Archiv für Mai 2010

Gewerkschaftliche Disziplinierung (1914)

Wahre Freunde erkennt man nur in der Not. Dieses alte Sprichwort wird im Augenblick zum Wahrwort. Die drangsalierten, gehudelten und gebüttelten Sozialdemokraten treten wie ein Mann auf zum Schutze der Heimat, und die deutschen Gewerkschaftszentralen, denen man in Preußen-Deutschland das Leben oft so sauer machte, sie berichten übereinstimmend, daß ihre besten Leute sich bei der Fahne befinden. Sogar Unternehmerblätter vom Schlage des Generalanzeiger melden diese Tatsache und bemerken dazu, sie seien überzeugt, daß „diese Leute“ ihre Pflicht erfüllen werden wie andere, und daß dort, wo sie stehen, die Hiebe vielleicht am dichtesten fallen werden.
Wir aber sind der Überzeugung, daß unsere geschulten Gewerkschafter noch mehr können als „dreinhauen“. Mit den modernen Massenheeren ist das Kriegführen für die Generale nicht etwa leichter geworden, das moderne Infanteriegeschoß, mit dem man beinahe bis auf 3.000 Meter, sicher aber bis auf 2.000 Meter noch „Treffer“ erzielen kann, macht es den Heerführern ganz unmöglich, große Truppenverbände in geschlossener Marschkolonne vorwärts zu bringen. Da muß vorzeitig „auseinandergezogen“ werden, und dieses Auseinanderziehen erfordert wieder eine viel größere Zahl von Patrouillen und eine solche Disziplin und Klarheit des Blickes nicht nur bei den Abteilungen, sondern auch beim einzelnen Mann, daß sich in diesem Kriege wirklich zeigen wird, wie erzieherisch die Gewerkschaften gewirkt haben und wie gut man sich auf diese Erziehung in so schlimmen Tagen wie den jetzigen verlassen kann. Der russische und der französische Soldat mögen Wunder an Tapferkeit vollbringen, in der kühlen ruhigen Überlegung wird ihnen der deutsche Gewerkschafter über sein. Wozu noch kommt, daß die organisierten Leute oft in den Grenzgebieten Weg und Steg wie ihre Hosentasche kennen daß manche Gewerkschaftsbeamte auch über Sprachkenntnisse verfügen usw. Wenn es also anno 1866 hieß, der Vormarsch der preußischen Truppen sei ein Sieg des Schulmeisters gewesen, so wird man diesmal von einem Sieg des Gewerkschafsbeamten reden können. (Frankfurter Volksstimme vom 18. August 1914.)

(Zitiert nach: Rosa Luxemburg, Die Krise der Sozialdemokratie, 1917)

Os Cangaceiros – La domestication industrielle (1987)

Ce texte revient sur deux siècles d’une industrialisation menée à grand train dans le processus d’expansion du capitalisme moderne, de son accompagnement par l’idéologie du progrès et du travail, ses multiples apôtres et relais, notamment parmi les souteneurs auto-proclamés de ceux et celles qui devaient faire les frais de cette domestication, les classes laborieuses. Il nous parle de la perte progressive d’autonomie, des diverses résistances à la construction de la société carcérale dans laquelle nous vivons, et contre laquelle d’autres se sont battus avant nous. Il nous rappelle aussi que, des luddites d’Angleterre aux révoltes insurrectionnelles qui ont traversées l’Histoire, la destruction du Capital ne sera possible que si des exploités décident de se lever et d’en finir avec ce qui nous détruit.

Christian Lagant – La difficulté d’être anarchiste II (1961)

La difficulté d’être anarchiste (1)
En attaquant cette suite (et fin) de l’article paru dans le denier N° de N&R, il me semble nécessaire de préciser et même de repréciser quelques points, afin que certains camarades n’attendent pas de ce qui n’est qu’une suite d’observations et de réflexions on ne sait quelle panacée, remède-miracle aux maux dont souffrent l’anarchisme et surtout les anarchistes…
Il faut, décidément que nous perdions cet-te fâcheuse habitude d’exiger un travail tout mâché, voire digéré, et si la difficulté d’être anarchiste a de multiples causes, une des principales est aussi (après un progressif engourdissement «physique» dont nous ressentons, tous, les effets) cette sorte de flemme morale à laquelle nous nous sommes habitués : pourquoi de brillants penseurs se pencheront (comme on dit) sur les problèmes et les résoudront à notre place ! Cet aspect très important de la question qui nous occupe sera d’ailleurs revu en cours d’article mais on peut déjà en voir une application pratique dans le fait que plusieurs camarades, croyant m’être agréable, écrivent ou disent à peu près ceci : « très bien ton truc ! Et dans ta suite, tu vas nous donner des solutions « concrètes », hein ? etc. » Pas question de discuter tel argument, de réfuter tel autre, de dire en clair pourquoi on est d’accord ou pas, en un mot d’aider dans la recherche de difficultés qui sont après tout les nôtres et concernent de ce fait plus qu’un individu, à savoir le rédacteur qui a pondu l’article, non ! On ne dit rien ou, ce qui est pire, on approuve tout de confiance et on attend «le reste» qui est la solution idéale d’organisation anarchiste, rien que ça !

Si c’est ce qu’espèrent ces lecteurs de l’article aujourd’hui, ils risquent fort d’être déçus, car l’objet en était nettement indiqué dans la première partie : un simple rappel de principes dont l’expérience de la vie militante nous a fait apprécier la valeur, rien de plus. Principes d’acte ensuite ? Aux camarades d’en discuter entre eux une application effective, mais nous n’avons voulu pour cette fois que soulever le problème moral, ce problème d l’éthique anarchiste dont nous avons constaté le rôle déterminant dans notre action de chaque jour… (mehr…)

Christian Lagant – La difficulté d’être anarchiste I (1961)

« Nous ne présentons pas de manifeste ronflant car nous ne croyons pas aux bibles révélées et immuables. Nous croyons plus réaliste, plus constructif et aussi… plus anarchiste de mettre perpétuellement au point un bulletin idéologique dans lequel et par lequel se dégageront notre doctrine, nos positions, notre attitude dans la lutte historique présente…».
En rangeant une collection de «Noir et Rouge» (il faut bien ranger, parfois, l’Anarchie est d’ailleurs la plus haute expression de l’ordre…) j’ai machinalement feuilleté le premier numéro de nos cahiers et cet extrait de la page-éditorial m’a rappelé que bientôt cinq années se seront écoulées depuis la parution de ces quelques lignes. Cela donne toujours matière à réflexion. Et aussi l’occasion de «faire le point» et revenir sur certaines idées générales de l’Anarchisme, la routine et les petites luttes de la vie quotidienne ou au contraire la ve-nue soudaine d’événements importants avec leurs «grands objectifs» brusquement révélés à chaque fois risquant de voiler les principes simples et clairs de ce qui demeure, plus que jamais, notre idéal.

En fait, au travers de ces semaines, de ces mois, de ces ans passés, c’est toujours le même problème qui nous intéresse : la prise de conscience des hommes face à l’État, à la Société. Et l’Anarchisme nous paraissant l’unique moyen de parvenir à cette prise de conscience, nous sommes amenés à voir ou en sont l’Anarchisme et les anarchistes. Je dirai plus loin pourquoi je souligne la différence : entre ces deux termes. Mais, tout de suite, constatons que s’il n’y a pas lieu de pavoiser, nous n’avons pas non plus de raisons spéciales pour sombrer dans le découragement. En cinq ans les idées qui nous sont chères n’ont pas vu se cristalliser autour d’elles de mouvements puissants, certes, mais elles n’ont pas reculé et continuent, au contraire, de se frayer un chemin lentement, patiemment et c’est pour nous, anarchistes, tout le problème : tenir le coup. Non que notre vie soit particulièrement dangereuse (nous ne lançons plus de bombes comme nos pères) ou particulièrement pénible (notre militantisme «actif» nous laisse parfois quelques loisirs …) mais c’est précisément ce côté grisâtre, sans panache, obstiné des anarchistes de notre époque qui peut paraître ingrat à supporter, pour certains. Il y a enfin cette difficulté de se maintenir dans un camp où l’on sait que se trouve peu de compagnons de lutte. Et ça n’est pas toujours facile de militer, quand on n’est pas nombreux ! Car aux obstacles matériels, résultant du travail accompli par de trop petits groupes de camarades, s’ajoutent souvent d’une façon parfois plus aiguë les obstacles moraux, ce combat avec nous-mêmes, en un mot la difficulté d’être anarchiste. (mehr…)

Victor Serge – Puissance et limites du marxisme (1938/1941)

Le fait historique

Le Marxisme a subi, depuis la publication du Manifeste Communiste en 1848, bien des transformations et bien des attaques. Il se trouve encore des critiques – et parfois bien intentionnés – pour l’affirmer périmé, réfuté, ruiné par l’histoire. L’obscure mais énergique conscience de classe des derniers défenseurs du monde capitaliste de la production voit pourtant en lui son ennemi spirituel et social le plus dangereux. Les contre-révolutions préventives d’Italie et d’Allemagne se réclament à juste titre de l’antimarxisme. Par contre, presque tous les mouvements ouvriers qui ont atteint à une certaine puissance se sont inspirés du marxisme. La C.N.T. d’Espagne fait seule exception à cette règle et l’expérience n’a que trop fait ressortir jusqu’ici la gravité de sa carence idéologique à un moment où la conscience du prolétariat était appelée à devenir l’un des facteurs décisifs d’une révolution en cours, d’une révolution peut-être avortée aujourd’hui précisément par suite de l’incapacité politique des révolutionnaires. L’actif historique du marxisme n’est pas contestable. Les partis marxistes de la IIe Internationale ont rassemblé, organisé, amené à une dignité nouvelle, formé aux mœurs démocratiques la classe ouvrière d’avant-guerre. Ils se sont révélés en 1914 prisonniers du capitalisme qu’ils combattaient tout en s’y adaptant (ils s’y adaptaient davantage en réalité qu’ils ne le combattaient) ; mais c’est un parti marxiste qui sut démêler dans la chaotique tourmente de la révolution russe, les principales lignes de forces, s’y intégrer avec le constant souci de l’intérêt supérieur des travailleurs, se faire au sens le plus réaliste du mot l’accoucheur d’un monde nouveau. Tout le poids des luttes sociales de l’après-guerre fut assumé par des marxistes, spartakistes en Allemagne, Tiessniaki en Bulgarie, communistes partout.
Plus tard, au moment de son plus bel essor, la révolution chinoise subit fortement l’influence du marxisme révolutionnaire des Russes – déjà très déformé du reste par la réaction qui monte en U.R.S.S. Le marxisme allemand, sous ses deux formes, social-démocrate et communiste, s’est révélé incapable de résistance virile en présence de l’offensive nazie. C’est sans doute là, notons-le en passant, avec la dégénérescence du bolchevisme la plus grande défaite que le marxisme ait subie. Il s’en relève pourtant à l’échelle internationale. Pendant que des oppositions irréductibles se font persécuter et exterminer par le stalinisme, les socialistes autrichiens livrent un combat désespéré mais héroïque et qui les sauve de la démoralisation ; les mineurs socialistes des Asturies portent en 34 au fascisme espagnol ce qu’on peut appeler le « coup d’arrêt ».
Il serait ridicule de séparer la pensée marxiste de ces réalités sociales. Le marxisme est bien plus qu’une doctrine scientifique un fait historique qu’il convient, pour l’apprécier, d’embrasser dans toute son ampleur. On s’aperçoit alors que depuis la naissance, l’avènement et la corruption du christianisme, il n’y a pas eu dans la vie de l’humanité d’événement plus considérable.

La prise de conscience

Ce fait déborde de toute évidence le domaine de la lutte des classes et s’incorpore à la conscience de l’homme moderne – quelle que soit, du reste, l’attitude de cet homme à l’égard du marxisme. Il est très secondaire de se demander si la théorie de la valeur ou de la plus-value, ou celle de l’accumulation du capital, demeure intégralement vraie… Question vaine, au fond, et même entachée de puérilité. La science n’est jamais faite, elle se fait toujours. La science pourrait-elle être autre chose que révision constante d’elle-même, recherche incessante d’une approximation plus grande de la vérité ? Pourrait-elle se passer de l’hypothèse et de l’erreur – de l’erreur de demain qu’est la vérité (l’approximation la plus grande de la vérité) d’hier ? Secondaire aussi de constater que certaines prévisions de Marx et d’Engels n’ont pas été confirmées par l’histoire et que par contre bien des faits se sont produits qu’ils n’avaient pas prévus…
Marx et Engels furent trop grands – trop intelligents – pour se croire infaillibles et prétendre au prophétisme. Il est vrai – mais il n’importe – que leurs continuateurs n’ont pas toujours été à la hauteur de leur sagesse. Ce qui reste, c’est que le marxisme a modifié le mode de penser de l’homme de ce temps. Nous lui devons un renouvellement et un accroissement de conscience. Sur quels points ? Nul ne conteste sérieusement, depuis Marx, le rôle de l’économique dans l’histoire. Les rapports entre l’économique, le psychologique, le social, le moral apparaissent aujourd’hui, même aux adversaires du marxisme, sous des aspects tout à fait différents de ceux qu’on leur prêtait avant Marx.
Il en est de même du rôle de l’individu dans l’histoire ; du rapport de l’individu avec les masses et la collectivité. Le marxisme enfin nous apporte un sens que j’appellerai le sens historique : il nous fait prendre conscience de vivre dans un univers en voie de transformation, nous éclaire sur notre fonction possible – et nos limites – dans cette lutte et cette création continues, nous apprend à nous intégrer, avec toute notre volonté, toutes nos capacités, à l’accomplissement de processus nécessaires, inévitables ou souhaitables, selon le cas. Et c’est ainsi qu’il nous permet de conférer à nos existences isolées une haute signification en les ramenant, par une prise de conscience qui exalte et enrichit la vie spirituelle, à la vie collective, innombrable et permanente dont l’histoire n’est que le récit.
Cette prise de conscience commande l’action et dès lors l’unité de l’acte et de la pensée. Voici l’homme réconcilié avec lui-même, quel que soit le poids de son destin. Il ne se sent plus le jouet des forces aveugles et démesurées. Il ouvre les yeux sur les pires tragédies et même au plus noir des défaites se sent grandi par sa capacité de comprendre, sa volonté d’agir et de résister, le sentiment indestructible d’être lié dans toutes ses aspirations aux masses humaines en marche à travers le temps.

Marxisme inavoué

On ne peut plus méconnaître le rôle de l’économique dans l’histoire que la sphéricité de la Terre… Et ceux-là mêmes qui le discutent ne le méconnaissent point. Je voudrais souligner ici un fait important auquel on n’a pas jusqu’ici porté attention suffisante. Les adversaires de la classe ouvrière se sont largement assimilé l’apport du marxisme. Les gouvernements, les chefs de l’industrie et de la finance, les meneurs de foules font quelquefois brûler les œuvres de Marx et jeter les marxistes en prison ; mais traitant de la réalité sociale, ils rendraient des points aux économistes et aux politiques marxistes. Et si les universitaires qu’ils rétribuent réfutent la théorie de la plus-value, ils n’en mettent pas moins la plus grande énergie et la plus grande dureté à défendre la part prélevée par les classes riches sur le revenu de la collectivité. Le marxisme inavoué des ennemis du socialisme est peut-être en train de devenir un des plus redoutables moyens de défense des classes privilégiées.

« Que l’existence sociale détermine… »

Le marxisme subit, dans sa propre histoire, les conditions de développement qu’il analyse. Il ne saurait les surmonter que dans une faible mesure, toute prise de conscience étant effet avant de devenir cause et demeurant liée (soumise) à des conditions matérielles (sociales) préexistante. _ « L’existence sociale détermine (préexiste à) la conscience. »
Le marxisme de l’apogée du capitalisme a été conformiste dans son ensemble. Fort peu de ses tenants, une Rosa Luxembourg, un Lénine, un Trotsky, un Hermann Gorter, entrevirent dans le temps présent des horizons plus vastes que ceux de la prospérité capitaliste. Ou ce ne fut que d’une hauteur philosophique détachée de l’action immédiate. Ou par des réminiscences du vieil utopisme chrétien (qui fut hébreu – dans notre civilisation – avant d’être chrétien : relisez prophètes).
Le marxisme de l’époque impérialiste s’est scindé. National et contre-révolutionnaire dans les pays où il avait été réformiste ; révolutionnaire et internationaliste en Russie, dans le seul pays où l’effondrement d’un ancien régime obligea le prolétariat à remplir pleinement sa mission.
Le marxisme de la révolution russe a été d’abord ardemment internationaliste et libertaire (la doctrine de l’Etat-Commune, le fédéralisme soviétique) ; puis il est devenu, de bonne heure, de par l’état de siège, de plus en plus autoritaire et intolérant. (1)
Le marxisme de la décadence du bolchevisme – c’est-à-dire celui de la bureaucratie qui a évincé du pouvoir la classe ouvrière – est totalitaire, despotique, amoral et opportuniste. I1 aboutit aux plus curieuses et aux plus révoltantes négations de lui-même.
Qu’est-ce à dire sinon que la conscience sociale sous ses formes les plus élevées ne s’évade pas des réalités qu’elle exprime, qu’elle éclaire et qu’elle tend à surmonter ?

Fortifiés par nos défaites

Telle est la vérité du marxisme qu’elle se nourrit de ses propres défaites. Sans doute conviendrait-il de discriminer ici entre la méthode sociologique, scientifique à proprement parler, et les déductions, les applications qu’on en fait dans l’action. (Inséparables, en réalité, et ce n’est pas le cas de la seule sociologie marxiste, mais de toutes les disciplines de connaissance liées à l’activité humaine d’une façon immédiate.) Il ne nous appartient ni de forcer les événements ni de les diriger, ni même de les prévoir, encore que nous fassions sans cesse tout cela avec des succès divers ; notre action, étant créatrice, s’aventure forcément dans l’incertain ; et ce que nous ignorons l’emportant de coutume sur ce que nous savons, nos succès sont des réussites assez étonnantes. Il suffirait à l’action marxiste d’enregistrer le prodigieux succès du parti bolchevik en 1917 (Lénine – Trotski), les prédictions d’Engels sur la grande guerre de l’avenir et ses conséquences, quelques lignes de la motion du Congrès international de Bâle (1913) pour être justifiée comme l’action la plus rigoureusement scientifiquement pensée de ce temps. Mais jusque au plus profond de la défaite, il en est de même. Veut-on comprendre les défaites du socialisme ? On ne le peut que par l’analyse marxiste de l’histoire. Le marxisme s’est révélé impuissant en Allemagne devant la contre-révolution nazie ; mais seul il nous rend compte de cette victoire d’un parti de déclassés payé et soutenu, pendant une crise économique sans issue, par les dirigeants de la haute bourgeoisie. Cette passe complexe de la lutte des classes, préparée par l’humiliation nationale de Versailles et par les massacres de prolétaires révolutionnaires (Noske, 1918-l921) nous est rendue pleinement intelligible par la seule pensée scientifique de la classe vaincue. Et c’est une des raisons qui rend cette pensée si redoutable aux vainqueurs.
Il en est de même de l’effroyable dégénérescence de la dictature du prolétariat en U.R.S.S. Là encore, le supplice des vieux révolutionnaires exterminés par le régime qu’ils ont créé n’est qu’un fait de lutte de classes ; le prolétariat évincé du pouvoir par la caste des parvenus installée dans le nouvel Etat ne peut se rendre compte des raisons profondes de sa défaite et s’orienter vers les luttes de demain que par les moyens d’analyse marxiste.

Marxisme et liberté

Le marxisme du temps de la prospérité capitaliste a naturellement manqué d’esprit révolutionnaire, il n’a osé ni concevoir ni vouloir la fin de la société où il vivait. Manquant de cette audace il s’est renié lorsqu’elle est devenue nécessaire, car il est des heures où vivre c’est oser.
Le marxisme de la première grande crise révolutionnaire du monde contemporain, principalement représenté par les Russes, c’est-à-dire par des hommes formés à l’école du despotisme a fait preuve d’un autre manque d’audace tout aussi funeste : il n’a pas osé se montrer libertaire. Ou plutôt, il l’a fait en paroles et pendant peu de temps, pendant la courte période de démocratie soviétique qui va d’octobre 1917 à l’été 1918. Puis, il s’est ressaisi et résolument engagé dans la voie du vieil étatisme autoritaire et bientôt totalitaire. Il a manqué d’esprit de liberté. (2)
Il est facile d’expliquer – et même de justifier – par des périls mortels, la politique de salut public magnifiquement énergique de Lénine, de Trotski, de Dzerjinski – cette évolution du marxisme bolchevik. Facile et juste de reconnaître qu’elle a d’abord assuré la victoire des travailleurs et une victoire acquise au milieu de difficultés réellement inouïes. Il convient de reconnaître qu’elle a ensuite entraîné la défaite des travailleurs par la bureaucratie. Les chefs du bolchevisme des grandes années n’ont manqué ni de savoir, ni d’intelligence, ni d’énergie ; ils ont manqué d’audace révolutionnaire toutes les fois qu’il eût fallu chercher (après 1918) des solutions dans la liberté des masses et non dans la contrainte gouvernementale. Ils ont systématiquement bâti non l’Etat-Commune libertaire qu’ils avaient annoncé, mais un Etat fort au sens vieux du mot, fort de sa police, de sa censure, de ses monopoles, de ses bureaux tout-puissants. Le contraste est saisissant, à cet égard, entre le programme du bolchevisme de 1917 et l’œuvre étatique du bolchevisme à partir de 1919. (3)
Après la victoire dans la guerre civile, la solution socialiste des problèmes de la nouvelle organisation sociale eût dû être recherchée dans la démocratie ouvrière, l’émulation des initiatives, la liberté d’opinion, la liberté des groupements ouvriers – et non, comme elle le fut dans le monopole du pouvoir, la répression des hérésies, le « monolithisme » du parti unique, l’étroite orthodoxie d’une pensée gouvernementale. L’autorité et la pensée d’un seul parti devaient faire prévoir l’autorité et la pensée d’un seul chef. Cette extrême concentration du pouvoir, cette horreur de la liberté et de la variété idéologique, cette accoutumance à l’autorité absolue désarmèrent les masses et entraînèrent l’affermissement de la bureaucratie. Quand Lénine et Trotski s’aperçurent du danger et voulurent réagir (timidement d’abord : la plus grande hardiesse de l’opposition de gauche du parti bolchevik fut de réclamer le retour à la démocratie intérieure du parti et jamais elle n’osa contester la théorie du parti unique), il était trop tard.
La peur de la liberté, qui est peur des masses, marque presque tout le développement de la révolution russe. S’il s’en dégage un enseignement capital susceptible de vivifier et d’assainir le marxisme, aujourd’hui plus menacé que jamais par la fin du bolchevisme, on le peut formuler en ces termes : le socialisme est démocratique en son essence, le mot démocratique devant être pris ici en son sens libertaire. On voit aujourd’hui en U.R.S.S. que sans liberté d’opinion, de parole, de critique, d’initiative, la production socialiste ne peut qu’aller de crises en crises. La liberté est aussi nécessaire au socialisme, l’esprit de liberté est aussi nécessaire au marxisme que l’oxygène aux êtres vivants. (4)

L’URSS ouvre la crise du socialisme

Précisément à la suite de son éclatante victoire spirituelle et politique dans la révolution russe, le marxisme est aujourd’hui menacé d’un immense discrédit et, dans le mouvement ouvrier, d’une démoralisation sans nom. Il serait vain de se le dissimuler. On a vu, au pays de la victoire socialiste, le parti marxiste jouissant du prestige le plus grand, le plus légitime, subir en quinze années une dégénérescence déconcertante ; en arriver à déshonorer et massacrer ses héros de naguère ; tirer de leur dévouement même, pour des impostures judiciaires fondées sur des faux éclatants, des effets plus sinistres encore que déroutants. On a vu la dictature du prolétariat se transformer presque insensiblement en une dictature de fonctionnaires et de policiers sur le prolétariat ; la classe ouvrière, encore enthousiasmée par ses récentes conquêtes, vouée à une condition morale et matérielle sensiblement inférieure à celle qu’elle avait sous l’ancien régime ; les paysans dépossédés et déportés par millions, l’agriculture ruinée par la collectivisation forcée ; la science, la littérature, la pensée littéralement enchaînées ; le marxisme réduit à des formules fréquemment remaniées, vidées de leur contenu vivant, falsifiées, grossièrement adaptées aux intérêts d’un régime antisocialiste par ses mœurs, ses manifestations, les formes nouvelles de l’exploitation du travail qu’il institue sur les bases de la propriété collective des moyens de production. (5) On a vu, on voit enfin l’indescriptible spectacle de la Terreur noire, établie en permanence dans l’U.R.S.S. ; on a vu, on voit le culte du Chef, la corruption des intellectuels et des organisations ouvrières de l’étranger, le mensonge systématique répandu par une presse à grand tirage dite « communiste », la police secrète de Moscou assassinant ou ravissant jusqu’en Espagne, jusqu’en Suisse, ses adversaires ; on a vu cette gangrène se communiquer à l’Espagne en révolution pour y compromettre peut-être irrémédiablement (à ce moment de l’histoire) le sort des classes laborieuses… Et ce n’est pas fini. Toutes les valeurs qui font la grandeur du socialisme sont dès lors compromises, oblitérées, souillées. Une division mortelle, entre aveuglés et clairvoyants, fourbes et honnêtes s’approfondit dans la classe ouvrière, provoquant déjà des luttes fratricides, rendant en tout cas (momentanément) impossible tout progrès spirituel : car il n’est plus question d’aborder avec bonne foi et courage intellectuel une seule question théorique ou pratique ressortissant du marxisme. La catastrophe sociale de l’U.R.S.S. atteint ainsi dans sa croissance, dans sa vitalité, la conscience de l’homme moderne.
J’écrivais à André Gide, en mai 1936, avant qu’il ne partît pour la Russie : « Nous faisons front contre le fascisme. Comment lui barrer la route avec tant de camps de concentration derrière nous ? Le devoir n’est plus simple, vous le voyez. Il n’appartient plus à personne de le simplifier. Nul conformisme nouveau, nul mensonge sacré ne saurait empêcher le suintement de cette plaie… En un sens seulement, l’U.R.S.S. demeure la plus grande espérance des hommes de notre temps : c’est que le prolétariat soviétique n’a pas dit son dernier mot ».
Toute lutte sociale est aussi une émulation. Pour que le socialisme l’emporte sur le fascisme, il faut qu’il lui soit nettement supérieur par la condition qu’il apporte à l’homme.

Avenir du socialisme

Est-il besoin de souligner une fois de plus que le marxisme obscurci, falsifié et ensanglanté des fusilleurs de Moscou, n’est plus du marxisme ? . Qu’il se ruine, se dément, se réfute, se démasque, se paralyse lui-même ? . Les masses, par malheur, mettront du temps à s’en apercevoir. Elles ne vivent pas sur une pensée claire et rationnelle, mais sur des sentiments que l’expérience modifie lentement par voie de réactions… Comme tout cela se passe sous les enseignes usurpées du marxisme, il faut nous attendre, de la part des masses incapables d’appliquer à cette tragédie l’analyse marxiste, à une réaction contre le marxisme. Nos ennemis ont beau jeu.
La pensée scientifique ne pourra cependant pas rétrograder en-deçà du marxisme ; ni la classe ouvrière se passer de cette arme intellectuelle. Au demeurant, la classe ouvrière d’Europe achève en ce moment de récupérer ses forces amoindries par les saignées de la guerre mondiale. Une nouvelle classe ouvrière se reconstitue en U.R.S.S. sur une base industrielle considérablement élargie. La lutte des classes continue ; on entend distinctement craquer, en dépit des replâtrages totalitaires, la charpente du vieil édifice social. Le marxisme connaîtra encore bien des fortunes diverses ; peut-être même des éclipses. Sa puissance, conditionnée par les circonstances historiques n’en apparaît pas moins indéfectible en définitive puisqu’elle est celle du savoir alliée à la nécessité révolutionnaire.

Victor Serge
Février 1938, Paris.

Seconde version de la conclusion

…Nos ennemis ont beau jeu.
Mais des forces infiniment plus grandes encore travaillent contre eux. La crise du monde moderne, prévue et annoncée par la conscience révolutionnaire, s’est ouverte avec la Deuxième Guerre mondiale. La banqueroute du capitalisme et la carence du socialisme en Allemagne, c’est-à-dire dans les plus vastes usines d’Europe – et d’autre part l’aide prêtée par toutes les bourgeoisies du monde aux contre-révolutions préventives d’Italie (fascisme) et d’Allemagne (nazisme) ont jeté la société moderne tout entière dans une guerre qui la transforme impitoyablement et nous achemine rapidement vers la révolution européenne. la lutte des classes, la nécessité impérieuse d’une réorganisation sociale, la peur du socialisme, la lente mais sûre accumulation d’explosifs sociaux expliquent et dominent l’événement… Dans ce monde en voie de transformation violente, la pensée scientifique ne pourra cependant pas rétrograder en-deçà du marxisme ; la classe ouvrière et les classes moyennes appauvries qui auront à rebâtir ne sauraient se passer de cette arme intellectuelle. Le marxisme connaîtra encore des fortunes diverses, éclipses et rénovations. Sa puissance, conditionnée par les circonstances historiques, n’en apparaît pas moins indéfectible en définitive puisqu’elle est celle du savoir alliée à la nécessité révolutionnaire.

V. Serge
Mexico, octobre 1941.

Notes
(1) Dès 1919, le bolchevisme commence à dénier à tous les dissidents de la révolution le droit à l‘existence politique.
(2) Rendons justice à Rosa Luxemburg qui, dès 1918, adressait aux bolcheviks ce grave reproche.
(3) J’ai exposé les idées et les faits dans Lénine 1917 et L’An I de la Révolution russe. Rien de plus caractéristique de l’erreur des bolcheviks que tel projet de réglementation minutieuse de la répartition des vivres, écrit de la main de Lénine ; le projet de militarisation du travail de Trotski ; les schémas économiques publiés par Boukharine à la veille dela NEP ; la funeste obstination du Comité central à persévérer dans les voies du communisme de guerre alors que le pays en mourrait manifestement ; les répressions d’Astrakhan et de Cronstadt ; la suppression de tous les partis et groupements ouvriers révolutionnaires par le parti communiste.
(4) Notons que Trotski dans La Révolution trahie (1935-1936) s’est attaché à démontrer la nécessité de la démocratie ouvrière pour le bon fonctionnement de la production et a, pour la première fois, formulé sur le plan soviétique la revendication de la liberté des partis ouvriers.
(5) Une analyse très minutieuse de toues les données soviétiques officielles sur les salaires, faite par le cabinet économique du professeur Prokopovitch et publiée dans le n°138 du Bulletin de ce cabinet (en russe, Prague, novembre-décembre 1937), permet de conclure que les salaires actuels des travailleurs soviétiques sont de 30% environ inférieurs à ce qu’ils étaient dans la révolution. Il s’agit de salaires réels. Ceci cadre parfaitement avec les observations que j’ai poursuivies sur place pendant de longues années et consignées dans Destin d’une révolution (Russia, 20 Years After).

[in : Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, Paris, 2001, p. 889-838]