Amadeo Bordiga – Le problème de la culture (1913/1964)

L’article suivant paru dans l’« Avanti ! » est l’écho, dans les rangs du Parti, de l’important débat en cours entre les jeunes, et exprime à nouveau l’aversion à l’idée que les syndicats économiques soient réduits à des écoles de culture générale et pire à des écoles d’apprentissage professionnel pour les nouvelles générations d’exploités.

Il est rappelé que le concept de pleine éducation culturelle ne peut être le but d’une société divisée en classe et qu’il ne pourra être atteint qu’après la révolution.

Il est surtout indiqué l’erreur grossière consistant à croire que l’on peut faire un travail culturel parallèle à celui des autres partis et donc des autres classes, ce qui représenterait une position purement contre-révolutionnaire.

L’opposition de toujours, entre prolétariat et démocratie, est aussi proclamée, et la maladie, la peste de la manie des « problèmes techniques concrets », est aussi furieusement dénoncée.

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La récente polémique qui s’est développée dans les colonnes de l’« Avanti ! » entre le professeur Fabietti et Adelino Marchetti, secrétaire de la Chambre du Travail de Milan, à propos de la « culture », a à peine effleuré ce très important problème en reproduisant la profonde divergence de méthodes et de conceptions qui constitua, lors de l’ultime Congrès National des jeunes socialistes, le noyau central de toutes les discussions, s’étendant jusqu’à la question générale de la méthode de préparation et de la mission revenant au parti socialiste.

Il ne sera pas inutile de remettre le problème sur son vrai terrain en le reprenant brièvement dans les colonnes de l’« Avanti ! » pour réclamer sur celui-ci l’attention de tous les camarades. Avant tout il est nécessaire de rectifier une interprétation erronée donnée à la thèse de ceux qui, comme nous, ont quelques défiances envers le travail de préparation culturelle comme on l’entend communément, défiances que nous allons motiver et expliquer.

Personne – et moins encore le camarade Marchetti – n’accepterait l’épithète d’« ennemi de la culture » au sens absolu, et personne ne pense désirable, pour l’avenir du socialisme, l’état actuel d’ignorance du prolétariat. Nous voulons seulement indiquer jusqu’à quel point et avec quelles valeurs il est possible d’insérer, au sein de l’action subversive du socialisme, la préparation culturelle des masses, parce que nous retenons que, tout en en reconnaissant les avantages inégalables, certaines formes de cette préparation, spécialement lorsque l’on tente de donner à celle-ci une importance fondamentale, finissent par trop sortir des lignes caractéristiques du programme révolutionnaire du socialisme. Le parti socialiste a la mission, outre la défense de ses intérêts économiques, de prendre soin du développement intellectuel du prolétariat. Nous ne discutons pas cette position des défenseurs de la culture. Et nous la poussons jusqu’à soutenir que le parti doit énergiquement s’opposer aux dégénérescences corporatistes et localistes en s’opposant aux intérêts immédiats de certains groupes ouvriers si ceux-ci compromettent la finalité ultime de toute la classe – le socialisme.

Mais nous invitons les camarades à ne pas oublier que cette finalité collective (que l’on pourrait appeler « idéale » si l’on veut employer ce terme), possède sa base, selon la conception marxiste, dans le fait « matériel » de l’opposition qui existe entre les intérêts de la classe prolétarienne et les formes de production présentes.

Cet idéal est ressenti par les ouvriers dans la mesure ou ils vivent sous l’étreinte de ce contraste économique réel. Le développement intellectuel de l’ouvrier est la conséquence directe de son statut économique. Et dans ce sens le socialisme veut s’intéresser à l’émancipation intellectuelle de l’ouvrier en même temps qu’à son émancipation économique, en retenant toujours que la première est une conséquence de la seconde, et que si le progrès et la culture des masses lui tient à cœur il ne doit pas déprécier mais accepter à son plus haut degré le programme de sa libération « matérielle ».

Il est donc bien clair que, peu à peu, de par l’évolution de la société capitaliste, la force et la cohésion économique du prolétariat s’accentuant, il doit également accentuer sa conscience de l’idéal et sa préparation intellectuelle. Le Parti Socialiste indique au prolétariat dans quel sens diriger les forces résultant de ses besoins économiques pour atteindre au plus vite la finalité de classe, c’est-à-dire l’abolition du salariat.

Ainsi donc le parti peut et doit guider l’éducation et la « culture » ouvrière. Et aucun socialiste révolutionnaire ne peut être contre cette seconde partie du programme sans entrer en contradiction avec ses conceptions anti-égoïstes et anti-réformistes du mouvement ouvrier.

Mais le « réformisme » et la « démocratie » voient le problème de la culture d’un point de vue bien différent, et même exactement opposé. Dans la culture ouvrière ceux-ci aperçoivent, plutôt que la conséquence parallèle de l’émancipation économique, le moyen nécessaire et la « condition nécessaire » de cette émancipation.

Il ne faut pas de grands discours pour montrer combien un tel concept est réactionnaire et anti-marxiste. Si nous croyons que l’idéologie d’une classe est la conséquence du rôle qui lui est assigné dans une époque déterminée de l’histoire du système de production, nous ne pouvons pas « attendre » que la classe ouvrière soit « éduquée » pour croire possible la révolution parce qu’alors nous admettrions en même temps que la révolution n’aura jamais lieu.

Cette prétendue préparation culturelle éduquant le prolétariat n’est pas réalisable dans les limites de la société actuelle. Au contraire, les actions de la classe bourgeoise – y compris la démocratie réformiste – « éduquent » les masses dans un sens anti-révolutionnaire, par un ensemble de moyens avec lesquels aucune institution socialiste ne pourra jamais longtemps rivaliser. Mais ce n’est pas sur ce point que nous insistons. Si il se forme des écoles socialistes, ou si il faut former des propagandistes socialistes, ce sera réalisé… par la classe intellectuelle, particulièrement ignorante en matière de socialisme. Et on court le risque de défendre, même sans le vouloir, le critère réformiste de la « nécessité » de la culture.

Ce serait un puissant moyen d’endormissement des masses, et c’est en fait le moyen par lequel la minorité dominante persuade la classe exploitée de laisser entre ses mains les rênes du pouvoir.

Nous savons que les écoles socialistes sont souvent dirigées dans un sens révolutionnaire, et que nombre de camarades qui les défendent n’acceptent pas ces critères, dont nous disons qu’ils sont dangereux. Très bien.

Mais il reste le danger. L’ouvrier est logiquement rétif à fréquenter assidûment une école qui lui impose un effort intellectuel important, vu ses conditions de travail excessif et sa maigre nourriture. Il faut donc des incitations très vives pour le décider à un tel sacrifice, et les moyens avec lesquels ces incitations sont réalisée finissent par être équivoques.

On dit au prolétaire qu’il n’a pratiquement pas le « droit » d’être militant sur le terrain syndical, et encore plus politique, parce que son instruction est trop faible. On veut le faire rougir de sa propre ignorance alors qu’il faut le convaincre que celle-ci est une des nombreuses conséquences infâmes de l’exploitation bourgeoise, et que l’infériorité intellectuelle de l’ouvrier, qui devrait être un ressort pour le faire s’insurger, devient une cause d’hésitations et de lâcheté.

Là est le danger. C’est le danger de l’excès, non de la chose en soi, car la direction théorique de cette école de culture peut être clairement révolutionnaire. Mais ce danger devient inévitable si l’école suit les théories réformistes. Zibordi dit explicitement que l’ouvrier, avant de « pester contre la société bourgeoise », doit s’instruire et « pas seulement » sur le terrain de la culture socialiste, mais bien sur celui d’une instruction dans générale… Giolitti a pu se congratuler, avec nos représentants au parlement, du travail d’«éducation » pacifiste faite parmi les masses. Le socialisme, au lieu de faire des prolétaires les rebelles indomptables se battant contre les conditions actuelles, finirait par en faire des moutons dociles, domestiqués, « coupés » et… prompts à se faire tondre.

Mais le réformisme va plus loin et en arrive à exiger du prolétariat une « préparation technique » et une « culture des problèmes concrets ». Il est bien connu que le réformisme, qui est entièrement positif, « économiste », mécaniste, arrive à des exigences bien plus irréalisables que celles dont nous sommes accusés. C’est l’utopisme de la pratique, de la technique, cataloguées dans le programme minimum, gonflées de propagande électorale, qui demanderaient pour se réaliser plusieurs siècles de plus que celui auquel ses partisans – gens pratiques qui ne pensent pas à leurs petits-enfants ! – assignent du haut de leurs chaires l’avènement de la révolution sociale.

C’est contre ces exagérations qu’il faut réagir. Le camarade Marchetti a bien raison d’avoir peur de celles-ci à cause de leur possible influence sur la solidité et le caractère subversif des organisations de résistance, de même que la majorité du Congrès de la Jeunesse a retenu qu’une orientation de préparation exclusivement culturelle aurait totalement affadi le mouvement de la jeunesse socialiste.

La mission du Parti Socialiste est de subvertir, de pousser à la révolte les masses, en agitant certes une « idée », mais une idée qui s’accroche par des racines profondes à la réalité.

L’intransigeance du parti doit devenir une profonde différenciation de la méthode démocratique. Pour la démocratie, le problème économique est le sous-sol, qu’il faut explorer à la lumière de la « culture » provenant du domaine des philosophes, des maîtres, des penseurs.

Mais le socialisme marxiste inverse, en théorie et en politique, la position démocratique. Celui-ci montre que le sous-sol est en fermentation et trouvera de soi-même la manière de faire sortir de leurs prisons les forces latentes qui l’agitent.

La pensée, l’idéologie ouvrière se déterminent hors de la philosophie guidée par la classe qui a le monopole des moyens de production et le monopole de la « culture ». L’action du Parti Socialiste réussit à accomplir un travail de synthèse de ces forces latentes, à donner au prolétariat la conscience de « tout » ce qu’il est, et le courage de ne pas chercher en dehors de lui-même les moyens de son ascension. Toute notre propagande et nos instigations se heurtent quotidiennement à la défiance que les travailleurs ont en leurs propres forces, et contre le préjugé de l’infériorité et de l’incapacité à la conquête du pouvoir ; erreurs induites par la démocratie bourgeoise qui voudrait l’abdication politique des masses entre les mains de quelques démagogues. C’est le danger de favoriser ce jeu – tenté dans l’intérêt de la conservation des institutions présentes – qui fait que l’on doit se défier des exagérations du travail sur la culture.

« Avanti ! » du 5/04/1913

[Storia della Sinistra Comunista, Ed. Il programma comunista, 1964]


2 Antworten auf „Amadeo Bordiga – Le problème de la culture (1913/1964)“


  1. 1 Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Pingback am 23. März 2010 um 16:32 Uhr
  2. 2 From the archive of struggle no.47 « Poumista Pingback am 23. April 2010 um 17:18 Uhr
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