Hans Magnus Enzensberger – Éloge de l’analphabétisme (1985)

Permettez-moi, mesdames et messieurs, d’associer aux remerciements que je vous dois la question suivante, que l’occasion me suggère : ne venez-vous pas, contribuables et représentants élus de la ville de Cologne, d’honorer en ma personne une espèce en voie d’extinction, de distinguer un anachronisme ? Les journaux de ces derniers mois m’ont appris, au petit déjeuner, que ce que l’on appelle la « civilisation du livre » ou « civilisation de l’écrit » est menacée de ruine, non seulement dans ce pays, mais aussi sur toute la surface de la terre. Cette terrible nouvelle ne peut laisser indifférent quelqu’un qui, comme moi, vit de l’écriture et, par conséquent, de la lecture. Mais vous aussi, en tant que citoyens d’une ville qui est non seulement celle où Heinrich Böll vit le jour, mais qui abrite également les locaux de la W.D.R., la plus grande entreprise médiatique du continent européen, vous aussi vous sentirez sans doute concernés par ce pronostic. L’intérêt personnel coïncide donc ici, si je ne m’abuse, avec l’intérêt public et l’intérêt local avec l’intérêt général.

Les mots écrits sont-ils indispensables ? Voilà la question, et la poser conduit nécessairement à parler de l’analphabétisme. Il y a pourtant un petit mais à l’affaire : l’analphabète n’est jamais là quand on parle de lui. Il n’apparaît pas, tout simplement, il ne prend même pas connaissance de nos affirmations et garde le silence. Aussi voudrais-je prendre sa défense, bien qu’il ne m’en ait pas le moins du monde chargé.

Un habitant de notre planète sur trois, se débrouille dans la vie sans posséder l’art de lire ni d’écrire. Huit cent cinquante millions d’hommes, en chiffres ronds, se trouvent dans ce cas et leur nombre va certainement augmenter. Bien qu’impressionnant, il est trompeur, car il n’y a pas que les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés qui appartiennent à l’espèce humaine, mais aussi les morts. Qui ne les oublie pas est nécessairement amené à conclure que l’alphabétisme ne constitue pas la règle, mais l’exception.

C’est seulement à nous, c’est-à-dire à. une minuscule minorité de gens qui lisent et écrivent, qu’a pu venir l’idée de tenir ceux qui ne lisent ni n’écrivent pour une minuscule minorité. Elle manifeste une ignorance à laquelle je ne veux pas me résigner.

Au contraire, si j’en tiens compte, l’analphabète m’apparaît comme un personnage honorable, auquel j’envie sa mémoire, sa capacité de concentration, sa ruse, son esprit d’invention, son endurance et la finesse de son ouïe. N’allez cependant pas croire, je vous prie, que je rêve au bon sauvage : je ne parle pas ici de fantômes romantiques, mais d’êtres humains que j’ai rencontrés. Je n’ai pas la moindre intention de les idéaliser, n’étant pas sans voir aussi l’étroitesse de leur horizon, leurs illusions, leur obstination et les bizarreries de leur comportement.

Peut-être vous demanderez-vous comment il se fait que ce soit justement un écrivain qui en vienne à prendre le parti de ceux qui ne savent pas lire… Mais pour la raison bien simple que ce sont les analphabètes qui ont inventé la littérature, dont les formes élémentaires, du mythe aux chansons enfantines, du conte au lied et de la prière à l’énigme, sont toutes plus anciennes que l’écrit ! Sans tradition orale, il n’y aurait pas de poésie, sans analphabètes pas de livres.

Mais les Lumières, m’objecterez-vous… D’ accord ! La stupidité d’une tradition qui a exclu les pauvres de tout progrès… À qui le dites-vous? Le malheur social ne repose pas uniquement sur les privilèges matériels des dominants, mais aussi sur leurs privilèges spirituels. Les grands intellectuels du dix-huitième, auteurs de cette découverte, pensaient que l’état de minorité du peuple ne résultait pas seulement de l’oppression politique, qu’ il subissait ou de son exploitation économique, mais également de son ignorance. Et de ces prémisses, des générations ultérieures ont tiré la conclusion que savoir lire et écrire faisait partie de toute existence humaine digne de ce nom.

Cette idée féconde devait connaître avec le temps une remarquable série d’interprétations différentes : c’est ainsi que le concept de « Lumières » fut remplacé presque en un tournemain par celui d’éducation. « Dans le domaine de l’éducation du peuple, écrit un pédagogue allemand du temps de Napoléon, la deuxième moitié du dix-huitième siècle fait époque. La connaissance de ces réalisations réjouit le cœur de l’ami des hommes, encourage le prêtre de la culture et instruit au plus haut point tous ceux qui ont charge de conduire les affaires de la communauté » [Ignaz Heinrich von Wessenberg]

Ce n’était pas l’avis de tous ses contemporains. Un autre éducateur du peuple écrivait, par exemple, au sujet de la lecture : « Même s’il n’en résulte pas toujours soulèvements et révolutions, elle fait des insatisfaits et des mécontents, qui voient d’un mauvais œil les entreprises des pouvoirs législatif et exécutif et ne sont pas dévoués à la constitution de leur pays » [Johann Rudolph Gottlieb Beyer]

Semblables propos ne nous sont pas inconnus. La peur des Lumières a survécu à celles-ci : elle n’hiberne pas seulement dans les dictatures du XXe siècle, mais aussi dans la démocratie ouest-allemande.

Il s’est en tout cas toujours trouvé chez nous un imbécile quelconque, au sein du législatif ou de l’exécutif, pour souhaiter de préférence l’abrogation de la constitution, afin de la protéger contre les effets pernicieux de certains écrits.

La critique culturelle conservatrice n’a pas fait non plus beaucoup de progrès en ce domaine au cours des deux derniers siècles. Elle s’obstine à avertir, l’index levé : « Pourquoi, pensait-elle déjà à l’époque de Goethe, écrire et imprimer d’ excellentes choses pour une espèce humaine corrompue, qui veut être perpétuellement amusée, perpétuellement flattée et perpétuellement trompée ? » [Johann Georg Heinzmann]

« Une dissipation insensée, une peur insurmontable de tout effort, une propension sans limité au luxe, l’étouffement de la voix de la conscience, le dégoût de la vie et une mort précoce… telles sont les suites d’une lecture sans goût et sans esprit5. » [Johann Adam Bergk]

J’emprunte mes citations à des écrits depuis longtemps disparus, parce que les thèses qu’ils défendaient n’ont pas cessé jusqu’à ce jour de hanter notre culture. Peut-on s’empêcher d’avoir l’impression, en écoutant les discours et les tribunes de discussion de politique culturelle, que nous n’avons guère imaginé d’argument nouveau depuis deux cents ans ? Les considérations précédentes nous ont fait faire un grand pas en avant, du moins en ce qui concerne le projet d’alphabétisation. Il semble bien que les amis des hommes, les prêtres de la culture et ceux qui ont charge de conduire les affaires de la communauté aient obtenu des succès décisifs dans ce domaine.
Qui voudrait contredire Joseph Meyer, l’un des plus valeureux éditeurs du XIXe siècle et l’inventeur du slogan : « L’éducation rend libre! »? La social-démocratie, qui a élevé cette formule à la dignité d’une exigence politique — « Savoir, c’est pouvoir! », « La culture pour tous ! » — lutte aujourd’hui encore sans se lasser contre le privilège de l’éducation et pour l’égalité des chances. Depuis Bebel et Bismarck, les heureuses nouvelles se succèdent : en 1880, le taux d’analphabétisme était déjà tombé en Allemagne au-dessous de 1 %. Si ce résultat s’est fait attendre un peu plus longtemps dans d’autres pays européens, le reste du monde fait également d’énormes progrès, depuis que l’Unesco, en 1951, a inscrit à son ordre du jour la lutte contre l’analphabétisme. En un mot, la lumière a triomphé de l’obscurité.

Notre joie à propos de ce triomphe n’est cependant pas sans limite. La bonne nouvelle est trop belle pour être vraie : ce n’est pas parce qu’ils y étaient disposés que les peuples ont appris à lire et à écrire, mais parce qu’on les y a obligés. Leur émancipation signifia du même coup leur mise sous tutelle et l’on n’a plus appris ensuite que sous le contrôle de l’État et de ses agents, école, armée et justice.

Voyez comme les enfants de Ravensburg, rassemblés pour une cérémonie de remise de prix, en l’an de grâce 1811, connaissaient déjà bien la chanson :

Obéissance et zèle se nomment les devoirs
Dont le bon citoyen honnêtement s’efforce
De toujours s’acquitter;
Mais qui, sinon l’école,
Aux jeunes âmes inculquerait
Le sens d’une vie au devoir consacrée?
À qui, si nous nous vouons à la vertu,
Si nous jouissons demain de connaissance,
À qui le devons-nous, si ce n’est à l’école?
À jamais soyons reconnaissants!
Vive le Roi, vive l’État,
Où de bonnes écoles il y a

Le but que poursuivait l’alphabétisation de la population n’avait rien à voir avec la propagation des Lumières. Ses champions, les amis des hommes et les prêtres de la culture, n’étaient que les hommes de main de l’industrie capitaliste, qui exigeait de l’État qu’il mît à sa disposition une main d’œuvre qualifiée. Jamais il ne s’est agi du Bien, du Vrai et du Beau dont parlaient les éditeurs patriarcaux de l’époque du Biedermeier et qu’aiment toujours à citer leurs successeurs actuels. Il ne s’agissait pas d’ouvrir la voie à la « culture de l’écrit », encore moins d’émanciper les hommes. D’une tout autre nature, le progrès dont il était question consistait à domestiquer les analphabètes, ces « membres de la plus basse classe », à exorciser leur imagination et leur entêtement, pour exploiter désormais non plus seulement leur force musculaire et leur adresse, mais aussi leurs cerveaux.

Pour supprimer l’homme sans écriture, il fallait d’abord le définir, le dépister et le démasquer. La notion d’analphabétisme est récente, on peut dater assez précisément sa découverte : apparu pour la première fois dans un texte anglais en 1876, le mot s’est ensuite très vite répandu sur tout le continent européen.

C’est à la même époque qu’Edison inventait l’ampoule électrique et le phonographe, Siemens la locomotive électrique, Linde la machine frigorifique, Bell le téléphone et Otto le moteur à essence — le rapport est évident.

Le triomphe de l’éducation populaire en Europe coïncide en outre avec le développement maximal du colonialisme, ce qui n’est pas non plus un hasard. On peut lire dans les dictionnaires encyclopédiques de l’époque que le nombre des analphabètes, « comparé à celui de la population globale d’un pays donné, est caractéristique du niveau de civilisation d’un peuple »… « On trouve en bas de l’échelle les pays slaves et les Noirs des États-Unis d’Amérique […] Tout en haut, […] les pays germaniques, les Blancs des État-Unis d’Amérique et la race finnoise. » Suit, bien entendu, l’indication que « le niveau moyen est plus élevé chez les hommes que chez les femmes » [Meyers Großes Konversationslexikon 1905, Brockhaus 1894].

Il ne s’agit plus ici de statistiques, mais de ségrégation et de stigmatisation. Derrière la figure de l’analphabète se profile déjà celle du sous-homme. Une petite minorité radicale a pris la civilisation en gérance pour son propre compte et discrimine tous ceux qui n’obéissent pas à sa baguette. On peut désigner avec précision les éléments de cette minorité : les hommes y dominent les femmes, les Blancs les Noirs, les riches les pauvres et les vivants les morts. Nous, leurs arrière-petits-fils, devrions savoir clairement, pour avoir été échaudés, ce que ceux qui « avaient charge de conduire les affaires de la communauté » wilhelminienne ne soupçonnaient pas, à savoir que les lumières peuvent déboucher sur l’incitation à la haine, la culture se transformer en barbarie.

Vous vous demanderez sans doute pourquoi je vous entretiens de problèmes qui ne présentent plus qu’un intérêt historique. C’est que, voyez-vous, cette préhistoire nous a entre-temps rattrapés, et la vengeance de l’exclu ne manque pas d’une noire ironie. L’analphabétisme, que nous avons enfumé dans ses repaires, est revenu, vous le savez tous, sous une forme qui n’a cette fois plus rien de respectable. J’ai nommé le personnage qui domine depuis longtemps la scène sociale : l’analphabète secondaire.

Celui-ci n’est pas à plaindre : la perte de mémoire dont il est affligé ne le fait point souffrir. Son manque d’obstination lui rend les choses faciles, il apprécie de ne pouvoir jamais se concentrer et tient pour avantages son ignorance et son incompréhension de tout ce qui lui arrive. Disponible et capable de s’adapter, il jouit d’une grande capacité d’arriver à ses fins. Aussi n’avons-nous pas besoin de nous faire du souci pour lui. Ce qui contribue au bien-être de l’analphabète secondaire, c’est qu’il ne soupçonne pas du tout qu’il est un analphabète secondaire : il se considère comme informé, sait déchiffrer modes d’emploi, pictogrammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le protège, comme une cloison étanche, de tout désaveu de sa conscience. Il est impensable en effet que son entourage le fasse échouer, qui l’a produit et formé afin d’assurer la tranquillité de sa propre continuité.

L’analphabète secondaire est le produit d’une nouvelle phase de l’industrialisation. Une économie, dont le problème n’est plus la production mais la vente, peut ne plus avoir besoin d’une armée de réserve disciplinée ; il lui faut des consommateurs qualifiés. L’entraînement sévère, auquel le travailleur du secteur de la production et l’employé de bureau étaient soumis, devient également superflu et l’alphabétisation une entrave dont il convient de se débarrasser le plus rapidement possible. Notre technologie a développé, en même temps que les données du problème, la solution adéquate : la télévision, média idéal pour l’analphabète secondaire.

La plupart des théories échafaudées à propos de ce phénomène sont vraisemblablement fausses. Je sais de quoi je parle, car il y a vingt ans à peine j’attribuais aux médias électroniques de merveilleuses qualités émancipatrices. Quoique non fondé, cet espoir avait toutefois l’avantage d’être audacieux, ce que l’on ne saurait dire des considérations suivantes d’un sociologue américain qui font actuellement parler d’elles : « Lorsqu’un peuple se laisse distraire par des trivialités, lorsque la vie culturelle est redéfinie comme une suite sans fin de divertissements, comme une gigantesque entreprise d’amusement, lorsque le discours public devient babillage indifférencié, bref lorsque les citoyens se transforment en spectateurs et les affaires publiques en de vulgaires numéros de variétés, la nation est en danger et la culture réellement menacée de dépérissement. » [Neil Postman]

Seule la terminologie a changé ; pour le reste, l’argumentation de 1’Américain de 1985 est identique à celle du brave Suisse qui, en 1795, adressait un « Appel à sa nation » pour la mettre en garde contre la ruine menaçant la culture. Évidemment, l’affirmation principale deM. Postman est juste : la télévision n’est qu’un amas de sottises ; on s’étonne seulement qu’il paraisse y voir matière à reproche. Celle-ci ne doit-elle pas justement son charme irrésistible et son succès à cette imbécillité avérée? Les apologistes de la lecture comme instrument de culture ont un autre tic, encore plus étrange : les moyens de production de l’imbécillité semblent leur importer au plus haut point. Imprimée noir sur blanc, c’est manifestement un bien culturel à leurs yeux, alors que, diffusée par antenne ou par câble, elle « met la nation en danger ». Eh oui, celui-là ne saurait se plaindre qui prend pour argent comptant la critique de la culture !

Pour ma part en tout cas, j’ai peine à croire une Cassandre dont les prédictions pessimistes sont destinées à défendre le chiffre d’affaires et qui, en même temps, cherche aveuglément à s’amurer de nouveaux débouchés. Rappelons-nous : une feuille prophétique, le Bild-Zeitung, ne nous a-t-elle pas prouvé que l’on peut vendre et faire lire un produit représentant l’abolition de la lecture elle-même, et créer un média imprimé pour analphabètes secondaires ? Et naturellement, ce sont des éditeurs que l’on voit aujourd’hui rivaliser entre eux pour réaliser le câblage de la nation, brandir des satellites comme des massues et couvrir le continent de programmes où n’existe plus la moindre trace de programme. Ils peuvent aussi, exactement comme il y a un siècle lorsqu’il était question d’alphabétisation, compter sur le soutien de l’État maintenant qu’il s’agit de l’invalider. Le projet de câblage obligatoire correspond exactement à « école obligatoire » dont parlaient jadis les lois. Et, par une heureuse coïncidence, l’industrie dispose même d’un ministre incarnant avec toute la netteté souhaitable le type de l’ analphabète secondaire !

L’État devra régler aussi sa politique de l’éducation sur les nouvelles priorités. Un premier pas a déjà été fait dans ce sens avec la réduction du budget des bibliothèques et l’on note également certaines innovations dans l’enseignement. On sait par exemple qu’il est possible aujourd’hui de fréquenter l’école pendant huit ans sans apprendre 1’allemand, ce dialecte germanique devenant peu à peu, dans les universités aussi, une langue étrangère imparfaitement maîtrisée.

N’allez, je vous en prie, pas croire que je tienne à polémiquer contre un état de choses dont je vois avec évidence I’ inéluctabilité. Je n’ai pas non plus l’intention de me lamenter à son sujet, désirant seulement le décrire et, dans la mesure où cela me sera accordé, l’expliquer. Il serait insensé de contester la raison d’être de l’analphabète secondaire, et l’idée ne m’effleure pas de lui envier sa place au soleil et ses amusements.

En revanche, il devrait être permis de constater qu’à cet égard le projet historique des Lumières a échoué. Pour ce qui est du slogan de la « culture pour tous », il a pris avec le temps une tournure comique. La culture sans classes est encore moins en vue, cependant que se profile un état entièrement opposé, dans lequel des milieux culturels toujours plus nettement délimités ne connaîtront plus de public commun. Je me risquerais même à dire que la population se divisera de manière toujours plus distincte en castes culturelles (j’emploie bien sûr ce terme dans une intention uniquement descriptive et sans prétention systématique), qu’il n’est plus possible de décrire à l’aide du modèle marxiste traditionnel, selon lequel la culture dominante est celle des membres de la classe dominante. La situation économique de classe et la conscience divergent en effet de plus en plus.

On verra, en règle générale, des analphabètes secondaires occuper les premières places dans la politique et l’économie : il suffit, sur ce point, de renvoyer aux présidents en fonction des États-Unis et de la République, fédérale. Inversement, il est facile de trouver, dans ce pays comme aux États-Unis, des bataillons entiers de chauffeurs de taxi, de manœuvres, de vendeurs de journaux et d’assistés sociaux auxquels leur remarquable conscience des problèmes, leur niveau culturel et l’étendue de leurs connaissances auraient permis d’aller loin dans toute autre société. Néanmoins, cette opposition elle-même ne répond pas au véritable état des choses, qui n’autorise plus de classements clairs ; on peut, en effet, trouver des zombis aussi parmi les professeurs au chômage et des gens qui savent lire et écrire, voire penser de manière productive, à la présidence de la République.

Cela signifie également que le déterminisme social en matière de culture a fait son temps. Le soi-disant privilège de l’éducation ne fait plus peur. Lorsque les parents sont dans les deux cas des analphabètes secondaires, un fils de notables ne jouit d’aucun avantage par rapport à un fils d’ouvriers. L’appartenance à une caste culturelle dépend désormais plus de l’option personnelle que de origine sociale.

De tout ce qui précède, je conclurai que la culture se trouve, dans notre pays, dans une situation entièrement nouvelle. Laissons de côté sa prétention au caractère d’obligation générale, une prétention toujours affichée mais jamais réalisée. Les dirigeants, dans leur majorité des analphabètes secondaires, n’éprouvent plus aucun intérêt pour elle, elle ne doit — ni ne peut — plus être au service d’un intérêt dominant. Elle ne légitime plus rien. Elle est hors la loi, ce qui est après tout aussi une sorte de liberté. Une telle culture ne peut compter que sur ses propres forces ; plus vite elle l’ aura compris, et mieux ce sera.

Ah oui! nous allions oublier la question de savoir si vous n’auriez pas honoré en ma personne un anachronisme ! Eh bien, je crois que la littérature est, pour sa part, moins touchée qu’il ne pourrait sembler par les changements que j’ai évoqués. Elle a toujours été, au fond, l’affaire d’une minorité. Le nombre de ceux qui vivent avec elle est vraisemblablement resté relativement le même au cours des deux siècles derniers. Seule sa structure a changé : s’y consacrer n’est plus depuis longtemps le privilège — non plus d’ailleurs que l’obligation — d’une condition sociale. La victoire de l’analphabétisme secondaire ne peut que la radicaliser, en créant une situation dans laquelle il n’y a plus de lecture que volontaire. Lorsque la littérature aura cessé d’avoir valeur de symbole du statut, de code social et de programme éducatif, seuls s’intéresseront à elle ceux qui ne peuvent se passer d’elle.

Le regrette qui voudra, je n’en ressens personnellement pas l’envie. La mauvaise herbe aussi est, finalement, une minorité et tous les jardiniers municipaux savent combien il est difficile de la détruire. La littérature continuera de foisonner, aussi longtemps qu’elle possédera une certaine endurance et une certaine ruse, la capacité de se concentrer, une certaine obstination et une bonne mémoire. Ce sont, vous vous en souvenez, les qualités du véritable analphabète : peut-être est-ce lui qui aura le dernier mot, car il n’a pas besoin d’autres médias que la bouche et l’oreille.

In : Médiocrité et folie (Paris 1991)
Discours prononcé lors de la remise du prix Heinrich Böll1985

Deutsche Fassung


2 Antworten auf „Hans Magnus Enzensberger – Éloge de l’analphabétisme (1985)“


  1. 1 Hans Magnus Enzensberger – Éloge de l’analphabétisme (1985) « Espace contre ciment Pingback am 27. Mai 2010 um 12:59 Uhr
  2. 2 Hans Magnus Enzensberger – Lob des Analphabeten (1985) « Espace contre ciment Pingback am 27. Mai 2010 um 13:00 Uhr
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