Giorgio Cesarano – Manuel de survie (1974)

MANUEL DE SURVIE

Préface

Ιl est temps d’aller au-delà de l’aversion dégoûtée qui connote la «survie» ; il faut dépasser la phase de l’exorcisme et rendre visibles les lignes de force de la vraie guerre. La « survie » a pris, dans la critique radicale, une signification d’horreur – organisation des apparences, non vécu, irréalité quotidienne – qu’il est hors de question de réfuter: il s’agit, bien au contraire, de prendre cette connaissance de l’horreur de la survie pourpoint de départ de la vraie guerre. Il incombe alors à la lutte pour la survie, à l’effort qu’il faut mobiliser pour ne pas succomber physiquement, d’être à même de traverser le quotidien et ses déserts sans céder aux lieux communs du désempare ment existentiel. Quiconque a tenté, dans l’immédiateté et l’isolement, de se conquérir une «condition de vie» – dépassement irréversible d’une non essence tout aussi irréversiblement reconnue – sait désormais, s’il n’y a pas laissé sa peau, combien une telle illusion est empoisonnée, et à quel point, de la présomption de « se libérer », l’ennemi fait son arme de prédilection pour convertir en faiblesse tout lieu-force, tout lieu d’intentions.

Dans Apocalypse et révolution, Gianni Collu et moi avons ébauché les termes essentiels d’une critique de la «politique », qui, tout en reconnaissant dans la «politique» les structures réifiées de l’idéologie, introduisait à un élargissement de l’optique radicale, qui se voulait ouverture du champ de la critique à une dimension totale de l’affrontement en cours, défini comme le processus de 1a révolution « biologique ». Comme nous l’avons indiqué, c’était là un écrit d’occasion, provoqué par un certain « Rapport du Μ. Ι. Τ. » (Les limites du développement), mystification des sciences les plus «nouvelles» du capital qui anticipait quand même 1σ partition qui allait être jouée un peu plus tard sur la « scène de l’histoire», et y être souvent reprise. Dans ce Manuel de Survie, le discours se poursuit, pour ma part, sur une ligne qui, malgré la position de retrait rendue nécessaire en cette occasion, entend que s’y confirme une continuité cohérente, non seulement avec le pamphlet et ses thèmes, mais encore avec tout ce qui a pu émerger de critiquement radical, autour de nous et hors de nous, que cela ait été remarqué ou soit resté semi-clandestin. Ce texte est encore lui-même k court terme ; et son occasion est ce que je souhaite au lecteur de trouver en lui: le lien qui combine sa condition et sa révolte contre 1’« état des choses » en train d’émerger dans la dimension générale.

Gianni Emilio Simonettί m’a apporté une aide fructueuse, tant pour définir la structure du livre que pour revoir le manuscrit, dans le cours d’une relecture critique et de sa discussion commune. Beaucoup de thèmes traités ici sont par ailleurs un développement de contributions qui me sont venues de 1a fréquentation et de l’amitié de Gianni Collu, en dépit des raisons contingentes qui, durant la rédaction même du texte, lui ont interdit un apport direct et une confrontation critique. Enfin, ce que j’expose ici je saisis l’occasion d’en renouveler l’engagement – sera approfondi et élargi dans cette Critique de l’Utopie-capital [1], à laquelle je travaille depuis longtemps et qui, vu les conditions guère aisées de mon processus propre, ne se profile que comme objectif relativement lointain.

[1] Critica dell’utopia capitale, vol / a cura di Νani e Guido Cesarano, Piero Coppo, Matteo Deichmann, Joe Fallisi, Varani Editore, Milan, 1979. [Note du traducteur]
Une autre édition plus complète a été ultérieurement publiée en tant que volume III des œuvres complètes: Giorgio Cesarano, Critica dell’utopia capitale, a cura del centro d’iniziativa Luca Rossi, Colibri edizione, Milano, 1993.

Critique de la passivité

L’insurrection érotique

Hors marges

Lire la suite en ligne


2 Antworten auf „Giorgio Cesarano – Manuel de survie (1974)“


  1. 1 Anarchie évangélique 05. Juni 2010 um 11:22 Uhr

    Extraits

    Il n’y a de lutte qu’à faire voler en éclats la choséité qui te lie en lui refusant tout mouvement et jusqu’au moindre pas ; que ta prétention d’être s’affirme ici même, où tout se ligue pour te l’interdire.
    Reconnaître la volonté radicale depuis le ciment où s’enfoncent tes racines historiques. Exiger des « choses »: des objets d’amour, de haine, d’indifférence frauduleuse, exiger même des pauvres objets de la « richesse » inanimée, d’être avec toi, en tant que tu es vivant, que tu veux l’être. Avec tout ce que cela comporte.
    La prétention d’être est une irruption du qualitatif qui franchit d’un bond les tranchées creusées entre toi et l’autre avec la puissance créatrice d’un assaut au palais d’hiver.
    Quiconque s’en trouve investi est immédiatement contraint à un choix radical.
    Que va-t-il défendre?
    La mort des désirs, où il se trouve congelé, ou la vérité rendue fulgurante de sa faim?
    Que sur le désert quotidien pleurent donc, si l’envie leur en reste, « poètes» et toute la littérature. Belle harmonie, qui mêle à leurs sanglots ceux que versent les clercs de l’apocalypse !
    Les hommes commencent à apprendre qu’à les attendre, le risque est grand que ne les attendent bientôt plus que des larmes et des cendres.
    Quiconque se sent dans le quotidien comme en un désert, n’est pas si éloigné du coeur de tous.
    Il n’en est qu’à un pas, celui qui lui reste à franchir vers son propre coeur. Il ne s’agit pas de rester là, de s’asseoir et de pleurer, pas plus de macérer dans l’abstinence que de se construire une oasis.
    Plutôt employer ce qui reste de force à ce pas, cette manoeuvre d’approche, cet embrassement d’amour et de lutte qui, de ce que le quotidien semble désert, n’en paraît que plus absurde.
    C’est en ce mouvement que chacun pourra, en se retrouvant là où perdure le désir qui résiste à l’anéantissement objectuel, découvrir en lui la présence
    de ce programme historique que constitue la passion, et se sentir prêt.
    Et tu trouveras alors ceux qui, en même temps que toi, sont prêts

    (…)

    Dans chaque naissance tumultueuse d’un amour, renaît le désir fondamental de se transformer en transformant le monde. La haine et la suspicion que les amants suscitent autour d’eux sont la réponse automatique et défensive à la guerre qu’ils font, du seul fait de s’aimer, à un monde où toute passion doit se méconnaître et mourir.
    Que craignent-ils de perdre désormais, les hommes, après que la perte s’est insinuée dans chacun de leurs moments, contenu réel de tout échange? Eux qui se tiennent à la non-liberté, ils ne peuvent qu’y voir la frustration renouvelée.
    Quand le désir ne peut plus s’enchanter devant des simulacres, le temps alors est mûr pour lui de connaître ce qu’il vise réellement. Du désir qui s’anéantit et tourne à vide sur lui-même, à la critique qui en le dépassant veut qu’il saisisse ce qui le rend vrai, procède la conquête de la dimension totale.

    (…)

    Pour la corporéité, l’angoisse est le mémento des vivants. L’entêtement de l’intelligence naturelle : le déni opposé à toute conclusion de soi dans la constellation des présences objectives.
    La connaissance d’un destin supérieur n’a pas été ensevelie.
    Le mouvement de l’extase, qui sort du Moi fictif et tue le Moi geôlier, est l’opposé de celui qui fuit le corps.
    C’est la conquête en acte de la corporéité réalisée, et de la totalité cohérente comme son contexte naturel.
    Quand la corporéité reconnaît le pouvoir transcendant de son sens en
    procès – sa transcendance matérielle – hasardant alors la plénitude (dans les caresses où s’estompe le mur de verre de la séparation, dans les regards désaveuglés, les actes téméraires de la passion), elle passe à travers les frontières du soma, fait irruption en débouchant dans le monde, fait si bien de sa pulsation qu’elle comble temps et espace, se les conquiert, les réalise comme siens.
    Le corps de l’être aimé se révèle alors comme un territoire, un pays, toute une époque.
    La richesse éclot, tant la plus éprouvée que celle à venir, de son ampleur. Elle dépasse toute mesure d’ elle-même, abandonne sa ségrégation morose dans son « signalement », les contours mortifiés de sa figure, ridée dans le souffle entrecoupé de l’angoisse empêchée de se répandre hors de la cuirasse de son « identité», cette identité de mort avec la communauté familiale des geôliers et avec leur temps, scandé par une cyclothymie productrice d’impossible.

  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 09. Juni 2010 um 11:00 Uhr
Die Kommentarfunktion wurde für diesen Beitrag deaktiviert.