Christopher Lasch – Le respect, pas la compassion

[…] 1 Pour douce que soit sa musique à nos oreilles, l’idéologie de la compassion est en elle-même l’une des influences principales qui subvertissent la vie civique, car celle-ci dépend moins de la compassion que du respect mutuel. Une compassion mal placée dégrade aussi bien les victimes, réduites à n’être que des objets de pitié, que ceux qui voudraient se faire leurs bienfaiteurs et qui trouvent plus facile d’avoir pitié de leurs concitoyens que de leur appliquer des normes impersonnelles qui donneraient droit au respect à ceux qui les atteignent. Nous avons pitié de ceux qui souffrent, et surtout de ceux qui souffrent de manière bien visible ; mais nous réservons notre respect à ceux qui refusent d’exploiter leur souffrance à des fins de pitié. Nous respectons ceux qui sont disposés à être tenus pour responsables de leurs actions, qui se soumettent à des normes exigeantes et impersonnelles appliquées impartialement. De nos jours, la croyance est largement répandue, du moins chez les membres de la classe charitable, que les normes sont par essence répressives, que bien loin d’être impersonnelles elles exercent une discrimination contre les femmes, les Noirs et les minorités en général. On nous dit que les normes reflètent l’hégémonie culturelle des DWEM (Dead White European Males = hommes européens blancs et morts). La compassion nous oblige à reconnaître l’injustice qu’il y a à les imposer à tous les autres.

2 Quand l’idéologie de la compassion mène à ce type d’absurdité, il est temps de la remettre en cause. La compassion est devenue le visage humain du mépris. Autrefois, la démocratie sous-entendait l’opposition à toutes les formes de normes inégales. Aujourd’hui, nous acceptons les normes inégales – comme toujours, elles anticipent la citoyenneté à deux vitesses – au nom du souci humanitaire. Comme nous avons renoncé à l’effort d’élever le niveau général de compétence – ce qui était la signification ancienne de la démocratie –, nous nous satisfaisons de l’institutionnalisation de la compétence dans la classe charitable, qui s’arroge la tâche de s’occuper de tous les autres.

3 Dans l’idée que je m’en fais, le populisme souscrit sans équivoque au principe du respect. C’est entre autres pour cette raison que l’on doit préférer le populisme au communautarisme, trop prompt au compromis avec l’État-providence et à adhérer à son idéologie de la compassion. Le populisme a toujours rejeté une politique fondée sur la déférence aussi bien que sur la pitié. Il est attaché à des manières simples et à un discours simple et direct. Les titres et autres symboles d’un rang social éminent ne l’impressionnent pas, pas plus que les revendications de supériorité morale formulées au nom des opprimés. Il rejette une « option préférentielle pour les pauvres », si cela signifie traiter les pauvres comme les victimes impuissantes des circonstances, les exempter de toute possibilité d’être tenus pour responsables, ou bien excuser leurs faiblesses au motif que la pauvreté porte avec elle une présomption d’innocence. Le populisme est la voix authentique de la démocratie. Il postule que les individus ont droit au respect tant qu’ils ne s’en montrent pas indignes, mais ils doivent assumer la responsabilité d’eux-mêmes et de leurs actes. Il est réticent à faire des exceptions, ou à suspendre son jugement au motif que « c’est la faute à la société ». Le populisme est enclin aux jugements moraux, ce qui de nos jours semble en soi péjoratif, marque suffisante de l’affaiblissement de notre capacité à juger de manière discriminante par le climat moral de « souci » humanitaire.

4 Les communautarismes regrettent la disparition de la confiance sociale, mais souvent sans voir que, dans une démocratie, la confiance ne peut être fondée que sur le respect mutuel. Ils tiennent à répéter, correctement, que les droits doivent être balancés par la responsabilité, mais ils semblent être davantage intéressés par la responsabilité de la communauté prise dans son ensemble – par exemple, sa responsabilité envers les membres les moins heureux – que par la responsabilité des individus. Quand les auteurs de The Good Society disent que « la démocratie signifie prêter attention », ils cherchent à réveiller en nous le sens du bien commun et à combattre l’individualisme égoïste qui nous ferme les yeux sur les besoins d’autrui. Mais c’est notre répugnance à exiger des choses les uns des autres, bien plus que notre répugnance à aider ceux qui sont dans le besoin, qui érode aujourd’hui la force de la démocratie. Nous sommes devenus bien trop accommodants, bien trop tolérants pour notre propre santé. Au nom d’une compréhension pleine de sympathie, nous tolérons le travail salopé, les habitudes de pensée médiocres, et les normes de conduite personnelle incorrectes. Nous supportons les mauvaises manières, les mauvaises façons de parler de toutes sortes, depuis la scatologie banale aujourd’hui devenue omniprésente jusqu’aux raffinements du charabia universitaire. Il est rare que nous prenions la peine de corriger une erreur ou de débattre avec des adversaires dans l’espoir de leur faire changer d’avis. Au lieu de cela, nous leur imposons silence en criant plus fort qu’eux ou alors nous sommes d’accord pour ne pas être d’accord, en disant que nous avons tous droit à nos opinions. De nos jours, il y a plus de chances pour que la démocratie meure d’indifférence que d’intolérance. La tolérance et la compréhension sont des vertus importantes, mais elles ne doivent pas devenir un prétexte pour l’apathie. […]

Extrait du chapitre V, intitulé « Communautarisme ou populisme ? », du livre de Christopher Lasch, La Révolte des élites, Climats, Castelnau-le-Lez, 1996 (p. 113 à 115)