétienne, l’Église a exercé une influence singulièrement bienfaisante sur les masses qui allaient se mêler au cours de la prochaine catastrophe : d’une part, elle s’est efforcée de ramener la famille romaine à un idéal archaïque ; d’autre part, elle a développé chez les Aryens demeurés barbares, ce qu’il y avait de vraiment excellent dans leurs traditions. Aujourd’hui nous ne voyons point quelle force pourrait jouer un rôle analogue à celui de l’ancienne Église, alors que l’État bourgeois s’applique fanatiquement à détruire, par son système d’éducation populaire, au profit des Intellectuels, tout ce qu’il y a de viril dans le prolétariat. Nous pourrions fort bien tomber au rang d’une Chine pourvue d’une savante organisation napoléonienne, sachant admirablement imiter les travaux étrangers, ayant plus de luxe que d’art, moins de religion que de pratiques magiques et pas de philosophie. Je ne saurais donc souscrire à la prophétie optimiste de Renan annonçant que le triomphe de la vérité est assuré ; il est vrai qu’il ajoutait cette décevante réflexion : « Si ce globe vient à manquer à ses devoirs, il s’en trouvera d’autres pour pousser à outrance le programme de toute vie : lumière, raison, vérité » (op. cit., p. 421) ; évidemment Renan ne prenait pas fort au sérieux sa prophétie. Si sombre que l’avenir doive nous apparaître, nous ne devons pas nous décourager, attendu que la véritable vertu est celle de l’homme qui travaille sans espoir des succès.


Note

L’Opinion, VIII, 39, 25 septembre 1915, p. 222-224, repris dans Jean Labadié, L’Allemagne a-t-elle le secret de l’organisation ?, Paris, Bibliothèque de l’Opinion, 1916, p. 11-19.
Les passages figurant entre crochets {} avaient été censurés dans le texte paru dans l’Opinion et ont été rétablis dans la version publiée en volume. Dans une lettre du 20 mars 1916 à B. Croce, Sorel précise : « Le volume contient le texte presque complet de ma réponse : on a supprimé seulement quelques observations relatives à Jules Lemaître et à Joseph Reinach. » (La Critica, XXVII, 1929, p. 355.) — Pour son « enquête sur l’idée d’organisation » lancée fin août 1915, l’Opinion avait soumis à des philosophes, des savants, des juristes, des industriels et des artistes le questionnaire suivant : « L’Allemagne prétend connaître, seule entre tous les peuples, le “secret de l’organisation”. Une telle prétention est-elle justifiée ? Si elle l’est en quoi consiste son secret ? Si elle ne l’est pas en quoi l’organisation allemande diffère-t-elle des autres ; quelle est sa valeur dans l’ordre économique, scientifique, artistique, politique, moral ? Quels résultats faut-il attendre d’elle non seulement au regard de la production mais au regard de la civilisation ? Bons ou mauvais ? Que pouvons-nous ou même que devons-nous lui opposer ? » La publication des réponses d’une quarantaine de personnalités, parmi lesquelles Émile Boutroux, Mgr Baudrillart, Lucien Lévy-Brühl, Édouard Branly, Charles Gide, Charles Maurras, Maurice Barrès, Vilfredo Pareto, H.G. Wells, Édouard Herriot, Gustave Le Bon, Joseph Reinach, s’étala sur seize numéros de l’hebdomadaire, de septembre à décembre 1915.


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