Compte rendu du séminaire de Robert Paris (EHESS, 2006-2007)

Idéologies et formations sociales

Robert Paris, maître de conférences
Dominique Spengler, psychiatre des hôpitaux

Idéologie, imaginaire, inconscient : «Fin de siècle», fin d’un monde?

On se propose de mettre en lumière la part que tiennent l’imaginaire et l’inconscient dans la formationdes idéologies. Il s’agit de repérer, à travers des oeuvres littéraires, l’émergence ou la légitimation de représentations et de fantasmes présents dans les discours proprement idéologiques, que ces derniers tendent à la domination ou à la subversion. On continuera de s’interroger, cette année, sur la fonction et le statut de formules et de notions – « fin de siècle » et « fin d’un monde », « dégénérescence » et « décadence » – qui hantent écrivains et essayistes au décours du xixe siècle (Ibsen, Barrès, Paul Bourget, par exemple). Les ruptures et les crises que ces derniers repèrent, annoncent et parfois organisent : crise du social et des formes politiques, crise du scientisme et des idéologies du progrès, crise du naturalisme et crise du récit, crise enfin du sujet, définiront les grandes lignes de notre enquête. Celle-ci procédera dans une perspective comparatiste.

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NOUS avons commencé par une géographie des inquiétudes et des mouvements qui marquent cette « fin de siècle » en revenant sur l’Europe centrale, Vienne et Budapest essentiellement. La lecture des Souvenirs de Stefan Zweig et l’évocation des figures de Hetzka, Nordau, Herzl, Gumplowicz et Karl Mannheim, nous ont permis de nous interroger sur la théorie des intellectuels sans attaches que propose ce dernier. Les liens méconnus unissant psychanalyse et austro-marxisme nous ont également retenus.
Dans ce panorama consacré, une absente, toutefois : la Grande-Bretagne, dont l’expansion triomphante contraste avec le déclin des autres empires, suscitant en 1897 l’ouvrage provocateur d’Edmond Demolins, À quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons. Mais si l’idéologie victorienne affiche ouvertement optimisme et scientisme – légitimation de l’Empire par le darwinisme social et l’oeuvre de Kipling, foi en les indices de Sherlock Holmes, rêves de maîtrise du temps de Wells, projet eugéniste de Galton –, une autre face, du côté de l’imaginaire et de la sensibilité, présente autant de symptômes de crise : persistance, d’Alice à Peter Pan, d’un goût invétéré du merveilleux, utopies critiques de Samuel Butler et de William Morris, crise de l’anglicanisme et conversions au catholicisme, remise en question de l’unité du sujet sous la plume de Stevenson. À quoi s’ajoutent l’esthétique de John Ruskin, la poésie d’Oscar Wilde, la fondation de l’Independant Theater et de l’Irish National Theater, signes qui pourraient invalider l’explication consacrée de l’innovation intellectuelle et artistique par le déclin ou par la crise. Nous avons poursuivi par une réflexion sur la crise du naturalisme et du « roman expérimental ». Crise contextuelle d’abord, marquée par le Manifeste des cinq – manifeste « antizoliste » – de 1887, les critiques d’Anatole France, la publication des Essais de psychologie et du Disciple de Bourget. Crise structurale aussi. La relecture de L’Assommoir et la genèse de Germinal ont permis de mettre au jour les limites du naturalisme en regard du réalisme critique d’un Balzac. Soulignant la part de l’a priori et du préjugé dans la représentation que Zola offre des classes subalternes, on s’est interrogé – sans pouvoir résoudre ce mystère – sur sa popularité chez ceux qu’il dépeint aussi mal.
En marge de cette critique du naturalisme, quelques séances ont été consacrées au roman de Gorki récemment traduit, Une confession, et au mouvement russe des «Constructeurs de Dieu », produit et témoin d’une crise, celle du «marxisme » optimiste et scientiste de Plekhanov et de Lénine. C’était là en effet l’occasion de revenir sur le déclin proclamé du positivisme ou du scientisme et de poser à nouveau la question : cette fin de siècle marque-t-elle effectivement la faillite des « illusions du progrès»?
Claudie Weill a présenté son ouvrage Les cosmopolites (Paris, Syllepse,
2004).

Publication
• Avec C. Weill, «Pèlerins et missionnaires : les militants itinérants », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 84 («L’internationalisme en question(s) »), octobre-décembre 2006, p. 12-17.


1 Antwort auf „Compte rendu du séminaire de Robert Paris (EHESS, 2006-2007)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 27. April 2010 um 10:58 Uhr
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