Karl Korsch – La guerre et la révolution (1941/2001)

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Fidèle à sa conception de la « spécificité historique », Karl Korsch traite de la guerre en la situant historiquement, c’est-à-dire qu’il replace les conflits dans leur époque. Il distingue ainsi deux grandes périodes : l’époque moderne, laquelle s’étend de l’essor du capitalisme, à la Renaissance, jusqu’au début du XXème siècle, époque du développement progressiste de la bourgeoisie – « progressiste » au sens où elle est encore en lutte avec la société féodale –, et l’époque contemporaine débutant avec la Première guerre mondiale. Serge Bricianer (1), présentant en 1975 les textes de Korsch dans Marxisme et contre-révolution, rappelait que les guerres de l’époque moderne sont marquées, pour Korsch, par une « intime liaison » entre la guerre totale et le mouvement révolutionnaire de l’essor de la bourgeoisie : la première unifiant et exaltant les forces de ce développement. Korsch s’étend longuement sur cette liaison entre la guerre et le développement historique du capitalisme à l’époque moderne. Durant toute cette période, la guerre a été un élément constitutif du développement du capitalisme, un moyen de dépasser ses conditions féodales d’existence et les rapports sociaux anciens qui leur étaient liés.

Les guerres contemporaines, qu’inaugure la Première guerre mondiale, apparaissent dans un tout autre contexte, elles n’ont plus le caractère révolutionnaire bourgeois qu’elles avaient précédemment. Ce premier conflit mondial du XXème siècle clôt pour Korsch la longue période des guerres comme moments progressistes du développement capitaliste. Avec la Deuxième guerre – dont le texte proposé ici est une analyse à chaud datant de 1941 – il n’y a plus pour Korsch de caractère progressiste des guerres capitalistes ni de possibilité de leur transformation en révolution sociale. Comme le précise Serge Bricianer, l’élément impérialiste a désormais pris le dessus sur l’élément « progressiste ». Les guerres deviennent essentiellement des luttes intestines aux classes dirigeantes et non plus des moments constitutifs du développement capitaliste ; elles vont de pair, entre autre, avec l’intégration « démocratique » ou autoritaire du mouvement ouvrier dans l’appareil d’Etat (New Deal américain, Fronts populaires, fascismes et résistances démocratiques antifascistes). La guerre s’est modifiée à mesure que se transformait la société capitaliste.

La Première guerre mondiale voit le triomphe du défaitisme comme mot d’ordre révolutionnaire, la fin de la barbarie guerrière ouvrant sur la révolution, en Russie et en Allemagne. Dans le contexte nouveau des guerres contemporaines, le mot d’ordre de défaitisme révolutionnaire a perdu tout le sens qu’il avait à l’époque précédente. Tout d’abord, remarque K. Korsch, au moment de la Deuxième guerre mondiale, il est même devenu le mot d’ordre de la bourgeoisie française pour conserver son pouvoir économique et social : « Plutôt Hitler que le Front populaire ». Plus lourd de conséquences, la transformation de la guerre signifie l’entrée en scène des corps militaires spécialisés, la population est maintenue dans une attitude passive, par la peur, et devient la principale victime des guerres. Ces changements sont perceptibles dans le langage militaire récent, où les pertes civiles deviennent des « dommages collatéraux «, prévisibles et inscrits dans le cahier des charges.

La Deuxième guerre s’inscrit, en effet, comme le fascisme, dans une perspective de contre-révolution et d’époque nouvelle, marquée par un capitalisme monopoliste étatique plutôt que concurrentiel et privé. Le fascisme allemand n’avait pas seulement pour tâche de briser la résistance ouvrière à l’exploitation accrue, mais aussi, dans le contexte historique de la période d’agitation révolutionnaire 1917-1936, de supprimer pour longtemps tout mouvement indépendant de la classe ouvrière européenne. La leçon de 1917 a été retenue, il s’agit d’éviter pour les classes dirigeantes, que se reproduise le cauchemar russe et allemand de 1917-18 : des Etats en crise face a une armée de conscription emportée par l’agitation révolutionnaire. Avant tout, il s’agit d’éviter que la désintégration de l’Etat capitaliste, du fait de la guerre ne crée un vide politique qui favorise une subversion sociale de l’ordre capitaliste et n’ouvre la voie à une réorganisation non capitaliste de la société. Le pouvoir de l’Etat capitaliste, même en pays vaincu, doit demeurer intact. Ce sera, lors de la Deuxième guerre mondiale, le principal souci de la classe dirigeante des pays vainqueurs dans les pays vaincus (Allemagne, Japon). De plus, plusieurs exemples, depuis la Deuxième guerre mondiale, montrent la fragilité d’une armée de conscription, dès lors qu’elle est engagée dans un conflit de longue durée (2).

La validité de cette analyse fut confirmée, à nouveau, lors des guerres récentes où les pouvoirs occidentaux ont tout fait pour laisser intacts les appareils d’Etat dits ennemis. En effet, le soucis durant la guerre du Golfe fut de ne pas laisser l’Etat irakien en totale perdition ; ou durant la guerre de l’OTAN contre la Serbie d’occuper, au Kosovo, le terrain abandonné par l’armée serbe, en créant rapidement un protectorat sur la région. Ainsi les analyses de Karl Korsch, faites pendant la deuxième guerre mondiale dégageaient et mettaient en évidence les principales tendances des guerres à venir dans la nouvelle période capitaliste. Dans la présentation déjà citée, Serge Bricianer soulignait toutefois que Korsch avait passé sous silence la guerre de partisans ; la disparition de « la horde armée », caractérisant la guerre totale, devant être ainsi relativisée par l’apparition, dans l’après-guerre, de mouvements de guérilla nationalistes mobilisant des populations, dans le but de l’émancipation nationale ce qui implique la création de rapports salariaux modernes. On peut remarquer que même ces luttes tendent à se soumettre à cette spécialisation militaire dont parlait Korsch. Ce fut, en particulier, le cas au Kosovo et dernièrement en Tchétchénie, où les résistances armées nationalistes se sont constituées sous la forme de corps spécialisés, les populations étant moins leur base logistique que les victimes et les enjeux des affrontements (3).

Aujourd’hui, les armées d’intervention impérialiste des Etats poursuivent leur transformation et leur spécialisation. Dans un contexte de restructuration des économies fondée sur une précarisation croissante du marché du travail et une marginalisation massive de la surpopulation prolétaire, et de conflits sociaux prévisibles, l’armée doit protéger également l’Etat contre les nouvelles classes dangereuses. Encore plus que par le passé, l’armée doit être prête à assumer un rôle de police interne. Pour mieux comprendre ces développements, il n’est pas inutile de relire Karl Korsch.

Collectif Ab Irato.

1. Pour une courte biographie de Serge Bricianer on se reportera au texte de Charles Reeve, « Serge Bricianer, des nuances du noir et du rouge vif «, Oiseau-tempête, n° 2, automne 1997, Paris.
2. Ce fut le cas de l’armée portugaise enlisée, de 1961 à 1974, dans une guerre coloniale en Afrique, et avec des conséquences différentes celui de l’armée américaine au Vietnam, de 1965 à 1973.
3. Par opposition, la lutte de l’EZLN au Chiapas correspond davantage à une forme classique de guérilla.


2 Antworten auf „Karl Korsch – La guerre et la révolution (1941/2001)“


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  2. 2 From the archive of struggle no.47 « Poumista Pingback am 23. April 2010 um 17:20 Uhr
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