Robert Paris – Les lettres de prison de Gramsci (1968)

La récente édition des Lettres de la prison de Gramsci (1) fournit à Salvatore Sechi l’occasion d’une précieuse mise au point méthodologique et historique sur certains des problèmes que continue de soulever l’étude de la personnalité et du rôle d’Antonio Gramsci (2).
A la différence, en effet, de la première édition des Lettere parue en 1947 et rééditée plusieurs fois sans retouches, celle que nous présentent aujourd’hui S. Caprioglio et E. Fubini a l’incomparable mérite non seulement de comporter cent dix-neuf lettres inédites et, par la même occasion, de révéler certains correspondants jusqu’ici inconnus ou négligés, tel l’économiste Piero Sraffa, mais surtout de restituer sans coupures ni déformations, et dûment vérifié sur les autographes, le texte authentique des lettres. Rien n’exclut évidemment la découverte d’inédits, mais telle qu’elle est, complétée d’une chronologie, d’un index et d’un appareil critique rigoureux, cette édition est appelée à faire date. Souhaitons retrouver autant de rigueur et de probité dans l’édition critique des Quaderni qu’on nous annonce maintenant (3).
La confrontation des deux éditions fait donc apparaître dans la première une série de lacunes, d’omissions et de coupures, voire de déformations qui ne sont jamais indifférentes ou insignifiantes. S’il est bien entendu impossible de distinguer parmi les inédits ce qui avait été « oublié » de ce qui a été effectivement découvert depuis, on peut en revanche mettre très aisément en lumière ce qui avait été censuré.
S’il est vrai — comme le remarque Freud — que certains contenus réprimés accèdent d’autant mieux à la conscience qu’ils acceptent d’être niés, la négation ou la censure désigne ici trois grands thèmes. Et d’abord, mais il serait vain de s’en étonner, tout ce qui, chez Gramsci, risquerait d’impliquer un certain type de contamination politique : pour une conscience mystifiée, la déviance n’apparaît-elle pas toujours quelque peu comme une maladie contagieuse ?
C’est ainsi qu’a disparu de la première édition toute allusion au premier dirigeant du Parti Communiste d’Italie, Amadeo Bordiga, qui a pourtant partagé quelques temps la même cellule que Gramsci et avec qui ce dernier — ses lettres, aujourd’hui, en témoignent — entretenait d’excellents rapports. C’est également ainsi qu’ont disparu le nom de l’essayiste russe Dimitri P. Mirsky (vraisemblablement « liquidé » en Union Soviétique vers la fin des années 30) et les titres de certains ouvrages que Gramsci demandait à ses correspondants : L’accumulation du capital d’après Rosa Luxembourg, de L. Laurat, les ouvrages de certains auteurs fascistes et bien entendu les œuvres de Trotsky.
Autre zone de silence dans cette première édition : tout ce qui concerne l’évolution politique de Gramsci au cours de ses années de prison. Certes, on chuchotait depuis des années — et même depuis l’époque de la mort de Gramsci (4) — que les rapports du prisonnier avec la direction du P. C. d’Italie et l’Internationale Communiste s’étaient détériorés dès 1928. La publication d’un rapport politique sur Gramsci adressé en 1933 à la direction du P. C. d’Italie par un de ses anciens compagnons de captivité (5) a permis de formuler certaines hypothèses que la présente édition des Lettres vient pleinement confirmer.
Alors qu’après le VIe Congrès de l’Internationale Communiste, au cours de ce qu’on a appelé la « troisième période », le P. C. d’Italie est engagé comme l’ensemble de l’Internationale dans une politique qui suppose une radicalisation de la lutte des classes en Italie et la chute imminente du fascisme, Gramsci n’hésite pas à critiquer cette ligne « maximaliste » et préconise au contraire une action qui, menée en commun avec les autres partis antifascistes, devrait déboucher sur la convocation d’une Constituante. Cette prise de position contre le courant contribue à expliquer la disgrâce de Gramsci auprès des autres détenus et, surtout, ce sentiment d’isolement dont témoignent ses lettres : « … isolé sur le terrain même qui, par soi-même, devrait susciter des liens affectifs » (3 juillet 1931).
Il n’est pas certain toutefois — et l’on touche ici à la troisième zone de silence — que ce soient les seules motivations politiques immédiates qui ont conduit les premiers éditeurs des Lettere à dissimuler ce sentiment désespéré d’isolement et d’abandon. Certes, il y a cette lettre de l’été 1930 où Gramsci annonce à sa femme que, s’il est libéré, il se retirera en Sardaigne pour y commencer « un nouveau cycle de [sa] vie », — et d’autres documents, publiés tout récemment, en ont apporté confirmation : le prisonnier promet qu’une fois gracié il s’abstiendra de toute propagande et toute activité politique (6). Mais il s’est moins agi, dirait-on, de dissimuler ce qui ne saurait être en aucun cas considéré comme une « capitulation », que tout ce qui pouvait compromettre l’image d’un héros « pur et dur ».
Et c’est sans doute ici — en nous révélant un Gramsci « humain, trop humain » — que cette édition des Lettres bouleverse stéréotypes et clichés. Il n’est pas si étrange en effet qu’on ait jeté un voile sur cette sorte de lassitude ou de désarroi politique de la fin. Mais il est singulier qu’on n’ait jamais osé nous présenter le Gramsci qui a besoin de pantoufles ou de chemises neuves, ou qui réclame à ses correspondants des lames de rasoir ou des comprimés d’aspirine. Et aussi le Gramsci que préoccupe le sort de ses enfants, en conflit douloureux avec sa femme, s’abandonnant à des aveux déchirants (« … je t’ai fait pleurer de façon si stupide que ce n’est que maintenant que j’en sens tout le remords » — 11 avril 1932), laissant transparaître aussi tout ce qu’il y a d’ambigu dans ses relations avec Tatiana, sa belle-sœur.
En évitant de tels « petits faits vrais », en voulant présenter une pureté qui fasse l’économie de l’impur, il s’agissait évidemment, comme le constate justement S. Sechi, de constituer une sorte de héros mythique, un géant, bon époux et bon communiste à la fois, — quitte bien entendu (mais n’était-ce pas aussi l’objectif ?) à s’interdire ainsi toute analyse scientifique. Pour restituer Gramsci à l’histoire, il fallait donc d’abord le rendre à ses dimensions réelles, à l’échelle humaine ; renoncer au héros. Sur cette voie, ces Lettres sont irremplaçables.

1 A. GRAMSCI, Lettre dal carcere, A cura di Sergio Caprioglio e Eisa Fubini, Turin, Einaudi, 1965, pp. XLVIIL 919 + Index.
2. Salvatore SECHI, « Spunti critici sulle Lettere dal carcere di Gramsci », in Quaderni piacentiniy VIe année, n° 29, janvier 1967, pp. 100-126.
3. Cf. Valentino GERRATANA, « Punti di riferimento per un’edizione critica dei Quaderni del carcere », in Critica marxista, Quaderni n°3, Rome, 1967, pp. 240-259.
4. Cf. par exemple O. BLASCO [Pietro TRESSO], « Un grand militant est mort… Gramsci », in : La Lutte ouvrière, Paris, 14 mai 1937, p. 2.
5. Athos LISA, « Discussione politica con Gramsci in carcere », Rinascita, XXIe année, n° 49, 12 décembre 1964, pp. 17-21.
6. Cf. « Documenti inediti resi noti dall’Archivio centrale di Stato – Gramsci dal carcere e dalla clinica di Formia », in Rinascita, XXIIIe année, n° 51, 24 décembre 1966, pp. 15-19.

(Annales, n°6, nov.-déc. 1968)


1 Antwort auf „Robert Paris – Les lettres de prison de Gramsci (1968)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 04. Mai 2010 um 13:21 Uhr
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