Anton Pannekoek et la théorie de l’effondrement (Aufheben, 1993-1995)

Pendant que les communistes de gauche maintenaient l’identification de la décadence avec le stade impérialiste du capitalisme, la théorie plus abstraite de Grossman, qui s’enracinait dans la tendance à la chute du taux de profit du «Capital», était adoptée avec enthousiasme par beaucoup de communistes des conseils et plus particulièrement par Mattick. Contre ce courant, Pannekoek fit une importante critique. Dans «La théorie de l’effondrement du capitalisme», en plus de montrer comment Grossman déforme Marx en faisant des citations bien choisies, Pannekoek fait des développements qui indiquent un au-delà du marxisme objectiviste. Bien que, dans sa propre démarche, il croit toujours au déclin du capitalisme, Pannekoek commence à produire une attaque essentielle de la séparation de l’économie, de la politique et des luttes : «L’économie en tant que totalité des hommes travaillant et peinant pour satisfaire leurs besoins de subsistance et la politique (au sens large) en tant qu’action et lutte de ces hommes comme classe pour satisfaire ces mêmes besoins, forment un seul domaine unifié se développant selon des lois». C’est ainsi que Pannekoek insiste sur le fait que l’effondrement du capitalisme est inséparable de l’action du prolétariat dans une révolution sociale et politique. Le dualisme, impliqué par la vision de l’effondrement du capitalisme comme totalement séparé du développement de la subjectivité révolutionnaire du prolétariat, signifie que, lorsque la classe ouvrière est vue comme nécessaire pour fournir la force de la révolution, il n’y a pas de garantie qu’elle soit capable de créer un ordre nouveau par la suite. Ainsi « un groupe révolutionnaire, un parti à objectif socialiste aurait à apparaître comme un nouveau pouvoir administratif en lieu et place de l’ancien, dans le but d’introduire une variante quelconque d’économie planifiée. La théorie de la catastrophe économique est de la sorte toute prête pour des intellectuels qui reconnaissent le caractère intenable du capitalisme et qui veulent une économie planifiée à construire par des leaders et des économistes capables.» Pannekoek nota aussi quelque chose que l’on voit se répéter aujourd’hui : l’attrait pour la théorie de Grossman, ou d’autres théories analogues de l’effondrement, au moment où il y a manque d’activité révolutionnaire. Il y a la tentation pour ceux qui se définissent comme révolutionnaires de : «…souhaiter aux masses abruties une bonne catastrophe économique et qu’ainsi elles sortent finalement de leur endormissement et entrent en action. La théorie posant que le capitalisme est maintenant entré en crise finale fournit par ailleurs une réfutation simple et décisive du réformisme et de tous les programmes de parti qui donnent la priorité au travail parlementaire et à l’action syndicale. Une démonstration si simple et empirique de la nécessité d’une tactique révolutionnaire doit être accueillie avec sympathie par les groupes révolutionnaires. Mais la lutte n’est jamais simple ou empirique ; même la lutte théorique à coup de preuves et de raisons.». Mais, poursuit Pannekoek, l’opposition aux tactiques réformistes devrait être fondée non sur la nature de l’époque, mais bien sur les effets pratiques de ces tactiques. Il n’est pas nécessaire de croire à une crise finale pour justifier une position révolutionnaire, le capitalisme va de crise en crise et le prolétariat apprend à travers ses luttes. «Dans ce processus la destruction du capitalisme s’accomplit. L’auto émancipation du prolétariat est l’effondrement du capitalisme.». Dans cette tentative de relier de manière interne la théorie de l’effondrement du capital au mouvement du prolétariat, Pannekoek accomplit une évolution essentielle.

Aufheben, Sur la décadence – Théorie du déclin ou déclin de la théorie ?

Théorie Communiste n°15