Jacques Camatte et Gianni Collu – De l’organisation (1969)

La lettre que nous publions ci-après (du 04.09.1969) permit la dissolution du groupe qui tendait à se former sur les positions exposées dans la revue Invariance ; elle ouvrit un débat-réflexion important qui s’est poursuivi depuis et dont nous avons extériorisé certains points d’arrivée dans Transition, in série I, n°8 de la même revue.
Si certains points soulevés par cette lettre ont été en partie traités, d’autres furent à peine effleurés. D’où la nécessité – étant donnée l’urgence de rompre de façon toujours plus nette avec le passé – de sa publication. Par là le lecteur pourra mieux se rendre compte de l’évolution du travail accompli et de ce qu’il reste à faire.
Étant un point de rupture (par là un point d’aboutissement) en même temps qu’un point de départ, cette lettre contenait un certain nombre d’imprécisions, germes d’erreurs possibles. Nous indiquerons en note la plus importante. D’autre part, vue l’impossibilité où nous étions d’indiquer « concrètement » le mode d’être des révolutionnaires, une fois rejetés la pratique du groupe, il y eut possibilité d’interprétation du refus groupusculaire comme un retour à un individualisme plus ou moins stirnérien. Comme si la seule garantie allait désormais être la subjectivité cultivée en chaque révolutionnaire ! Il n’en était rien. Il fallait avant tout rejeter la perception de la réalité sociale et la praxis qui lui était liée en tant que point de départ du processus de rackettisation. Si on se retirait donc totalement du mouvement groupusculaire, c’était simultanément pour pouvoir entrer en liaison avec d’autres révolutionnaires qui avaient fait d’ailleurs une rupture analogue à la nôtre. Nous avons essayé de mettre en évidence un phénomène de convergence. Maintenant il y a une production directe de révolutionnaires qui dépassent presque immédiatement le point où il nous fallut rompre avec la réalité ambientale. Il y a dès lors une « union » potentielle qui serait remise en cause si nous ne portions pas à bout jusqu’au plus profond de nos consciences individuelles la rupture avec la vision politique. L’essence de la politique étant fondamentalement représentation cela veut dire que les groupes cherchent toujours à mettre au point sur l’écran social leur image. Ils veulent toujours expliquer la façon dont ils se représentent afin d’être reconnus par certains comme l’avant-garde pour représenter les autres, la classe. Ceci se révèle dans le fameux « ce qui nous distingue » de divers groupuscules en quête de reconnaissance. Toute délimitation est limitation et ceci conduit souvent à réduire assez rapidement, comme un peau de chagrin, la délimitation à quelques slogans représentatifs pour le marketing rackettiste. Toute représentation politique est écran, donc obstacle à une fusion des forces. Elle peut se produire au niveau d’un groupe comme à celui d’un individu ; le repli sur ce dernier serait un renvoi du/au passé.

Camatte Jacques – 1972


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« Nous deux, nous nous moquons pas mal d’être populaires. En voici la preuve, entre autres, par dégoût de tout culte de la personne. Je n’ai jamais permis que l’on fit de la publicité autour des nombreux témoignages d’admiration dont on m’accablait dans divers pays […]. Lorsque nous adhérâmes, Engels et moi, pour la première fois, à la société secrète des communistes, nous le fîmes à la condition sine qua non qu’on écarterait des statuts tout ce qui a pu être favorable au culte de l’autorité. »
Marx à W. Bold (10-10-1877)

« Peut-on au milieu des relations et du commerce bourgeois, rester au-dessus de l’ordure ? Ce n’est que dans cette ambiance qu’elle est naturellement à sa place […]. L’honnête infamie ou l’infâme honnêteté de la morale solvable […] ne vaut pas pour moi un liard de plus que l’irresponsable infamie dont ni les premières communautés chrétiennes, ni le club des Jacobins, ni même notre vieille Ligue n’ont pu s’affranchir entièrement. Mais on s’habitue, au milieu des trafics bourgeois, à perdre le sentiment de la respectable infamie ou l’infâme respectabilité. »
Marx à Freiligrath

Avec la constitution du capital en être matériel et donc en communauté sociale, on a la disparition du capitaliste en tant que personnage traditionnel, la diminution relative, parfois absolue, des prolétaires et l’accroissement des nouvelles classes moyennes. Toute communauté humaine, la plus petite soit-elle est conditionnée par le mode d’être de la communauté matérielle. Ce mode d’être découle du fait que le capital ne peut se valoriser, donc exister, développer son être que si une particule de lui-même, tout en s’autonomisant, s’affronte à l’ensemble social, se pose par rapport à l’équivalent total socialisé, le capital. Il a besoin de cette confrontation (concurrence, émulation) parce qu’il n’existe que par différenciation. A partir de là se constitue un tissu social basé sur la concurrence d’ « organisations » rivales (rackets).

« Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière, une nouvelle espèce de parasites, sous formes de faiseurs de projets, de fondateurs, et de directeurs simplement nominaux ; tout un système de filouterie et de fraude au sujet d’émission et de trafic d’action. C’est là de la production privée sans le contrôle de la propriété privée. »
Le Capital, t.7, p. 104

« L’expropriation s’étend ici du producteur direct aux petits et aux moyens capitalistes eux-mêmes. Le point de départ du mode de production capitaliste est justement cette expropriation. Son but est de la réaliser et, en dernière instance, d’exproprier tous les individus de tous les moyens de production, lesquels, la production sociale se développant, cessent d’être des moyens et produits de la production privée et se bornent à être moyens de production entre les producteurs associés, donc peuvent être leur propriété sociale, tout comme ils sont leur produit social. Mais à l’intérieur du système capitaliste lui-même, cette expropriation se présente sous une forme contradictoire en tant qu’expropriation par quelques uns de la propriété sociale ; et le crédit donne toujours davantage à ces quelques uns le caractère de purs aventuriers de l’industrie (Gluckritter). » Ibid, p. 105

L’entreprise siège du procès de production (création de valeur) est un lieu qui freine le mouvement du capital, le fixe. Il doit donc surmonter cette fixation. Il faut qu’elle perde ce caractère : on passe alors à l’entreprise sans propriété mais qui permet une appropriation du produit forme mystifiée de la plus-value. Ceci est réalisé avec des entreprises où le capital constant est égal à zéro, où donc seule une certaine avance de capital est nécessaire afin de mettre en mouvement « l’affaire ». Ensuite on a même des entreprises fictives grâce auxquelles se développe la spéculation la plus effrénée.

« Le capital se présente aujourd’hui en chacun de ses moments sous la forme d’une organisation. Derrière ce mot devenu synonyme non de fraternité au cours d’une lutte ouverte comme au temps glorieux des luttes ouvrières, mais fiction hypocrite des l’intérêt commun, derrière l’inexpressive et anti-mnémonique nom de l’insaisissable entreprise, parmi les affairistes, administrateurs, techniciens ouvriers spécialisés, manœuvres, cerveaux électroniques, robots et chiens de garde, des facteurs de la production et de stimulateurs du revenu national, le capital accomplit l’immonde fonction qu’il a toujours accomplie, une fonction infiniment plus ignoble que celle de l’entrepreneur qui se faisait personnellement payer, à l’aube de la société bourgeoise, intelligence, courage et véritable esprit de pionnier.
L’organisation n’est pas seulement le capitalisme moderne sans personnage, mais le capitalisme sans capital, parce qu’il n’en a aucun besoin […].
L’organisation d’affaires a son propre plan : elle ne présente pas de maisons de commerce responsables, avec des actifs mais elle met en avant une « société pilote » avec un capital fictif, et si elle anticipe quelque somme c’est seulement pour se gagner la sympathie de certains bureaux d’État qui doivent examiner les offres, les propositions et les contrats. »
« On découvre ici, d’autre part, la fausseté de la doctrine stupide sur la bureaucratie d’État ou de parti, nouvelle classe dominante qui couillonne prolétaires et capitalistes de même que se dévoile, sous un aspect nouveau et différent, l’hypothèse ridicule si facile à rejeter, d’un point de vue marxiste. Le « spécialiste » est aujourd’hui l’animal de proie, le bureaucrate, le misérable lécheur de bottes. »
« L’organisation diffère de la commune de travail (pure illusion libertaire dont on n’a aucun exemple dans des lieux déterminés) parce qu’il n’y a pas parité de prestation à une œuvre commune, mais dans chaque entreprise une hiérarchie de fonctions et d’avantages. Il ne peut en être autrement quand l’entreprise a son bilan en terme de profit et une autonomie dans le domaine du marché. […]
« … L’État se loue à des organisations qui sont de véritables bandes d’affaires, de composition humaine changeante et insaisissable, dans tous les secteurs de l’économie, sur un itinéraire qui dans tous les systèmes capitalistes modernes est marqué par des formes odieuses qu’a assumé l’industrie du bâtiment, dont le siège n’est pas fixe. »
Il Programma comunista, n°7 – 1957

Non seulement l’État se loue à des bandes mais il devient lui-même une bande (racket). Cependant il joue toujours un rôle de médiateur.

« La monarchie absolue est comme on le sait, créée par un développement de la richesse bourgeoise tel qu’il est incompatible avec les anciens rapports sociaux de la féodalité. Pour être en mesure d’exercer son autorité sur tous les points, elle a besoin d’un levier matériel : la puissance de l’équivalent général et d’une richesse à tout instant mobilisable. »
Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, t. II, p. 569

L’État équivalent général apparaît dans sa forme pure à l’époque du fleurissement de la loi de la valeur, en période la production marchande simple. En domination formelle du capital celui-ci n’a pas encore dominé la loi de la valeur, l’État est un médiateur entre celui-ci et les restes des autres modes de production subsistants, et le prolétariat lui-même. C’est aussi l’époque où le système du crédit ne s’est pas encore développé et n’a pas engendré, sur une vaste échelle, le capital fictif. Le capital a encore besoin du rigide étalon-or. Lors du passage à la domination réelle du capital, celui-ci se crée son propre équivalent général qui ne peut pas être rigide comme il l’était en période de circulation simple. L’État lui-même doit perdre sa rigidité et devient une bande médiatrice entre les différentes bandes, entre la totalité du capital et les capitaux particuliers.
On assiste, dans la sphère politique, à la même transformation. Le comité central d’un parti ou le centre d’un regroupement quelconque joue le même rôle que l’État. Le centralisme démocratique ne fait que singer le mécanisme parlementaire correspondant à la domination formelle du capital. Le centralisme organique affirmé de façon seulement négative, en tant que refus de la démocratie, des différentes formes sous lesquelles elle se manifeste : assujettissement de la minorité à la majorité, votes, congrès, etc., retombe en fait dans les rêts des mécanismes sociaux actuels. De là, comme pour le fascisme, la mystique de l’organisation. C’est ainsi que le P.C.I. (Parti communiste international) s’est transformé en une bande.
Ce mouvement du capital peut d’autant mieux se produire qu’il ne rencontre aucune opposition réelle dans la société, le prolétariat ayant été détruit. Son être réel a été nié et il n’existe qu’en tant qu’objet du capital. De même la théorie du prolétariat, le marxisme, a été détruite, d’abord avec l’œuvre révisionniste de Kautsky, puis avec celle liquidatrice de Bernstein. Ceci s’est opéré de façon définitive car aucun assaut du prolétariat n’a, depuis, réussi à la rétablir. Ceci n’est qu’une autre façon pour dire que le capital a réussi à établir sa domination réelle. En effet, pour aboutir à ce résultat le capital doit englober le mouvement qui le nie, le prolétariat, et constituer l’unité où le prolétariat n’est qu’un objet du capital. Cette unité ne peut être détruite que par la crise telle que la décrivait Marx. Il en découle que toute forme d’organisation politique ouvrière a disparu. A sa place, on a les bandes qui s’affrontent en une concurrence obscène, véritables rackets rivaux dans le bavardage mais identiques dans leur être.
L’existence de la bande découle donc du mouvement du capital tendant à englober ses contradictions, de son mouvement de négation et de sa reproduction sous forme fictive. En effet, le capital nie ou tend à nier les éléments sur lesquels il s’est édifié : l’individu et l’entreprise, mais, en réalité, il les ressuscite sous forme fictive. L’être de la bande exprime bien cette dualité :
- Le chef qui commande (et sa clique) = caricature de l’individu traditionnel.
- La forme collective = caricature de ce que devient la communauté basée sur les intérêts communs.
On a donc résorption du mouvement de la négation dans la bande qui est la réalisation de l’apparence. Elle réalise d’autre part une autre exigence du capital : remplacer toutes les présuppositions naturelles ou humaines par des présuppositions déterminées vis-à-vis du capital.
Vis-à-vis de l’extérieur, la bande politique a tendance a masquer l’existence de la clique car elle doit séduire afin de recruter. Elle se pare alors d’un voile de modestie pour mieux élargir, par la suite, son pouvoir. Lorsqu’elle s’adresse (journaux, revues, tracts) aux éléments externes, elle prétend qu’il faut être compréhensible, il faut se mettre sur le terrain de la masse. Par là elle veut opérer la médiation à l’aide des données immédiates. Elle considère tous ceux qui sont en dehors comme des imbéciles et pour arriver à les séduire, elle est obligée de produire des banalités, des conneries. Et, finalement, elle se laisse séduire elle-même par ses propres conneries et, par là, se fait absorber par le milieu ambiant. Cependant une autre prendra sa place. Ses premiers vagissements théoriques consisteront à attribuer tous les méfaits, les torts à elle qui l’a précédé, cherchant ainsi un langage nouveau afin de recommencer la grande pratique de séduction. Car pour séduire il faut apparaître comme étant différent des autres.
Une fois englobé dans la bande (la même chose vaut pour tout type d’entreprise) l’individu est lié à elle par tous les ressorts psychologiques de la société capitaliste. S’il présente des capacités, on les exploite immédiatement sans lui permettre un approfondissement de la « théorie » qu’il a acceptée. En échange, on lui donne une position dans la clique, on en fait un chefaillon. S’il ne présente pas ces capacités, l’échange a tout de même lieu entre son adhésion et le devoir qu’il a de diffuser la position de la bande qu’il vient d’adopter. Même pour les groupes qui veulent échapper aux données de la société, le mécanisme de la bande tend tout de même à y prédominer du fait même de la différence de niveau théorique entre les membres qui composent ce groupement. L’incapacité où se trouve l’individu à affronter par lui-même les questions théoriques le conduit à se réfugier derrière l’autorité d’un autre élément qui devient objectivement un chef ou derrière l’entité groupe qui devient une bande. Car dans les rapports avec l’extérieur cet individu, en définitive, utilise cette appartenance à la bande pour se différencier et exclure les autres ne serait-ce que pour se prémunir contre ses propres faiblesses théoriques. Appartenir pour exclure telle est la dynamique interne de la bande qui est fondée sur une opposition avouée ou non entre extérieur et intérieur. Ainsi même un groupe informel retombe dans le racket politique et c’est le cas classique où la théorie devient une idéologie.
L’adhésion à une bande donnée découle de la volonté de s’identifier à un groupe en qui s’incarne un certain prestige théorique pour les intellectuels, organisationnel pour les hommes soi-disant pratiques. D’autre part, dans la formation « théorique » intervient le mécanisme mercantile. Étant donnée la masse croissante de capital-marchandises idéologiques à réaliser, il faut créer une motivation profonde afin que ces marchandises soient achetées. Pour cela la meilleure motivation est la suivante : apprendre plus, lire plus, pour être au-dessus, pour être différent de la masse. Ostentation du prestige et exclusion sont la manifestation de la compétition sous toutes ses formes. Ceci s’opère de même entre les bandes qui doivent vanter leur originalité, leur prestige, afin d’attirer ; d’où le culte de l’organisation en place, la mise au pinacle des particularités de la bande. Dès lors, il ne s’agit plus de la défense d’une « théorie » mais de celle de la continuité d’une organisation donnée (cf. le P.C.I. et son idolâtrie de la Gauche italienne).
L’acquisition théorique d’autre part, est le plus souvent destinée à opérer des manœuvres : justifier l’acquisition du poste de chefaillon ou permettre de liquider celui en place.
L’opposition extérieur-intérieur et la structuration de la bande développe au maximum l’esprit de compétition. En effet, étant donné la différence de connaissance théorique entre les membres, l’acquisition théoriques devient un élément de la bio-sélection politique qui est l’euphémisme de la division du travail. Dans le second cas on théorise la société en place, dans le premier cas, sous prétexte de la nier on introduit une émulation effrénée qui aboutit à une hiérarchisation encore plus poussée. Et ce d’autant plus que l’opposition extérieur-intérieur se répète à l’intérieur de la bande, puisqu’il y a le centre et la masse des militants.
La bande politique atteint son parachèvement dans les groupes qui veulent soi-disant dépasser les mécanismes de la société actuelle : culte de l’individu, du chef, de la démocratie. En réalité, avec l’anonymat – posé simplement comme un anti-individualisme – on a l’exploitation effrénée des éléments de la bande au profit de la clique dirigeante qui retire le prestige de tout ce que la bande produit. L’affirmation du centralisme organique devient la généralisation de l’hypocrisie qui fait que l’on opère les mêmes saloperies que dans les autres groupes se réclamant du centralisme démocratique, mais en niant qu’on les fait.
Ce qui maintient une unité apparente au sein de la bande, c’est le chantage de l’exclusion. En effet, ceux qui n’acceptent pas les normes sont rejetés avec des calomnies et, s’ils s’en vont, il en est de même. D’autre part, ceci sert de chantage psychologique pour ceux qui restent. Ceci se manifeste avec quelques différences dans les différents types de bandes.
Dans la bande d’affaires, forme moderne de l’entreprise, l’individu est rejeté et se retrouve sur le pavé.
Dans la bande de délinquants (en laquelle se manifeste la réinsertion dans la société, de la révolte sous sa forme immédiate, la délinquance, l’individu seul n’est pas assez fort, n’a pas de protection ; il entre donc dans la bande), l’individu subit une raclée ou est tué.
Dans la bande politique, l’individu est rejeté avec ces calomnies, lesquelles ne sont que la sublimation de l’assassinat. La calomnie justifie son exclusion ou bien elle est utilisée pour le pousser à s’en aller de « plein gré ».
Il est évident que dans la réalité les nuances indiquées peuvent passer d’une bande à l’autre : ainsi il y a des assassinats liés aux affaires de même qu’il y a des règlements de compte qui aboutissent à des assassinats.
Le capitalisme est donc le triomphe de l’organisation et la forme de celle-ci est la bande : c’est le triomphe du fascisme. Ainsi aux E.U., on a le racket à tous les niveaux ; il en de même en URSS. La théorie du capitalisme bureaucratique hiérarchisé dans le sens formel est une absurdité, car la bande est un organisme informel.
Au niveau de la théorie, il y a une alternative, c’est l’exaltation de la discipline, l’exigence de la pureté du militant (cf. le groupe « Rivoluzione comunista » qui rompit en 1964 avec le P.C.I sur la question de la création d’une vraie élite de militants ce qui ne fait que reporter à la lumière les positions de « l’ultra-bolchevisme » que G. Luckacs voyait comme alternative au parti de masse opportuniste tel qu’il était devenu en l’espace de deux ans, le parti communiste d’Allemagne ; cf. Remarques méthodologiques sur la question de l’organisation). De même que, sue le plan de la vie sexuelle, l’alternative à la dissolution des mœurs est l’ascétisme. Mais une telle alternative se meut à l’intérieur de la société capitaliste. Elle n’est pas en liaison avec l’être de la classe et donc à son futur. D’autre part, en s’abstrayant de la réalité, elle opère une coupure entre théorie et pratique.
Tout ceci ne fait qu’exprimer la séparation croissante de l’individu de la communauté humaine, de la misère dans le sens de K. Marx. La formation de la bande est la constitution d’une communauté illusoire. Dans le cas de la bande de délinquants, elle est le résultat de la fixation de l’instinct élémentaire de la révolte dans sa forme immédiate. La bande politique, au contraire, veut fixer cette communauté illusoire en tant que modèle pour toute la société. C’est un comportement utopiste sans aucune base réelle, car les utopistes créèrent des communautés – qui furent toutes absorbées par le capital- à partir desquelles ils espéraient que, par émulation, elles arriveraient à englober l’humanité. Ainsi est plus que jamais valable la phrase de l’Adresse inaugurale de la I° Internationale : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».
Á l’heure actuelle, le prolétariat, ou il préfigure la société communiste et réalise la théorie ou il reste ce qu’est la société. Le mouvement de mai a été le début de cette préfiguration : il découle de ce qui vient d’être dit que le prolétariat ne peut en aucune façon se reconnaître dans une quelconque organisation parce qu’il les subit déjà sous d’autres formes. Le mouvement de mai en est une claire manifestation.
Le prolétariat ayant été détruit, sa forme d’être dans la réalité immédiate est le procès même du capital. A l’époque de Marx le destin des partis ouvriers qui étaient les produits du mouvement immédiat du prolétariat de la société de l’époque était celui de s’insérer dans le jeu des règles parlementaires bourgeoises. Aujourd’hui que la communauté apparente dans le ciel de la politique constituée par les parlements et leurs partis a été effacée par le développement du capital, les « organisations » qui se réclament du prolétariat ne sont que de simples bandes ou cliques qui jouent sous la médiation de l’État le même rôle que tous les autres groupes directement au service du capital. Ceci est la phase groupusculaire où, à la différence des sectes de l’époque de Marx que l’unité du mouvement ouvrier devait dépasser, ces partis, ces groupuscules, manifestent l’absence de la lutte des classes. Ils se disputent les restes du prolétariat. Ils théorisent le prolétariat dans la réalité immédiate et s’opposent à son mouvement. En ce sens ils réalisent les exigences de fixation du capital. Le prolétariat n’a donc pas à les dépasser, comme ce fut le cas pour les sectes, mais à les détruire.
La critique du capital doit donc être la critique du racket sous toutes ses formes, du capital comme organisme social, étant donné qu’il devient la vie réelle de l’individu et son mode d’être avec les autres (cf. à ce sujet Marcuse, L’homme unidimensionnel ; Galbraith, Le nouvel État industriel). La théorie qui critique cela ne peut pas reproduire le racket. Donc, refus de toute vie de groupe (sinon illusion de la communauté). A ce sujet on peut reprendre la critique d’Engels au Congrès de Sonvillers (ce qu’il disait à l’époque au sujet de l’internationale s’applique aujourd’hui à un groupe) en faisant la remarque suivante, qu’au temps de Marx le prolétariat ne pouvait pas aller jusqu’à se nier (en ce sens qu’au cours de la révolution il devait s’ériger en classe dominante: 1848, 1871, 1917). Il y avait réellement une séparation entre parti formel et parti historique. Aujourd’hui le parti ne peut être que le parti historique et tout mouvement formel est la reproduction de la société et le prolétariat est en dehors. Un groupe ne peut en aucune façon prétendre réaliser la communauté sinon en substituant en définitive au prolétariat qui peut seul le faire. D’où introduction d’une distorsion qui engendre une ambiguïté théorique et hypocrisie pratique.
Il ne suffit pas de faire la critique du capital, d’affirmer qu’il n’y a pas de liens organisationnels, il ne faut pas reproduire la structure de la bande qui est le produit spontané de la société. C’est là que doit porter la critique à la gauche italienne et à notre mode d’être depuis la rupture avec le P.C.I.
Le révolutionnaire ne doit pas se reconnaître dans un groupe, mais dans une théorie qui ne dépend pas d’un groupe ni d’une revue car elle est l’expression d’une lutte de classes donnée. C’est en ce sens justement que se pose réellement l’anonymat qui n’est pas négation de l’individu (négation qu’opère la société capitaliste elle-même). L’accord est donc celui à un travail qui est en cours et qui doit être développé. C’est pourquoi des connaissances théoriques et la volonté d’acquisition théorique, non au travers du groupe qui se pose comme un diaphragme entre l’individu et la théorie, mais de façon autonome, personnelle, sont absolument nécessaires, sinon se répète la relation de maître à élève (autre forme de la contradiction esprit-matière, chef-masse) et se renouvelle la pratique du suivisme.
Il est nécessaire de revenir à l’attitude de Marx, après 1851 vis-à-vis de tous les groupes, afin de comprendre comment doit se faire la coupure avec la pratique de la bande :
- Refus de toute reconstitution de groupe même informel (cf. correspondance de K.Marx F.Engels, les divers ouvrages sur 1848 et les pamphlets tels Les grands hommes de l’exil, 1852).
- Maintien d’un réseau de contacts personnels avec les éléments ayant réalisé (ou en voie de le faire) le degré le plus élevé de connaissance théorique : antisuivisme, antipédagogie ; le parti dans son sens historique n’est pas une école (1).
L’activité de K. Marx a toujours été de mettre en évidence le mouvement réel qui tend au communisme et de défendre les acquis du prolétariat lors de la lutte contre le capital. Ainsi de la position de K. Marx en 1871 qui dévoile « l’impossible communisme » action dans la Commune de Paris, ou qui déclare que la I° Internationale n’est fille ni d’une théorie ni d’une secte. Il est nécessaire d’avoir la même activité à l’heure actuelle. Les rapports de tous ceux qui veulent entrer en liaison avec le travail exposé dans la revue afin de le développer et d’assurer une exposition plus détaillée et précise, toujours plus claire, doivent être ceux indiqués plus haut au sujet du travail de K. Marx, sous peine de retomber à nouveau dans la bande.
Il en découle qu’il faut aussi développer une critique de la conception du « programme » chez la gauche communiste italienne. Car que cette notion de « programme communiste » n’a jamais été suffisamment clarifiée est démontré par le fait qu’au sein de la Gauche ressurgit, à un moment donné, la polémique Martov-Lénine qui était déjà elle-même un produit de la liquidation du concept de théorie révolutionnaire chez Marx, en tant qu’elle reflétait la scission complète entre les concepts de théorie et de praxis. Pour le prolétariat dans le sens de Marx, la lutte de classe est production et en même temps radicalisation de la conscience. La critique du capital exprime une conscience déjà produite par la lutte de classe et anticipe sur son futur. Donc, chez Marx-Engels, mouvement du prolétariat = théorie = Communisme.

« Monsieur Heinzen s’imagine que le communisme est une certaine doctrine qui part d’un principe qui en constituerait le noyau à développer et à en tirer les conséquences ensuite. Le communisme n’est pas une doctrine, mais un mouvement, il ne part pas de principes, mais de faits. Les communistes ont pour présupposition non telle ou telle philosophie, mais toute l’histoire passée et surtout ses résultats effectifs (tätsächlichen) dans les pays civilisés […]. Dans la mesure où il est une théorie, il est l’expression théorique de la situation du prolétariat […] et le résumé théorique de la libération du prolétariat. »
F. Engels, Les communistes et Karl Heinzen, Deuxième article, Deutsche-Brusseler-Zeitung, n° 80, in Werke, t. 4, pp. 321-322.

En réalité pour K. Marx le problème de la conscience venant de l’extérieur n’existant pas, il n’y a pas de question de formation de militants, d’activisme ou d’académisme ; de même que ne se pose pas, chez lui, la problématique de l’auto-éducation des masses dans le sens des « communistes de conseil » et consorts, faux disciples de R. Luxembourg et authentiques disciples du réformisme pédagogique. La théorie de Rosa Luxembourg du mouvement de la classe qui trouve dans sa réalité même les conditions pour se radicaliser, depuis le début de la lutte, est la plus proche des positions de K. Marx (cf. sa position sur la « créativité des masses » qui montre qu’elle était apte à saisir le prolétariat au-delà de son existence immédiate).
Ceci montre la nécessité de dépasser la forme bourgeoise de percevoir et de concevoir la réalité sociale reprenant en ce sens, comme le fit K. Marx, la démonstration de W.F.Hegel du caractère médiat de toute forme d’immédiateté. Car c’est le propre de la connaissance « scientifique » d’accepter le fait immédiat comme étant objet réel de connaissance sans percevoir et concevoir la médiation qui le sous-tend. C’est sur la base d’une telle gnoséologie que dans la société capitaliste l’apparence sociale devient la réalité et vice-versa. L’être réel du prolétariat est caché et la classe est perçue dans sa forme de vie apparente ; de là le problème de la conscience venant de l’extérieur, de là le fait que tous restent stupéfaits, interdits, lorsque le prolétariat manifeste son être véritable (1905-1917).
La gauche communiste italienne, en dépit de ses meilleures possibilités dans le domaine de la théorie du prolétariat, n’a pas opéré, en 1950, la rupture définitive avec son passé 1919-1926 ; sa critique du trotskysme, du communisme de conseils, etc., n’est pas arrivée jusqu’à la restauration intégrale des notions de parti et de prolétariat chez K. Marx. D’où sa position officielle et son essence réelle qui oscilla entre une conception du programme comme « école marxiste » et un petit activisme de marque trotskyste ; se second aspect est devenu prévalent à partir de 1960, favorisé par le fait qu’une clique de gangsters totalement étrangers à la théorie et au prolétariat s’était emparé de l’ « école » grâce surtout à ses ambiguïté persistantes sur des problèmes d’importance vitale : question syndicale, rupture avec la notion d’ « avant-garde du prolétariat » qui s’était opérée dans les faits et dans les discours non officiels mais qui persistait dans les tables du parti. C’est à partir de ce moment que ressuscite la question Martov ou Lénine sur les questions d’organisation ce qui donne la mesure de la mort définitive de ce courant qui eut ensuite ses funérailles de 3° classe avec mai 68.
On doit noter d’autre part que depuis notre sortie du P.C.I., nous n’avons fait qu’essayer de lever l’ambiguïté en nous forçant de mettre en évidence les aspects positifs de la Gauche ; ce faisant nous ne faisions que la cultiver, en la portant à sa manifestation extrême (cf. les articles d’Invariance). Ce qui nous conduisit à retomber dans la pratique du groupe, même s’il était considéré comme informel, avec la tendance que cela comportait de se substituer au prolétariat. Il ne s’agit plus de raisonner sur l’accommodation au sein de la position de la gauche, mais de reconnaître que s’il y avait accommodation c’est, qu’au départ, il y avait une théorie qui n’était pas intégralement celle du prolétariat. Ainsi il ne suffit plus d’affirmer que la création du parti en 1943 était prématurée, mais il faut dire que c’était une absurdité. En conséquence, il faut couper avec le passé et retourner à la position de K. Marx.
Cette lettre est écrite non en tant que rédaction définitive et exhaustive des thèmes traités, mais veut être une rupture avec tout le passé de « groupe ». Les signatures qui suivent veulent souligner cette rupture et non marquer une liquidation de positions acquises au sujet de l’anonymat.

Jacques CAMATTE – Gianni COLLU

(1) Parler de reprendre une attitude adoptée par Marx à un certain moment de son activité révolutionnaire résultait de la non compréhension profonde que la phase de domination formelle du capital est totalement révolue. Or, Marx eut à prendre position uniquement au cours de cette période. D’autre part, son comportement théorique au sujet du parti n’est pas aussi rigide que ne l’indique, ici, la lettre. Mais ce qu’il y a de moins acceptable dans les affirmations qui précèdent c’est d’ouvrir la voie à une nouvelle théorisation de la conscience venant de l’extérieur, par le biais d’une théorie élitiste du développement du mouvement révolutionnaire.
Le refus de toute organisation n’est pas une simple position antiorganisationnelle. En rester là, serait encore extérioriser un volonté d’originalisation, tenter de se faire repérer comme étant autre, parvenir donc à attirer à soi un certain nombre d’éléments.. D’où se redéploierait le mouvement de rackettisation.
Notre position sur la dissolution des groupes découle de l’étude du devenir du mode de production capitaliste, d’une part, de notre caractérisation du mouvement de mai, d’autre part. Nous somme profondément convaincus que le phénomène révolutionnaire est en acte et que, comme toujours, surtout en ce domaine, la conscience suit l’action. Cela veut dire que dans le vaste mouvement de rébellion contre le capital les révolutionnaires vont adopter un comportement déterminé, non acquis d’un seul coup, compatible avec la lutte décisive et déterminante contre le capital.
On peut prévoir le contenu d’une telle organisation. Elle combinera l’aspiration à la communauté humaine et à l’affirmation individuelle qui est le trait marquant de la phase révolutionnaire en cours. Elle tendra à réaliser la réconciliation de l’homme avec la nature car la révolution communiste est aussi une révolte de celle-ci contre le capital et d’autre part ce n’est qu’au travers d’un nouveau rapport avec la nature que l’on pourra perdurer, donc conjurer le second terme de l’alternative qui se pose aujourd’hui à nous : communisme ou destruction de l’espèce humaine.
Dès lors, afin de mieux percevoir ce devenir organisationnel afin de faciliter, de ne pas inhiber quoi que ce soit, il est important de rejeter toutes les formes anciennes et de pénétrer sans a-priori, dans le vaste mouvement de notre libération. Car celui-ci se fait à l’échelle mondiale et il faut éliminer tout ce qui peut faire obstacle au déplacement révolutionnaire. Dans des circonstances données, au cours d’actions précises, le courant révolutionnaire se structurera non seulement passivement, spontanément, mais en pointant toujours l’effort de réflexion sur le comment de la réalisation de la véritable gemeinwesen (l’être humain) et de l’homme social impliquant la réconciliation des hommes avec la nature. [Camatte. Note de 1972]